Lettre 794 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 26 de mars, 1691

La nouvelle, dont je vous parlai dans ma derniere [1], mon très cher Monsieur, que Mons étoit assiégé [2], ne s’est trouvée que trop véritable, et l’officier, qui voulut la réfuter du haut de son esprit, ou plutot par l’autorité d’un colonel, qu’il prétendoit être sorti le 15 à midi de la place, sans en avoir ouï parler, s’est trouvé bien confus, quand l’événement a justifié, que, dès le 15 au matin, les troupes françoises parurent autour de Mons. Sa Majesté britannique, qui croïoit / régaler les princes d’une grande partie de chasse à Loo, y étoit à peine arrivée, qu’elle reçut cette nouvelle [3]. On prétend qu’il lut la lettre à table, et qu’après l’avoir luë, il dit aux princes en riant, que le roi de France lui venoit faire une visite, et qu’il le vouloit recevoir comme il faut, et leur demanda s’ils ne voulaient pas l’y accompagner pour la réception, à quoi ils s’offrirent de grand cœur ; sur quoi on but au bon succès.

Mr Jurieu nous prêcha hier après diné sur les affaires générales [4], et sonna du cornet prophétique, avec plus d’emphase et plus sur le ton affimatif que jamais ; de sorte que, comme on croit aisément ce que l’on souhaite, nos réfugiez sortirent du temple pleins de joie, et d’esperance, et quasi à moitié persuadez de ses enthousiasmes, par lesquels il nous promit victoire. Les plus sensez ont desaprouvé, non seulement qu’il se soit ainsi mêlé de décider de l’avenir ; mais, qu’en général il ait traité dans la chaire de vérité de ces matieres politiques, avec tant de réfléxions sur les nouvelles de la Gazette, dont il y en a même que l’on croit fausses ; par exemple, que le roi de France ait amené toutes les dames de la Cour avec lui.

Avant que de sortir de cet endroit, mon cher Monsieur, je ne vous célerai plus les justes sujets de ressentiment que j’ai contre Mr Jurieu, et sur quoi j’aurois eu toujours une extrême retenuë, s’il n’eut le prémier voulu rompre ; et cela, d’une maniere la plus brusque, et la plus feroce, qui se puisse, et avec le dessein malicieux de m’attirer, s’il pouvoit, toutes nos Suprêmes Puissances [5]. Mais, je ne le crains point ; car, outre le rempart de mon innocence, j’ai celui-ci, que / tous ceux qui ont part au gouvernement, et qui le connoissent, ont un dégoût extrême de sa personne, et sont choqués de son humeur inquiete, emportée, et vindicative. Il n’y a point de païs au monde où l’on sup[p]orte plus mal-aisément qu’en celui-ci, que les ministres, sortant de leur sphere, se mêlent d’affaires d’Etat, se veuillent rendre nécessaires, et aient toujours quelque procès d’hérésie, ou de controverse, à discuter avec le tiers ou le quart : semence continuelle de partialitez dans les familles, consistoires, et synodes. Je vous laisse à juger sur ce pied-là de l’approbation où Mr Jurieu peut être ici.

Mr Arnaud, ministre entre les vaudois, avoit dessein de m’honorer d’une visite [6], comme je l’ai su de Mr Piélat [7], l’un des ministres de cette ville ; mais, Mr Jurieu l’a empêché de me donner cette consolation, et ce plaisir ; et je ne doute point qu’il ne m’ait calomnié auprès de lui, comme si j’étois un esprit-fort, qui se moquoit, et de présages, et d’explications d’Apocalypse, et qui blâmoit toutes les voies-de-fait, tous les soulevemens et toutes les guerres entreprises d’autorité particuliere, pour la propagation, ou conservation de la foi [8]. Rien n’aura été plus propre que cela, pour me rendre odieux au bon Mr Arnaud ; c’est pourquoi, je vous supplie, mon cher Monsieur, quand vous le verrez, de lui dire qu’il ne faut pas qu’il s’en raporte sur mon chapitre au portrait que Mr Jurieu lui aura pu faire de moi, et qu’il suspende du moins son jugement, jusqu’à ce que des personnes non préoccupées lui aient pu rendre témoignage de moi.

J’ai cru devoir vous prévenir sur ce sujet, et Mr Leger aussi, auquel je vous supplie de faire / tenir l’incluse [9]. Ce n’est pas que je ne vous prie l’un et l’autre de garder ceci secret, et de ne vous en servir que comme d’un préservatif, lors que l’occasion paroitra favorable, ou nécessaire, à votre judicieuse autant qu’ardente amitié pour moi ; pour empêcher que de faux rap[p]orts ne préoccupent personne à mon desavantage dans des païs aussi éloignez que l’est Geneve d’ici ; car, pour les païs où je demeure, je ne crains pas qu’on s’y laisse préoccuper : on nous connoit trop bien, Mr Jurieu, et moi.

Je n’ai reçu que ce matin quelque chose de ce qui s’imprime à Lausanne du Projet de paix ; c’est la suite du VII e entretien, que j’ai mise entre les mains du libraire d’ici [10].

On a contrefait à Amsterdam l’ouvrage du P[ère] Daniel, jésuïte de Rouën, contre Mr Des-Cartes, sous le titre de Voiage du monde de Des-Cartes [11] ; ainsi, je le pourrai lire sans peine, comme aussi les mémoires de Tavannes [12], autre ouvrage contrefait à La Haye, / sur l’édition de Paris, concernant les guerres civiles du dernier prince de Condé. Je trouve l’ouvrage du sieur de Tillemont sur l’histoire des VI prémiers siecles [13], dont j’ai vu le I er tome, bien rempli. Cet auteur a fort éxaminé les sources, est judicieux, net et docte, précis dans sa chronologie, et dans ses citations, qui sont très copieuses.

Je suis, mon très cher Monsieur, tout à vous.

Notes :

[1] La dernière lettre que nous connaissions de Bayle à Minutoli est celle du 11 mars 1691 : il n’y est pas question du siège de Mons ; il doit donc s’agir ici d’une lettre perdue.

[2] Le lieutenant-général Louis François de Boufflers, mentionné par Bayle dans sa lettre du 22 janvier 1691 (Lettre 783 : voir n.20), assisté de Vauban, devait remporter, sous la direction du duc de Luxembourg, le siège de Mons, qui se déroulait à la date même de la présente lettre, entre le 15 mars et le 10 avril 1691. Voir le Mercure galant, mars 1691, p.302-413, et avril 1691, p.263-339 : « Journal du siège de Mons » ; Pitassi, Inventaire Turrettini, i.152, n°213 ; R. Rapaille, Le Siège de Mons par Louis XIV en 1691. Etude du siège d’une ville des Pays-Bas pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg (Mons 1992) ; A. Blanchard, Vauban (Paris 1996), p.292-296.

[3] Le 15 mars 1691, jour où Guillaume et certains de ses alliés allemands s’étaient rendus à sa loge de chasse, le palais Het Loo, l’armée française arriva devant la ville de Mons. Lorsque, le 18 mars, elle ouvrit le feu, Guillaume III se déclara non pas « surpris » mais « chagriné » [« het chagrineert mij »] : N. Japikse, Prins Willem III : de stadhouder-koning, ii.331.

[4] Bayle assistait donc régulièrement aux cultes à l’Eglise wallonne de Rotterdam, où Jurieu était l’un des pasteurs « ordinaires ».

[5] Bayle désigne implicitement l’accusation lancée par Jurieu contre Bayle comme auteur de l’ Avis aux réfugiés, accusation politiquement dangereuse pour Bayle puisque l’auteur de l’ Avis s’oppose radicalement aux desseins politiques de Guillaume III et tout particulièrement, sur le plan international, à la « Glorieuse Révolution » : voir l’édition critique de l’ Avis aux réfugiés établie par G. Mori, et H. Bost et A. McKenna, L’Affaire Bayle, Introduction.

[6] On comprend que Minutoli, à Genève, avait dû recommander au pasteur Henri Arnaud de rencontrer Bayle lors de son passage à Rotterdam, mais que, sur place, Jurieu l’en a dissuadé. Voir E. Balmas, « Il “Glorioso Rimpatrio” alla luce del dissidio Bayle-Jurieu », in Dall’Europa alle valli valdesi, p.403-404.

[7] Phinéas Piélat (1645-1700), natif d’Orange, avait fait des études de théologie à Genève en 1665. Consacré en 1667, il devint ministre de M. de Pradel en Ardèche, puis pasteur de La Gorce en 1669. Il quitta la France en 1672 et se réfugia à La Haye. Appelé à Rotterdam le 14 décembre 1672, il s’y installa comme pasteur le 12 février 1673. Il devait être l’un des soutiens de Bayle pendant sa grande bataille avec Jurieu devant le consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam : voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, 1681-1706. Edition annotée des Actes avec une introduction historique (Paris 2008), et H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle ».

[8] Conformément à l’attribution à Bayle de l’ Avis aux réfugiés.

[9] Sur Antoine Léger, voir Lettre 40, n.9 ; il était à cette époque professeur à l’université de Genève. La lettre que Bayle lui fait suivre ne nous est pas parvenue.

[10] Il a déjà été question de cete impression à Lausanne des Huit entretiens de Goudet, où il expose son projet de paix pour l’Europe : voir Lettre 778, n.24.

[11] Gabriel Daniel (1649-1728), Voiage du monde de Descartes (Paris 1690, 12°). Nous n’avons su identifier précisément la contrefaçon amstelodamoise mentionnée ici, puisqu’elle ne porte pas la mention d’Amsterdam sur sa page de titre. Il existe de nombreuses éditions, rééditions et traductions de cet ouvrage, dont Prosper Marchand mentionne une nouvelle édition refondue chez Pepie sous le même titre (Paris 1701, 12°).

[12] Mémoires de Messire Jacques de Saulx, comte de Tavannes, contenant ce qui s’est passé de plus remarquable depuis 1649 jusqu’en 1653 (Paris 1691, 12°).

[13] Sébastien Le Nain de Tillemont (1637-1698), Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles, justifiez par les citations des auteurs originaux (Paris 1692-1693, 4°, 15 vol.). L’auteur avait été l’un des plus brillants élèves des petites écoles de Port-Royal ; son œuvre marque une date capitale dans l’évolution de l’historiographie des premiers siècles de notre ère : voir le compte rendu dans le JS du 18 février 1692, et le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de F. Delforge et B. Neveu).

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