Lettre 8 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[A Toulouse, le 15 avril 1670]
Monsieur mon tres cher frere,

L’affection ardante que j’ay pour votre personne et le desir dont je brule de votre bonheur ne me permettant pas de negliger aucune occasion de procurer votre bien je me sens obligé de vous prier tres instamment de venir passer quelque jour en cette ville pour me donner le moyen de vous entretenir de plusieurs choses qui vous sont tres importantes et pour la vie presente et pour celle qui est à venir [1]. Je me persuade que si j’avois la liberté de vous bien decouvrir l’etat des choses comme elles sont[,] la disposition favorable où elles se trouvent[,] je fe[r]ois quelque effect sur votre esprit et vous ferois avouer que cette supreme Sagesse qui gouverne le monde a travaillé d’une facon particuliere à ajuster tant de ressorts, et que comme elle ne fait rien qui ne puisse avancer sa gloire et notre salut[,] elle a voulu par la rencontre de tant de choses differentes[,] qui toutes semblent vouloir concourir à votre bien, tenter le plus heureux et le plus glorieux changement qui se puisse operer dans l’esprit de mon pere et dans le votre.

Vous me direz sans doutte que ce sont icy tous mysteres où vous ne comprenez rien et que ce sont des enigmes pour vous[,] mais je vous reponds que pour peu que je m’entretienne avec vous sur ce chapitre vous comprendrez facilement quel est mon dessein et vous verrez ensuitte clair comme le jour avec quel grand fondement je vous auray dit que la disposition qui arange quantité de choses où vous avez grand interet vous est si favorable qu’il y a tout sujet d’en esperer quelque chose de surnaturel. Je ne m’expliqueray pas plus ouvertement sur ce sujet parce que j’espere que vous ne me refuserez pas la grace que je vous demande de me venir voir le plutot qu’il vous sera possible et que dans l’entretien que j’auray alors tete à tete avec vous nous aurons lieu d’en parler amplement. Venez donc mon cher frere, s’il vous e[st] possible avant que cette sepmaine ne se passe, venez satisfaire l’impatience d’un homme qui soupire pou[r] l’amour de vous plus de quatre fois et qui souhaitte passionnement que vous vous mettiez aux termes d’etre bienheureux, vous ne vous repentirez pas sans doutte d’etre venu tant ce que j’ay à vous dire est de nature à contenter une ame solidement [rais]onnable comme est la votre.

Et certainement je vous ferois tort si je croyois que vous fussiez malade d’une maniere incurable et jusques au point de ne trouver rien de bon dés là qu’il n’est pas conforme à votre sentiment, j’ay meilleure opinion de vous et ceux qui vous connoissent ne font nulle difficulté de croire qu’avec la bonté de votre naturel et la probité dont vous faittes profession il n’est point de proposition raisonnable que l’on ne puisse vous faire gouter quoy que vous n’y soyez pas accoutumé et quoy que vous ayez une nuée de prejugez pour le contraire. Sur ce fondement je m’assure que ce qu[e] j’ay à vous dire ne vous deplaira pas et ne vous effarouchera pas si fort que vous soyez capable de fermer tout à fait l’oreille à quiconque vous en voudroit parler.

Si je m’etois adressé à beaucoup de gens qu’il y a pour leur faire la meme priere que je vous fais de me donner quelque audience[,] il pourroit bien etre qu’ils me tiendroient d’abord pour suspect, se defieroient de moy et condamneroient tout ce que je serois capable de leur dire, mais pour vous je vous crois incapable de me condamner avant que de m’avoir entendu [et] ne fut ce que par curiosité il me semble que vous voudrez savoir ce que ce put etre et que vous suspendrez votre jugement jusques à ce que vous l’ayez appris. En quoy je ne puis remarquer dans votre esp[rit qu’u]ne disposition à bien faire.

Il ne me resteroit pour asseoir quelque bonne esperance qu’à vous croire bien resolu de former ce jugement qui e[st] fondé sur une verité que l’experience de tous les siecles confirme d’une maniere incontestable qu’en fait de religion toutes les innovations sont tres pernicieuses, et qu’un particulier qui se veut eriger de son authorité privée en reformateur ne p[e]ut passer que pour un factieux, un schismatique, un semeur de zizanie, et une tete animée d’orgueil, d’opiniatreté et d’envie et en effet quelle apparence que Dieu laisse tomber l’Eglize chretienne dans la ruine et dans la desolation, qu’il luy cache toutes ses clartez, qu’il la prive de toutes ses lumieres, et qu’en meme temps il revete un homme du commu[n,] un simple particulier, d’une abondance de grace si extraordinaire qu’il soit co[mm]e le restaurateur de la verité et un phare qui remette les errans dans le chemin, enfin qu’il soit le canal et le vehicule, la base et la colomne de la vraye foy [2] et qu’on puisse dire de luy ce qu’un poete disoit d’un jeune prince qui sembloit etre né pour la gloire de son temps :

Hunc saltem everso juvenem succurrere sæclo

Ne prohibite [3].

En verité il y auroit de la temerité, de l’imprudence et de l’aveuglement à se persuader de telles illusions. Il est bien plus de l’ordre de la providence de Dieu et du soin que le S[ain]t Esprit prend des fidelles en gouvernant l’Eglize par la communica[ti]on de ses lumieres de laquelle il gratifie les lieutenans du fils de Dieu en terre, que ce soit l’Eglize qui instruise[,] qui corrige et qui refforme les particuliers et les abus qu’ils pourroient laisser couler dans leur conduitte ou qui les guerisse de leurs erreurs[,] que non pas que les particuliers reforment l’Eglise et la redressent de nouveau, car co[mm]e il y auroit bien de la folie à soutenir que Dieu dans le dessein de conserver des eaux du deluge dequoy reparer le genre humain, • fit perir tout ce qu’il y avoit dans l’arche de Noë [4], et suscita en meme temps un certain homme qui s’etoit sauvé dans quelque caverne avec sa femme ou qui s’etoit derobé à la fureur et à l’inclemence des eaux dans je ne say quels azyles inviolables[,] ainsi c’est bien rever à credit* et tout son sou* que de pretendre [que] le S[aint] Esprit dans le dessein de conserver toujours comme un peu de levain [de l]a foy contre les ravages des heretiques et des infidelles a laissé tomber l’Eglize[,] qui est son epouse[,] dans l’idolatrie, la superstition et l’aveuglement, et a tiré de l’obscurité d’une cellule ou d’un coin de chapelle Luther et Calvin pour propager la foy, la restituer dans ses droits et la relever de dessou[s] ses ruines.

Encore pouroit on penser[,] quoy que sans apparence de raison ni de verité[,] que Dieu voulut conserver ces 2 hommes pour etre les propagateurs de l’Evangile dans la corruption generale que l’on suppose qui avoit envahy toute la face de l’Eglize, parce qu’ils s’etoient conservez purs et nets de tous ces desordres et de toutes ces abominations pretendues[,] comme il conserva Lot et Noe en recompense de ce qu’ils n’avoient point trempé dans le vice de leurs siecles [5][,] mais pour avoir une telle pensée il faudroit etre tout à fait ignorant des choses les plus universellement cogneues puis qu’il est de notorieté publique que ces deux grands porteurs de reffo[r]mation etoient tout à fait perdus et abymez dans le vice pour ne pas dire qu’ils ont debuté d’une maniere extremement criminelle[,] c’est à dire qu’ils ont commencé par violer des vœux dont la justice et la saincteté obligent à une observance la plus reguliere qui soit [6].

Voila mon cher frere les reflexions dont je voudrois vous savoir muni quand vous viendriez en cette ville car asseurement vous en seriez d’autant plus disci[pli]nable. Dailleurs l’instabilité et la caducité de tout votre parti qui n’est en ce royaume que par tolerance et parce qu’il ne prend pas au Ro[y] la fantaisie de l’exterminer me fait craindre pour vous toutes les fois que j’y pense[ ;] et en effet ne subsister que parce que l’humeur d’un monarque qui p[e]ut tout c[e] qu’il veut sur cet affaire* ne le porte pas à suspendre son concours avec leque[l] il vous souffre[,] à votre avis n’est ce pas etre exposé à toutes les heures du jour d’e[tre] detruit. Puisqu’il n’en e[st] point où l’humeur d’un souverain ne puisse passer d’une extremité à l’autre.

Ainsi j’ay un grand sujet de souhaitter que vous imitiez les Pharisiens et les Saduceens qui vinrent au bapteme de s[aint] Jean à qui il demanda qui les avoit portés de fuir l’ire à venir [7] ? J’espere qu’un jour[,] moyennant la grace du S[aint] Esprit et la benediction de Dieu[,] l’on pourroit vous faire un pareil interrogat qui vous seroit bien doux et bien commode. J’en prie le souverain Maitre de toutes choses et voudrois avoir donné tout mon sang pour operer votre salut[,] ce que je dis no[n] seulement pour vous en particulier, mais aussi pour mon pere, ma mere, mon sec[ond] frere et tous mes parens[,] trop heureux si comme un autre Joseph [8] je pouvois etre l’instrument de la conservation de toute ma maison. A Dieu mon tres cher frere[,] faites reflexion sur ce que je vous ay dit et venez au plutot pour savoir ce que c’est que vous veut dire votre tres humb[le] tres obeissant et tres passionné serviteur. Vous verrez l’accomplissement de ce que dit s[aint] Paul [9][,] quand on cherche le regne de Dieu et sa justice[,] toutes les autres choses sont ajoutées de surcroit BAYLE

A Tholoze ce 15 avril 1670
A Monsieur Monsieur Bayle fils / ministre du Carla / au Carla.

Notes :

[1] Bayle fait allusion à sa conversion au catholicisme à Toulouse le 19 mars 1668 : voir Elisabeth Labrousse, Pierre Bayle, I : Du pays de Foix à la cité d’Erasme (La Haye 1963) ; II : Hétérodoxie et rigorisme (La Haye 1964), i.62-74, 83-85. Il parlera de sa conversion dans un ouvrage ultérieur ( Chimère de la cabale, vii.x ; et contestera les arguments qui l’avaient déterminée : voir Critique générale, xxix.x.

[2] On notera que c’est le caractère schismatique des Eglises nées de la Réforme et la vocation des réformateurs qui sont mis ici en avant, ce qui correspond à une évolution de la controverse catholique en France dans les années qui ont précédé la Révocation. En fait, il s’agit de lieux communs de l’époque, ce qui suggère que le canevas de la lettre a été fourni à Bayle par son confesseur jésuite. Sur cette controverse ecclésiale, voir B. Dompnier, Le Venin de l’hérésie (Paris 1985), p.55-87.

[3] Virgile, Géorgiques, i.500-501 : « N’empêchez pas, au moins, ce jeune homme de porter secours à une époque bouleversée. »

[4] Allusion à Gn vi.1-ix.17.

[5] Allusion à Gn vi.5-9 et xix.16 et 29.

[6] Il s’agit de nouveau d’un lieu commun de la controverse, c’est-à-dire de l’insistance sur les défauts des réformateurs : voir Dompnier, Le Venin de l’hérésie, p.33-54. Dans les différents articles du DHC consacrés aux réformateurs, Bayle examinera minutieusement les incartades de conduite qui leur avaient été reprochées : voir DHC, articles « Luther », « Calvin » et « Farel », et R. Whelan, « Images de la Réforme chez Pierre Bayle », Revue de théologie et de philosophie, 122 (1990), p.85-107.

[7] Allusion à Mt iii.7.

[8] Allusion à Gn xlv.5-7.

[9] Le passage cité n’est pas dans une Epître, mais dans Mt vi.33 – une bévue scripturaire qui n’aura assurément pas échappé au destinataire.

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