Lettre 822 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 12 septembre 1691]

Je croy, mon cher Monsieur, que c’est cette Lettre cy qu’il faut vous renvoyer ; car elle est contre ce Limeville, dont me parle vostre lettre [1]. C’est, en vérité, une jolie pièce ; et il seroit à souhaiter que Orkius [2] eust par toute l’Europe de semblables ennemis. Peut estre que siflé, bourré, aculé et terrassé de tous costez, il renonceroit une bonne fois à la rage qu’il a d’affronter les honnestes gens. Je dis peut-estre ; car vous sçavez bien, mon cher Monsieur, qu’il y a des gens malades de la glossalgie, et dont la bouche ne sçauroit se fermer, ἀπύλωτον στόμα [3]. Si rien est capable de la boucher à Orkius, ce sera les escrits de Mr de Beauval et de vous [4]. Vous avez l’un et l’autre un caractère d’ironie tout à fait fin et élégant ; vous sur tout, qui avez encore par dessus une érudition exquise et qui semble n’avoir esté faite que pour vous, par le don d’ application* que vous avez. Je seray bien aise de voir toutes ces pièces dont vous me parlez ; mais je seray ravi de voir l’ouvrage que vous tesmoignez avoir encore quelque envie d’achever [5]. Comme vous ne m’en parliez plus depuis huict ou neuf mois, je n’osois vous en faire souvenir, sçachant très bien, mon cher Monsieur, que je ne mérite pas fort cet honneur là. Je vous rends un million de grâces de ce vous persistez toujours dans la mesme pensée, qui me seroit toujours bien glorieuse, quand elle n’aboutiroit à aucun effet. Ce seroit un tesmoignage clandestin, dont je me tiendrois aussi honoré que de l’applaudissement d’un peuple entier.

J’ay leû la défense de Mr Jacq[uelot] [6]. Elle est effectivement un peu négligée, mais elle n’en est pas moins bonne. Je luy souhaite / bonne issue.

Je n’ay rien oui dire à M. d[e] S[ain]t M[aurice] sur le sujet que vous me marquez [7] ; et il auroit mauvaise grace, après l’empressem[en]t qu’il eust pour le concurrent.

Quand je vous ay demandé un exemplaire pour Mr de Mar[silly] [8], je ne croyois vostre response que deux ou trois feuilles. Mon exemplaire sufira pour nous deux ; aussi bien ne sçait il point que je vous en ay demandé.

Tout à vous.

Ce 12 sept[embre]

 

Je viens de parler par hazard à Mr de S[aint] M[aurice] touchant ce que vous me marquiez. Bien loin d’en estre fasché ou de prendre mal la chose, il en a mesme régalé le Docteur Barth[élemy] [9] qui luy a escrit en galant homme là dessus. /

Mr Groulart [10] vient de me faire appeller, pour me monstrer le Diction[aire] de Moréri-Le-Clerc [11]. Nous avons esté bien surpris de n’y voir que de petites additions, qui ne valoient pas la peine de l’imprimerie, mais sur tout de ce qu’on y avoit laissé les fautes dont on s’estoit plaint ; par exemple celles de Maestricht [12]. J’ay respondu qu’il falloit de nécessité, que vous n’eussiez eu aucune participation à l’édition du Diction[aire], parce que vous n’estiez pas homme à ne pas inserer ce qu’on vous envoyoit. Ayez la bonté de m’escrire un mot là dessus, à vostre loisir.

Mr Goulart enrage contre Mr Tugnat [13], de luy avoir vanté Moréri-Le-Clerc.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle professeur / en philosophie et en / histoire / à Rotterdam

Notes :

[1] Bayle avait sans doute demandé à Du Rondel son commentaire sur la Lettre sur les petits livrets publiés contre la « Cabale chimérique » (s.l., 16 juillet 1691, 12°), qu’il avait composée en réponse à la Lettre écrite à M. B[ayle] prof[esseur] en phil[osophie] et en hist[oire] à Rotterdam sur sa « Cabale chimérique » (Amsterdam 1691, 12°), défense de Jurieu que Basnage de Beauval avait attribuée à Bazin de Limeville (mais qui était en réalité due à Jean Jennet ou à Jean Robethon) : voir Lettres 808 et 814. Il se peut aussi que Du Rondel désigne ainsi la Lettre de Basnage de Beauval : voir Lettre 818, n.21. La lettre de Bayle à Du Rondel est perdue.

[2] Pierre Jurieu.

[3] Aristophane, Les grenouilles, 838 : « une bouche indiscrète ».

[4] Sur les interventions de Basnage de Beauval dans la querelle entre Bayle et Jurieu, voir Lettres 818, n.21, et 820, n.11 ; pour l’ensemble de la bibliographie chronologique de la querelle, voir l’annexe III du présent volume.

[5] Le Projet d’un dictionaire critique, qui devait etre dédié à Jacques Du Rondel : voir Lettre 864.

[6] Après la parution de son Avis sur le « Tableau du socinianisme ». I er [-II e] traité. Réflexions sur l’avant-propos de la III e lettre de Jurieu touchant le « Tableau du socinianisme » (s.l. 1690, 8°), Isaac Jaquelot avait été attaqué par Jurieu, qui présenta une plainte contre lui devant le synode de Naarden du 29 août 1691. Jaquelot présenta au même moment sa propre lettre A Messieurs les pasteurs et conducteurs des Eglises wallonnes assemblés en synode à Naarden (La Haye 1691, 12°) : c’est sans doute de cette dernière lettre qu’il s’agit ici.

[7] Il s’agit sans doute d’une question de Bayle concernant l’attitude de Jacques Alpée de Saint-Maurice lors du concours de professeur de philosophie à Sedan en novembre 1675, car Bayle y fait allusion dans la préface des Entretiens sur la Cabale chimérique et la protection de Bayle par Jurieu à cette occasion avait été évoquée par Robethon dans sa critique de cet écrit : voir Lettres 808, 823 et 824.

[8] Sur cette demande d’un exemplaire de La Chimère de la cabale pour Pierre Salbert de Marcilly, voir Lettre 840, n.1.

[9] Le docteur Jean Barthélemy (voir Lettre 1186, n.12) est peut-être un parent du pasteur Pierre Barthélemy, qui sera appelé en 1701 par l’Eglise wallonne de Middelburg. Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.339 n.183.

[10] Etienne Groulart, sieur de Surester, qui avait été nommé hoogschout (magistrat suprême) de Maastricht en 1679 : voir Lettres 465, n.6, et 824, n.6. Il était le « patron », ou protecteur, de Du Rondel à Maastricht.

[11] La nouvelle édition du Grand dictionnaire historique de Moréri établie par Jean Le Clerc (Amsterdam 1691, folio).

[12] L’erreur concernant Maastricht dans l’édition du Grand Dictionnaire historique de Moréri établie par Jean Le Clerc : à l’article « Mastricht », les premières éditions de ce dictionnaire comportent une erreur sur le nom de l’évêque de Tongres au IV e siècle, qui est nommé saint Servat au lieu de saint Servais. Une autre modification est une simple mise à jour : la formule « Mais Dieu permettra que les ennemis de son Eglise ne jouiront pas plus long-tems d’une ville catholique » est remplacée par le récit historique : « Louis XIV, roi de France, la prit en treize jours l’an 1673. Depuis les confédérés l’attaquerent l’an 1676, et furent obligés de se retirer après un siège de 51 jours. Mastrict a été ensuite cédée aux Hollandais par le VIII e article de la paix de Nimègue l’an 1678. »

[13] Esaïe Tugnat, pasteur de Chauny en 1681, réfugié aux Provinces-Unies en 1685, devient professeur de philosophie à Maastricht. Voir S. Mours, « Les pasteurs à la révocation de l’édit de Nantes », BSHPF, 114 (1968), p.80 ; H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies », p.65.

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