Lettre 836 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam,] le 3 decembre 1691

Ma derniere lettre [1], M[onsieur] m[on] t[res] c[her] c[ousin], vous a rendu un compte assez exact de ce qui s’est imprimé touchant mon affaire avec Mr J[urieu,] depuis ce tems là les vapeurs s’etant reveillées dans sa tete à cause d’une longue suitte d’affronts qu’il avoit essuiée et dans son consistoire et dans son synode, en un mot sa santé ayant eté fort alterée ; il y a eu bien du calme là dessus, et on n’a presque plus parlé de nos differens qui ont pendant quelques mois eté le sujet continuel de toutes les conversations. Le consistoire a resolu de tenter un accommodement entre nous avant les prochaines cenes [2] ; mais je suis seur qu’il en eludera la proposition, et que dés que ses forces le lui permettront il reprendra la plume contre moi.

Il trouvera au 1 er jour de la besogne taillée dans une dissertation latine qui va paroitre contre lui intitulée Janua cœlorum reserata cunctis religionibus, où on lui montre par des raisons invincibles que son Systeme de l’Eglise sauve tout le monde [3], premierement ceux de l’Eglise romaine, et par consequent les Grecs, les nestoriens et autres schismatiques du Levant, et en suitte les arriens, les sociniens, et enfin, les juifs, les mahometans et les payens. D’autres vont l’entreprendre sur ce que ce meme systeme ruine toute l’autorité des miracles de Jesus Christ et de ses apotres, d’autres sur ce qu’en ecrivant contre Mr Pajon il a depoüillé l’Ecriture sainte de tous les caracteres de divinité qui peuvent faire une bonne preuve [4]. Vous verrez par là mon cher c[ousin] combien vous etes en France la dupe de cet auteur ; vous croiez que ses ecrits sont l’orthodoxie meme, et ils sont tous pleins de poison, d’heresies, et de paradoxes scandaleux.

Vous avez pu voir par mes precedentes que pour m’exposer à la / haine de tous les refugiez par les soupcons desavantageux qu’il tache de leur inspirer contre moi, il a publié que j’ai eté 3 ans chez les jesuïtes de Thoulouse [5]. Il n’avoit apuié cela que sur des extraits de lettre de gens qui ne se nommoient point. Dans La Chimere demontrée j’ai refuté ces extraits comme pleins de faussetez impertinentes [6] mais enfin il s’est presenté un ministre qui a deposé que l’on seut à Puylaurens que je m’etois allé jetter dans le couvent des jesuites, et un des amis de Mr J[urieu] vient de publier sa deposition dans un nouveau libelle [7]. Ce ministre s’appelle Sartre, et a eté ministre de Montpellier [8]. Il a presentement un bon benefice en Angleterre, car il est chanoine de Westmunster. Je n’ai rien encore opposé publiquement à sa deposition, mais je lui ai ecrit que s’il veut parier une somme considerable que je n’ai jamais etudié ches les jesuïtes que comme ecolier externe et tout à fait laïque, je suis pret à la gager, et à en passer par le procez verbal de tels commissaires que nous pourions trouver les plus propres à informer juridiquement du fait. J’atens sa reponse, et quoi qu’il en soit s’il persiste dans sa deposition je ferai imprimer le defi que je lui ai fait, et ajouteraï que je suis pret à gager ma tete que l’on ne trouvera point par des informations juridiques que j’aye jamais demeuré chez les jesuïtes [9]. Si Mr Sartre en veut courir le risque, vous savez mieux que personne ayant eté logé en maison bourgeoise avec moi qu’il n’en pourra recevoir que l’affront public d’un faux / temoin, ce qui fournira belle matiere de risée aux ennemis de sa robe et de son caractere. Je joins ici un billet que non seulement vous pourrez montrer à Mr Abouli avec qui j’ai etudié à Toulouse, et que vous m’avez apris etre archipretre du Carla [10], mais meme que je vous prie de lui montrer de ma part, afin que nous puissions trouver les voies de faire averer le fait que je soutiens contre mes accusateurs.

J’asseure de mes tendres amitiez ma cousine votre chere epouse [11], et votre aimable famille, avec tout le reste de la parenté, et vous souhaitte mille et mille benedictions.

Vous verrez par les petites questions suivantes que mes querelles avec les faux freres ne m’occupent pas si fort, que je ne fasse quelques recueils pour quelque ouvrage dont je ne sai pas encore trop bien la forme [12]. Je vous prie de vous informer si ce qu’on nomme en gascon un quintal est par tout et à l’egard de toutes sortes de choses un poids de 100 livres, et si jamais il n’a signifié et ne signifie 500 livres. Ce qui me • fait vous le demander c’est que Scaliger l’un des hommes de son siecle qui etoit le plus savant fait un calcul dans un de ses livres selon lequel le quintal en Guyenne et en Espagne est de 500 livres. Mandez* moi je vous prie quel est le vent le plus froid pour l’ordinaire en vos quartiers*. Est ce celui qui vient du Nord, ou celui qui vient du Levant ; ici le vent d’Est ou du Levant est celui qui nous ameine le plus grand froid l’hyver. Moreri a dit dans son Diction[n]aire historique que Mirepoix est une ville du comté de Foix. Je croi qu’il se trompe.

Adieu mon t[res] c[her] c[ousin] je vous embrasse de tout mon cœur et suis tout à vous.

Je suplie tres humblem[en]t mon cousin de Bruguiere [13] de me pardonner si je ne lui ecris point ; je ne pourrois qu’user de repetitions, ainsi je le prie de compter cette lettre que j’ecris au cher cousin de Naudis, comme ecrite à lui meme. Je l’embrasse de tout mon cœur avec sa chere moitié.

A Monsieur/ Monsieur Boutet/ marchand à S[aint] Martin/ de Ré/ en l’isle de Ré [14].

Notes :

[1] Nous ne connaissons aucune lettre de Bayle à Naudis depuis celle du 20 mai 1688 (Lettre 710).

[2] Face à la violence de la querelle entre Bayle et Jurieu, la résolution du consistoire ne manquait pas, en effet, de naïveté : « Dimanche 2 décembre 1691. Suivant la résolution en date du 4 novembre, la compagnie, pour tâcher à réconcilier Messieurs Jurieu et Bayle et pour éviter le scandale de divers livrets qui s’impriment tous les jours, elle a député Messieurs Piélat, Superville, Timmers et Ferrand vers lesdits sieurs Jurieu et Bayle pour tâcher d’arrêter le cours des dits écrits et pour disposer doucement et prudemment les esprits des parties à la paix et à la réconciliation, ce qui serait à l’édification de l’Eglise. » Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.127-128, et l’annexe chronologique au présent volume. Sur la sérénité affichée par Bayle vis-à-vis de ces menaces de censure, voir H. Bost, « Pierre Bayle and censorship », in M. Laerke (dir.), The Use of censorship in the Enlightenment (Leiden–Boston 2009), p.41-60.

[3] Bayle, qui avait fait imprimer un Avis au petit auteur des petits livrets sur son « Philosophe dégradé » (voir la réserve qu’il fait à son engagement auprès du consistoire), devait publier quelques jours plus tard, sous le pseudonyme de Carus Larebonius, son Janua cœlorum reserata cunctis religionibus (Amsterdam 1692, 4° ; OD, ii.817-902 ; traduction par E. Labrousse, dans OD, v-1, p.211-554). Voir la chronologie des échanges de pamphlets durant cette période dans l’annexe au présent volume.

[4] Basnage de Beauval s’apprêtait à publier son Examen de la doctrine de Mr Jurieu pour servir de réponse à un libelle intitulé « Seconde apologie de Mr Jurieu » (voir Bayle, OD, v-2, p.585-616), mais cette attaque assez développée ne souligne pas particulièrement ces points de controverse.

[5] Sur ces accusations concernant le « séjour » de Bayle chez les jésuites, voir Lettre 826 n.3.

[6] Bayle, La Chimère de la cabale, in fine, « Addition sur ce qui a été dit du séjour de Mr Bayle à Thoulouse » ( OD, ii.787a-788b).

[7] [ Jean Robethon], Le Philosophe dégradé. Pour servir de troisième suite aux « Remarques générales sur la “Cabale chimérique” de M. Baile » (Amsterdam 1692, 12°).

[8] Sur Jacques Sartre, voir Lettre 826, n.1.

[9] Voir Bayle, Avis au petit auteur des petits livrets sur son « Philosophe dégradé », daté du 11 décembre 1691 ( OD, ii.788-796).

[10] Dans le registre catholique « Baptêmes, Mariages, Sépultures » du Carla pour cette période, on trouve en effet à partir de juillet 1680 la mention et la signature de Dominique d’Abolin, docteur en théologie, archiprêtre du Carla. Son nom est orthographié Daboulin ou Dabolin par le vicaire ; lui-même signe D’Abolin, avec un point et une apostrophe après le D, si bien qu’on ne sait pas si c’est une particule ou l’initiale de Dominique. Son nom disparaît à la fin de 1683. Son successeur à partir de juin 1684 se nomme Jean Olivier Bacqué ; il n’est pas dit docteur en théologie et il reste jusqu’à fin 1695. Rappelons également qu’ Aboulin, chantre de l’Eglise de Montauban, logeait chez Jacob Bayle à Montauban ou lui servait de boîte aux lettres en 1681 : voir Lettre 192, n.29 : il s’agit peut-être d’un parent de Dominique d’Abolin.

[11] On ignore le nom de l’épouse de Jean Bruguière de Naudis, cousin de Bayle.

[12] A en juger par la nature des questions que Bayle pose à son cousin, il semble qu’il conçoive encore son Dictionnaire historique et critique comme une accumulation de rectifications des erreurs du Dictionnaire de Moreri. C’est la réception de son Projet et fragmens d’un dictionnaire critique qui devait lui faire prendre une autre voie.

[13] Gaston de Bruguière, cousin de Bayle, nouveau catholique et capitaine d’infanterie, à cette date encore en garnison dans l’île de Ré.

[14] M. Boutet, néogociant de l’île de Ré, servait d’intermédiaire entre Bayle et ses cousins puisque Gaston de Bruguière y était en garnison ; cette lettre destinée au Carla passa donc d’abord par Saint-Martin-de-Ré.

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