Lettre 841 : Pierre Bayle à Pierre Silvestre

A Rotterdam le 17 dec[embre] 1691

Je vous rens mille et mille graces, mon tres obligeant Monsieur, de la peine que vous avez prise pour mes lettres à Mr Sartre [1]. Si vous aviez leu le libelle auquel vous ne me conseillez pas de repondre [2], je suis seur que vous aprouveriez que j’aye fait sentir à l’auteur ses iniquitez insupportables et ce que j’en ai fait c’est principalement pour couper en herbe une infinité de semblables petits libelles qu’il se prepare de nous donner, et où • il ne prendroit garde à aucune falsification, si on ne le menaceoit de les lui bien mettre à compte. Enfin je croirois desobliger Mr Sartre si je n’opposois que le silence à son temoignage ; il est d’un caractere à ne devoir pas voir sa signature meprisée par un protestant[ ;] j’ai donc cru devoir lui temoigner que je craignois que l’erreur où je croi qu’il est de bonne foi ne previnst les esprits contre moi si je n’y opposois une digue insurmontable, qui est de m’exposer à la perte d’une somme considerable en cas que les informations juridiques qu’on fera faire me condamnent, et lui donnent cause gagnée. Vous verrez par ce petit ecrit que [j]’oppose au Philos[ophe] degradé [3], que je menage Mr Sartre autant [q]u’il se peut ; desormais je serai plus docile à vos avis e[t] à [c]eux de M rs Basnage touchant le silence. Si j’avois ecrit à Mr / Bayze [4] des choses chatoüilleuses sous l’adresse que vous m’aviez donnée, j’aurois eté en beaux draps blancs car j’aprens qu’il a falu qu’il ait eclairci des endroits où on vouloit trouver des conspirations et des mysteres d’Etat. Dieu nous garde de l’Inquisition protestante elle seroit dans 5 ou 6 ans si terrible, que l’on soupireroit apres la romaine comme apres un bien [5].

Continuez moi l’honneur de votre amitié et soiez persuadé qu’on ne peut pas etre avec plus d’estime et d’attachement que je le suis votre tres humble et tres obeissant serviteur.

Monsieur/ Monsieur Sil[ve]stre/ docteur en m[e]decine/ A Londres •

Notes :

[1] Sur l’échange entre Bayle et Jacques Sartre, voir Lettres 826, n.1, et 837, n.1.

[2] Il s’agit du « libelle » de Robethon, Le Philosophe dégradé : voir Lettres 832, n.6, et 835, n.6.

[3] Bayle, Avis au petit auteur des petits livrets sur son « Philosophe dégradé » (s.l. 1692, 12°) : voir Lettres 813, n.1, 832, n.6, et 835, n.6.

[4] Sur cette lettre perdue adressée à Jean de Bayze, voir Lettre 831, n.8.

[5] Forte expression de l’exaspération de Bayle devant l’autorité de l’Eglise protestante incarnée par Jurieu. Voir H. Bost, Pierre Bayle, p.363 : « L’iniquité dont il est victime – on n’a même pas eu la décence de l’entendre avant de le condamner – lui fait perdre ses dernières illusions sur le protestantisme, dont il voulait croire qu’il se réglait sur des principes plus justes que les méthodes inquisitoriales. Décidément les confessions ne semblent respecter l’équité que lorsqu’elles sont minoritaires. » Dans cette perspective, Bayle s’en prendrait au protestantisme wallon, persécuteur en tant que confession majoritaire : à cet égard, toutes les religions majoritaires se ressemblent – et Bayle ne ferait que reprendre ici une position qu’il exprime depuis l’époque des Pensées diverses. Sur la présente lettre, G. Mori, dans l’introduction de son édition de l’ Avis aux réfugiés, tire la même conclusion : « L’intolérance n’est plus pour Bayle un trait exclusif du papisme : elle fait partie désormais de toute religion, et en particulier de la religion chrétienne dans toutes ses expressions confessionnelles – à la seule exception, contingente, de quelques sectes minoritaires comme les arminiens et les sociniens, qui ont besoin de tolérance pour survivre. » (p.50-61). Il propose la comparaison avec un passage de l’ Addition aux « Pensées diverses sur les comètes » (Rotterdam 1694, 12°) : « Le dogme de l’intolérance [...] est universellement soutenu par toutes les sectes chrétiennes, hormis celles qui ont besoin partout d’être tolérées ; je dis partout, car pour celles dont le sort est différent selon les lieux, elles varient aussi dans le dogme : elles prêchent la tolérance dans les pays où elle leur est nécessaire, et l’intolérance dans les pays où elles dominent. » ( OD, iii.178). Mais, dans sa perspective, l’ Avis constituerait un tournant dans la philosophie religieuse de Bayle et fonderait son refus de toute religion.

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