Lettre 85 : Pierre Bayle à Jacques Basnage

A Paris avril 1675

Mr Thiers a fait un livre De stola  [1] et a traitté la question s’il est permis aux curez de la porter pendant les visites d’un archidiacre. Il est pour l’affirmative, et à l’occasion de cet ornement sacerdotal il rapporte mille choses savantes et curieuses des habits des pretres, tant parmi les juifs que parmi les payens. J’ay eu si peu de loisir ces jours passez que je n’ai peu aller au Palais chez Mons r Billaine pour savoir la grandeur et le prix de l’ Origines rei monasticæ  [2]. J’ay veu tous les titres des chapitres sur une feuille volante, qui marquent un grand ordre et une grande exactitude, et qui promettent bien des choses savantes. J’ai veu autrefois quelque chose de Mr Hauteserre c’est un homme de grande lecture et quand meme il y auroit du fatras dans son fait il ne laisseroit pas d’enseigner de particularitez considerables. Je conjecture que c’est un in-4°. Mr Patin [3] que nous rencontrames, s’il vous souvient à Nyon, a fait imprimer une relation de son voyage en plusieurs cours d’Alemagne où il loue terriblement les princes de cette nation. Je ne sai du quel d’entre eux il dit qu’on remarque plutot en lui le heros que l’homme [4]. Il fait imprimer à Basle un Suetone avec des medailles [5]. Grævius qui étoit bon ami de Mons r Le Fevre a donné au public son Suetone [6].

Je ne sai si vous avez veu la traduction qu’on a faite d’un livre du chevalier Temple Anglois touchant l’etat et le gouvernement present de la Hollande [7]. Il fut composé un an auparavant la guerre. J’ay leu il y a quinze jours un petit livre imprimé il y a deux ans qui s’intitule La Fatalité de St Clou [8] : il tache de justifier que celui qui tua Henry n’étoit pas Jaques Clement. Il rapporte les principales circonstances de ce meurtre, et les accompagne de reflexions, tachant à tout le moins / d’insinuer, qu’il y a lieu d’entrer en doutte si ceux entre les mains de qui le moine tombat, ne le tuerent point la nuit, et ensuitte, revestirent de ses habits quelque couppe jarret apposté* pour tuer ce prince ; ou bien si ceux qui introduiserent Jaques Clement dans le cabinet de Henry 3 ne tuerent point le roy tandis que ce monarque lisoit attentivement les lettres que le moine lui avoit baillées, puis se mirent à crier que le moine avoit fait le coup et le tuerent sur le champ, de peur qu’il ne fit apparoir* de son innocence.

J’ai leu un autre petit livre qui s’intitule La Meduse de Pallas [9]. On repond à quelques libelles des Espagnols et surtout à celui qu’ils ont nommé le Bouclier d’etat. Car ils s’imaginent je pense, que ce titre a quelque vertu occulte, de même que le fameux Bouclier d’etat et de justice de Lisola [10], où il en bailla* jusqu’aux gardes* à tous nos François. De là vient que tous les Espagnols se servent si souvent de ce frontispice comme si à l’exemple de C onstantin quelque vision leur avoit dit positivement in hoc signo vinces [11]. Le Francois qui a fait la Meduse n’est pas à mon avis un grand clerc, car il ne dit rien qui ne soit commun et de la creme* fouetée [12].

On a traduit La Vie du pape Leon X du latin de Paul Jove et on croit que c’est l’ abbé de Pure à qui nous devons cette version. Je crains de vous parler deux ou trois fois de un même livre [13]. Au reste j’appris il y a deux jours que vous avez eu un archeveque de Rouen [14], n’a pas* tres long tems, qui etoit un de plus infatigables ecrivains de l’Europe. Il y eut un cardinal qui disoit de lui qu’il etoit né in perniciem bibliopolarum, et qui enferma sa pensée dans ce distique / 

Scripta giganteæ quorum sub pondere molis

Tristior Encelado Bibliopola gemit [15].

Un eveque fort honnete homme porta son jugement des œuvres du susdit archeveque en cette façon, libri nec legibiles, nec vendibiles, nec intelligibiles [16]. Le pape Urbain 8 qui etoit poete et bel-esprit, voyant un jour un gros volume que l’ archeveque lui avoit dedié, et se souvenant que le nom de l’archeveque etoit Rusticus [17] se mit à dire fort ingenieusement

Supprimit Urbanus quæ Rusticus edit inepte,
qui est un vers du Despautere
 [18]
. Ce n’etoit pas le seul defaut de votre venerable prelat. S’il etoit prolixe et impertinent* ecrivain, il etoit encore plus ennuyant dans ses predi[ca]tions. Un jour ayant employé une bonne demi heure à ses deux exordes, etant venu à proposer sa these, il eut bien* la cruauté de dire qu’il la diviseroit en 22 points. Il portoit une barbe monstr[u]eusement longue, ce qui donna lieu à celui qui fit son epitaphe de dire
Il trespassa, laissant un savoir mon*,

Qui fust plus long en son espece

De sa barbe, ou de son sermon [19].

Mais n’ai-je pas bonne grace de goguenarder sur la prolixité d’autruy, moi qui sans avoir egard à votre indisposition pousse jusqu’à la page, sans rime ni raison. Bien en prend à mes amis que je suis pedagogue, precepteur et tout ce qui vous plaira. Car si j’etois à moi et que je pusse disposer de tout mon tems sans doutte ils mouroient de ma main, et mes lettres longues et frequentes seroient le fleau de tous ceux qui me connoitroient. Mais la fortune y a pourveu. J’ay un agenda journalier si long et si penible que quelque demesurée que soit ma / disposition à barbouiller du papier, il faut que je l’etouffe. Adieu, mon cher Monsieur, portez-vous bien et aimez moi toujours, qui je suis de toute mon ame, Votre &c.

Les Memoires de la duchesse Mazarin qu’on a imprimez à Lyon cet hyver dernier, n’ont rien du stile de Don Carlos ; cependant on veut que l’ abbé de S[ain]t Réal en soit l’auteur. [20]

Notes :

[1] Jean-Baptiste Thiers (1636-1703), prêtre d’une exceptionnelle érudition, De stola in archidiaconorum visitationibus gestanda a parœcis disceptatio. In quâ multa ad Archidiaconorum munus, jurisdictionem ac Visitationem attinentia curiosè pertractantur (Parisiis 1674, 12°). Bayle admirera Thiers tout le long de sa carrière ; voir, par exemple, CPD, cxxxi.

[2] Sur cet ouvrage, voir Lettre 83, n.18.

[3] Charles Patin (1633-1693), fils de Guy, finit ses jours comme professeur à Padoue. Mêlé à une affaire de commerce de livres prohibés, il dut quitter précipitamment la France en 1668 pour échapper à une incarcération. Il circula dans divers pays d’Europe, et passa donc probablement à Genève (dont Nyon, non loin de Coppet, est proche). Il raconte ses voyages dans ses Quatre relations historiques (Basle 1673, 12°) ; l’ouvrage reparut très vite, sous un titre un peu modifié : Relations historiques et curieuses de voyages en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohême, Suisse, &c. (Lyon 1674, 12°). Médecin de formation, Charles Patin fut surtout un numismate d’une certaine notoriété ; sur lui, voir DHC, « Patin (Guy) », rem. K, et Fr. Waquet, Charles Patin (1633-1693). Recherches sur la République des Lettres, thèse dactylographiée de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, section, avril 1979.

[4] C’est du roi Charles II que Charles Patin écrit, tout fier d’avoir rencontré le roi d’Angleterre : « dans ce moment glorieux, j’aperceûs le héros avant le monarque » ( Quatre relations, p.216). Bayle commet une confusion en croyant cette flagornerie inspirée par un prince allemand.

[5] Suétone, Opera quæ exstant. Carolus Patinus [...] notis et numismatibus illustravit suisque sumptibus edidit (Basileæ 1675, 4°).

[6] Johann Georg Grævius (1632-1703), professeur d’histoire à Utrecht, philologue de renommée européenne : C. Suetonius Tranquillus ex recensione Joannis Georgii Grævii, cum eiusdem animadversionibus, ut et commentario integro Lævini Torrentii et Isaaci Casauboni ; his accedunt notæ Theodori Marcilii et Francisci Guyeti, nec non index Matthiæ Bernecceri (Trajecti ad Rhenum 1672, 4°).

[7] Sir William Temple (1628-1699), diplomate britannique, artisan de la Triple Alliance (Grande-Bretagne, Suède, Provinces-Unies) en 1668, L’Estat présent des Provinces Unies des Pays-Bas (Paris 1674, 12°, 2 vol.), traduit de l’anglais par A. Le Vasseur. Cette édition parisienne omet un chapitre, consacré à la religion, qui figure dans la traduction du même livre, éditée en Hollande sous le titre Remarques sur l’estat des Provinces Unies des Païs-Bas, faites en l’an 1672 par M. le chevalier Temple (La Haye 1674, 8°) et, bien entendu, dans l’original anglais, Observations upon the United Provinces of the Netherlands (London 1673, 8°), ch. 5, p.189-208. Temple admire la tolérance religieuse et civile des Provinces-Unies, et il signale que « no man can here complain of pressure in his conscience, of being forced to any publique profession of his private faith » (p.205). On mesure ici l’autocensure provenant soit de l’éditeur, soit du traducteur de l’édition parisienne qui, bien avant la révocation de l’Edit de Nantes, engageait à ne rien publier de flatteur ou même simplement de neutre concernant le protestantisme ou la tolérance civile.

[8] [ Bernard Guyard] (1601-1674), dominicain : La Fatalité de Saint Clou, pres Paris (s.l. 1672, 8°) ; l’auteur s’y efforçait de laver son ordre du régicide commis le août 1589 sur la personne d’ Henri III par Jacques Clément (1566 ?-1589), un dominicain, sous l’influence de l’idéologie politique de la Ligue. Bayle fera de nouveau allusion à cet ouvrage anonyme dans DHC, « Henri III », rem. R.

[9] [ Jacques de Jant] (1626-1676), chevalier de Malte, qui avait représenté le Roi au Portugal en 1655, La Méduse, bouclier de Pallas, ou deffence pour la France, contre un libelle intitulé Le Bouclier d’Estat, pour ce qui concerne le Portugal, iouxte la coppie imprimée à Lisbonne (s.l.n.d. 12°). C’est une fiction de présenter l’opuscule comme traduit du portugais.

[10] F.-P. de Lisola, Bouclier d’estat et de justice, contre le dessein manifestement découvert de la monarchie universelle, sous le vain prétexte des prétentions de la reyne de France (s.l. 1667, 4°). Ces « vains prétextes » furent invoqués par la Cour de France en 1668 pour autoriser la guerre de Dévolution ; l’aspiration à une monarchie universelle attribuée par Lisola à Louis XIV parut une réalité à un secteur croissant de l’opinion européenne dans les années qui suivirent.

[11] L’ empereur Constantin (274-337) promulgua l’édit de Milan en 313 en faveur du christianisme, parce que, dit-on, avant sa victoire contre Maxence sous les murs de Rome, il avait vu dans le ciel une croix accompagnée de cette inscription « par ce signe tu vaincras ». Son étendard, le labarum, porta désormais ce signe.

[12] « de la creme fouetée » : quelque chose de léger et d’inconsistant.

[13] Bayle avait aussi signalé ce livre à Minutoli : voir Lettre 81, n.43.

[14] Il s’agit probablement de François de Harlay (1586-1653), docteur en Sorbonne dès 1610, puis abbé de Saint-Victor ; coadjuteur de Joyeuse à Rouen en 1613, il en devint archevêque en titre en 1615 ; il démissionna en 1651 en faveur de son neveu François Harlay de Champvallon. Harlay fut un auteur aussi abondant que prolixe, ce qui fit jaser ses contemporains : voir Tallemant des Réaux, Historiettes, ii.39-42. Il est assez vraisemblable que ce que Bayle rapporte ici soit l’écho de conversations entendues dans l’une des « mercuriales » de Ménage : voir Lettre 81, p.96. On retrouve ces citations et cette anecdote dans Guez de Balzac, Œuvres diverses, éd. R. Zuber (Paris 1996), p.330-331, qui situe les faits « au commencement du règne de Henri troisième », vraisemblablement pour égarer son lecteur. Harlay allait être un modèle du personnage ridiculisé dans Le Barbon (voir J. Jehasse, Guez de Balzac, p.236) et Balzac ne voulait sans doute pas paraître trop acharné contre lui. R. Zuber (communication orale) conjecture que l’ archevêque de Rouen avait inspiré et appuyé le Père Goulu, adversaire de Balzac : exemple de l’opposition qui régnait entre ces tenants du gallicanisme et le catholicisme très « romain » de Balzac.

[15] Les mots latins signifient : « pour le malheur des bibliothécaires » et « écrits gigantesques, sous la masse pesante desquels gémit le bibliothécaire, plus affligé qu’Encelade » (un Titan enseveli sous l’Etna). Bayle fait allusion peut-être au cardinal de La Rochefoucauld, qui fit supprimer le premier volume de l’ Histoire ecclésiastique de Harlay en 1629 : voir Tallemant des Réaux, Historiettes, ii.39-42, et 946, n.4.

[16] « des livres illisibles, invendables, incompréhensibles ». L’évêque qui porta ce jugement pourrait être Alphonse d’Elbène, voir ci-dessous n.19.

[17] Urbain VIII (Mafeo Barberini), pape de 1623 à 1644, le pontife qui condamna la doctrine de Jansénius, fait allusion au nom de Champvallon, une des terres de la famille Harlay ; « Rusticus », c’est le rural, le paysan.

[18] Jan van Pauteren (1460-1520), humaniste flamand qui composa une grammaire latine promise à d’innombrables éditions, souvent modifiées ou abrégées, et, à partir du siècle, à des traductions françaises. Les règles de grammaire étaient formulées dans des vers le plus souvent rébarbatifs que les enfants étaient obligés d’apprendre par cœur. Le vers auquel Bayle fait allusion, qui représente plutôt une constatation qu’une règle, figure dans la syntaxe de Despautère. Voir l’édition de Robert Estienne, Ioannis Despauterii Ninivitæ commentarii grammatici (Parisiis 1537, folio), Syntaxis , p.224 : Supprimit orator quæ rusticus edit inepte  : « L’orateur omet ce que le locuteur moins raffiné exprime malencontreusement. » Despautère cite comme exemple l’omission du verbe dans des formules telles que : Dominus vobiscum, « Le Seigneur [soit] avec vous ». En substituant urbanus à orator, le pape Urbain fait un malicieux jeu de mots opposant l’« urbain » et le « rustique ». Le vers ainsi changé peut se traduire « Urbain supprime ce que Rusticus a malencontreusement mis au jour ».

[19] Bayle cite trois des quatre derniers vers d’une épitaphe bouffonne consacrée à Harlay, composée du vivant du prélat par Alphonse d’Elbène, évêque d’Albi de 1608 à 1651. Tallemant la cite intégralement : voir Historiettes, ii.39-40. L’épitaphe avait été publiée dans Les Plaisirs de la poésie galante, gaillarde et amoureuse ([Paris ? 1663 ?], 12°). Quant au sermon divisé en vingt-deux points, nous n’avons pas trouvé ce détail ailleurs.

[20] En effet, Saint-Réal collabora aux Mémoires d’ Hortense Mancini : voir Lettre 79, n.28.

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