Lettre 855 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 18 de fevrier, 1692

Les deux lettres, que j’ai reçuës de vous [1], mon très cher Monsieur, depuis le commencement de cette année, m’ont amplement dédommagé la perte, que j’avois soufferte pendant plusieurs mois passez sans recevoir de vos nouvelles. L’abondance, la diversité, la curiosité des choses ont rendu vos derniers présens incomparables ; mais, je n’en sens que mieux la disette et la stérilité qui paroitront dans cette réponse.

Je ne sai si je dois vous féliciter de l’approche de Mr l’ abbé de S[ain]t Réal [2] ; car, vous ne le verrez pas mieux à Chambéri qu’à Paris, et ses lettres de Paris / pouvoient être plus remplies de choses curieuses, que celles de Chambéri. Nous n’avons point vu encore à Rotterdam ce qu’il a publié des lettres de Cicéron à Atticus [3]. Mr de Beauval a bien reçu depuis quelque tems son traité intitulé De la Critique [4] ; mais, il n’a point reçu l’autre ouvrage : et ainsi, il n’en a point encore parlé. La Bibliotheque universelle a parlé de la traduction des Epitres à Atticus, il y a déjà long tems [5] ; comme je crois vous l’avoir mandé*, et y a joint même quelques traits de censure, qui auront sans doute déplu à l’auteur ; car, il est sensible, comme vous savez. La rigueur de l’hiver m’empêche d’aller à La Haye, et empêche Mr de Beauval de venir ici, et d’y envoier des paquets ; sans cela, j’aurois déjà lu le traité De la Critique ; car, tout ce qui a pu me tomber entre les mains de Mr de S[ain]t Real a été lu avec beaucoup de promptitude et de joie.

Ses Lettres à Atticus se trouvant en concurrence avec la traduction des Offices de Cicéron par Mr Du Bois, de l’hôtel de Guise, ont animé le Port-Roial / à faire emporter le dessus à ce dernier, qui est leur ami, contre l’un des antagonistes de Mr Arnauld [6].

Nous allons voir le Diogene Laerce, en 2 volumes in 4, avec les notes de Casaubon, etc. sous le texte ; celles de Mr Ménage ; celles de Mr Méibomius, qui a présidé à l’edition, et a corrigé souvent la version ; et celles de Mr Kuhnius de Strasbourg [7], en un volume à part, avec quatre ou cinq bonnes tables alphabétiques. L’ouvrage sera très correct ; Mr Wetstein, qui l’a fait imprimer, (il est frere et fils du professeur à Bâle) n’aiant rien épargné pour cela. Il nous doit donner dans quelque tems la suite des lettres du cardinal Mazarin sur les conférences de la Paix des Pyrenées [8].

Je pourrai avec le tems vous annoncer l’impression d’un Pétrone tout entier. Il est certain qu’on a produit à Paris un manuscrit sans aucune lacune, et que Mr Toinard, Mr Charpentier, et quelques autres connoisseurs, le croient le véritable ouvrage de Pétrone [9]. Mais, je crois que d’autres critiques s’inscriront en faux, et que cela va produire une légion de dissertations pro et contra, comme il arriva à l’égard du Fragmentum Petronianum, trouvé en Dalmatie, il y a près de trente ans [10].

Mr Léti auroit déjà publié son Histoire de Cromwel, prolixe, comme le sont tous ses ouvrages, sans une longue maladie qu’il a eu[e]. Son Theatro gallico paroit depuis quelque tems [11]. Je ne l’ai point pu encore parcourir ; mais, je sai, par ses autres ouvrages, que c’est un rhapsodeur / et une plume tam Ficti Pravique tenax, quàm Nuncia Veri ; à l’instar de la Renommée [12]. Il a bien eu le courage dans son Theatro belgico de dire que l’Escaut, et le Rhin, passent par Rotterdam [13].

Je serai ravi de voir les feuilles que Mr Goudet vous a promis de me faire tenir par un ami d’Amsterdam [14], et je vous supplie de l’en faire souvenir.

J’ai fait vos complimens à Mr Turretin [15]. Il vous fait mille assurances de respect. Il se fait admirer toutes fois qu’il monte en chaire ; ce qui lui est arrivé deux fois depuis le 1 er de janvier : et, il n’est pas moins gouté en conversation par la délicatesse de son esprit, et par son honnêteté et sa modestie.

Les affaires générales ne font point de bruit présentement. Les François se sont tenus fort cois, et sur la Moselle, et en Flandres, tout cet hiver. On se promet un changement très avantageux par le gouvernement du duc de Baviere. On croit que Sa Majesté britannique viendra le mois prochain. La disgrace complete de Mylord Marlbouroug a surpris tout le monde [16]. Elle réjouïra le roi Jaques, vu que ce seigneur, son favori et sa créature, avoit été des prémiers à le quitter. Les soumissions, que nos gazettes font faire par la Cour de France au pape, au sujet de l’Assemblée du clergé de 1682, me paroissent outrées ; et je croi qu’il y a à rabatre. Il faut voir ce que les François en avoüeront. Tant y a que voilà des bulles venues [17].

C’est un grand plaisir, je croi, pour Mr Arnauld que l’avanture du P[ère] Bouhours [18]. / Avez-vous vu la chanson faite à Paris sur lanturelu contre l’ évêque de Noion [19] ? Elle est fériale. On suppose que venant de Versailles un cours de ventre l’obligea à descendre de carrosse, et qu’en cette posture, il reçut un coup de foüet d’un cocher de fiacre, auquel il cria tout en colere, je t’excommunie.

Mr Basnage vous embrasse cordialement, et vous remercie de vos vœux. Il va faire réimprimer sa réponse à Mr de Meaux [20], augmentée de beaucoup. Mr d’Ablancourt est à-peu-près gueri [21]. Un François, nommé Le Jeune, établi à Utrecht, a publié une version en notre langue du Traité de Grotius de la vérité de la religion chrétienne [22], où il a joint une préface, et par ci par là des additions, où il a cru que les pensées de Grotius étoient trop concises.

Je suis, mon très cher Monsieur, tout à vous.

Notes :

[1] Ces deux lettres de Minutoli à Bayle sont perdues.

[2] Dans ses lettres perdues, Minutoli avait dû faire état de la poursuite de ses relations avec l’ abbé de Saint-Réal ; il avait annoncé leurs premiers échanges dans sa lettre du 5 septembre 1690 (Lettre 751).

[3] Saint-Réal, Les Lettres de Cicéron à Atticus (Paris 1691, 12°, 2 vol.).

[4] Saint-Réal, De la critique (Paris 1691, 12°).

[5] Voir le compte rendu des Lettres de Cicéron à Atticus par Jean Le Clerc, BUH, février 1691, art. V, 1, qui est suivi par celui des Offices de Cicéron édités par Graevius (Paris 16791, 8°).

[6] Philippe Goibaut Du Bois La Grugère (1629-1694) avait été le précepteur du jeune duc de Guise, Louis-Joseph de Lorraine, et continua à résider à l’hôtel de Guise après la mort de son élève en 1671. Membre de l’Académie française en 1693, il était réputé comme traducteur de saint Augustin, tout particulièrement de ses Sermons (Paris 1683, 8°, 7 vol.) et de ses Lettres (Paris 1684, folio, 2 vol.), et il avait mis son interprétation de saint Augustin au service de la Révocation dans sa Conformité de la conduite de l’Eglise de France pour ramener les protestants avec celle de l’Eglise d’Afrique pour ramener les donatistes à l’Eglise catholique (Paris 1685, 12°), ce qui l’avait certainement fait connaître à Bayle au moment de la rédaction du Commentaire philosophique. Il s’agit ici de sa traduction des Offices de Cicéron (Paris 1691, 8°). Sur l’auteur, proche de Port-Royal, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de J. Lesaulnier). Sur l’hostilité réciproque de Saint-Réal et de Port-Royal, voir Lettres 766, n.10, et 875, n.9.

[7] Sur cette nouvelle édition de Diogène Laërce, établie par Gilles Ménage et Marcus Meibom et imprimée par Henri Wetstein (Amstelædami 1692, 4°, 2 vol.), voir Lettres 736 et 744, n.6, et R.G. Maber (éd.), Publishing in the Republic of Letters. The Ménage-Grævius-Wetstein Correspondence 1679-1692 (Amsterdam-New York 2005). La comparaison favorable est faite par rapport à Joachim Kuhnius (1647-1697), professeur de grec et d’hébreu à Strasbourg, qui avait édité Diogène Laërce, De vitis philosophorum (Amsterdam 1692, 4°, 2 vol.).

[8] Jules Mazarin (1602-1661), Lettres du cardinal Mazarin, où l’on voit le secret de la négociation de la paix des Pirénées [...] Nouvelle édition, augmentée d’une seconde partie (Amsterdam 1693, 12°, 2 vol.), édition publiée également chez Henri Wetstein.

[9] François Nodot fit imprimer sans nom d’auteur, une édition de Pétrone, augmentée de nouveaux fragments, trouvés à Belgrade en 1688, dont il avait obtenu une copie en 1690 : Satyricon, cum fragmentis Albæ Græcæ recuperatis, anno 1688 (Rotterodami 1692, 12°). Deux autres éditions latines parisiennes de 1693 succédèrent à celle-ci. Cette fraude littéraire souleva dans la République des Lettres des polémiques passionnées. Basnage ( HOS, novembre 1692) et Claude-Ignace Bruguière de Barante, qui, sous le pseudonyme de Georges Pelissier, publia des Observations sur le Pétrone trouvé à Belgrade en 1688 et imprimé à Paris en 1693 (Paris 1694, 12°), furent parmi les premiers critiques à dénoncer la fraude. Leibniz s’indigna lui aussi de la supercherie. François Nodot essaya de réduire au silence ses adversaires en composant La Contre-critique de Pétrone, ou réponse aux « Observations sur les fragmens trouvez à Belgrade en 1688 », avec la réponse à la « Lettre sur l’ouvrage et la personne de Pétrone », qui ne parut qu’en 1700 (Paris 1700, 8°). Fin 1692 ou début 1693, Leibniz écrit à Basnage de Beauval : « Mons[ieur] Spanhem estant ici [à Hanovre] me communiqua la nouvelle edition de Petrone. Il y a long temps que je n’ay rien vû de si pitoyable ni de si eloigné du caractere de Petrone que ces nouveaux supplemens pretendus. Et je ne comprends pas comment on peut se flatter de l’esperance de faire croire au monde qu’ils sont veritables. Mons. de Spanhem les rejette bien loin. J’ay de la peine à croire que Mons[ieur] Charpentier de l’Academie françoise et Monsieur Santeuil y donnent les mains, quoyqu’on ait mis à la teste du livre des lettres ou vers qu’on leur attribue. On diroit asseurement que Mons[ieur] Charpentier avoit raison de preferer le françois le plus ordinaire à un latin tel que celuy de ces supplemens. De la maniere qu’on raconte le fait, il se detruit luy même. » (Leibniz, Philosophische Schriften, éd. Gerhardt, iii.95 ; voir aussi Leibniz à Nicaise, le 2/12 juillet 1692, éd. Gerhardt, ii.546-548). Voir cependant le commentaire de Jean Le Clerc à Locke du 25 novembre 1692 (éd. E.S. de Beer, n° 1570).

[10] Notre texte du Satyricon attribué à Pétrone (Petronius Arbiter), mort 65 ap. J.-C., reste fragmentaire malgré des découvertes telles que celle, en 1650, de l’importante Cena Trimalchionis ( Festin de Trimalcion) à Trau (au nord-ouest de Split) en Dalmatie : Codex Traguriensis (Paris 7989) du XV e siècle, publié par P. Frambotti sous le titre de Petronii Fragmentum Traguriense (Padua 1664, 8°).

[11] Gregorio Leti, Teatro gallico o vero, la monarchia della real casa di Borbone in Francia, sotto i regni di Henrico IV, Luigi XIII e Luigi XIV ; ma più in particolare, della vita, allevamento, progressi, natura del governo, cause d’accrescimento, fatti, gesti, successi, attioni, trattati, maneggi, artifici, disegni, amori, intrighi del gabinetto, e procediture, tanto in pace, che in guerra del regnante rè, detto Luigi il Grande (Amsterdamo 1691, 4°, 2 vol.).

[12] Virgile, Enéide, iv.188 : « aussi attachée au faux et au mal que messagère de la vérité ».

[13] Voir Gregorio Leti, Teatro belgico, o vero Ritratti historici, chronologici, politici, e geografici, delle sette Provincie Unite (Amsterdam 1690, folio, 2 vol.). Dans cet ouvrage, Leti affirme que l’Escaut et le Rhin passent par Rotterdam. Or, l’Escaut se jette dans la mer du Nord, bien au sud de Rotterdam, au niveau de la frontière moderne entre la Belgique et les Pays-Bas. Rotterdam, en revanche, est bâti sur les deux rives de la Nouvelle Meuse, bras nord du Rhin.

[14] Il avait été question d’une « justification » du projet de paix par Goudet, sur laquelle Bayle comptait pour s’innocenter de tout « complot » : voir Lettre 820, n.18.

[15] Sur la peregrinatio academica de Jean-Alphonse Turrettini et sur son passage à Rotterdam, voir Lettre 820, n.19.

[16] Les rapports entre Marlborough et Guillaume III étaient quelque peu tendus du fait des ambitions d’avancement insatisfaites de celui-là et de son contact avec Jacques II, dont la restauration était concevable. Marlborough fut créé comte en 1689 et fait membre du Conseil privé du Roi, mais le progrès de sa carrière fut brutalement interrompu au printemps 1692 par son arrestation, motivée par l’accusation d’avoir participé à un complot jacobite d’assassinat de Guillaume. Il fut privé de toutes ses fonctions et passa six semaines incarcéré dans la Tour de Londres. Son accusateur, cependant, fut convaincu de falsification et Marlborough fut libéré.

[17] Bossuet avait rédigé le texte de la « Déclaration du clergé gallican sur le pouvoir dans l’Eglise », qui stipulait les « libertés de l’Eglise gallicane » en quatre articles qui furent approuvées par l’assemblée du clergé du 19 mars 1682. Voir C. Gérin, Recherches historiques sur l’assemblée du clergé de France de 1682 (Paris 1869, 1870) ; P. Blet, Les assemblées du clergé et Louis XIV de 1670 à 1693 (Rome 1972).

[18] Bayle avait peut-être croisé Bouhours aux « mercuriales » de Ménage : voir Lettre 248, n.7. Depuis longtemps, Bouhours était aux prises avec les écrivains proches de Port-Royal, que ce soit sur des questions d’usage de la langue ou de traduction de la Bible. Nicole s’en était pris au bel esprit jésuite dans le troisième volume de ses Essais de morale (1675), et Bouhours avait répliqué dans sa Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit : dialogues (Paris 1687, 4°), traitant Nicole de « copiste de M. Pascal ». A l’époque de la présente lettre, Bouhours était engagé dans une polémique avec Andry de Bois-Regard, qui l’avait critiqué dans ses Réflexions sur l’usage présent de la langue françoise (Paris 1688, 1689, 12°), et avec Louis-Augustin Alemand, qui avait fait de même dans ses Nouvelles observations, ou guerre civile des François sur la langue (Paris 1688, 12° ; Paris 1691, 12°). Le jésuite se défendit dans la Suite des remarques nouvelles sur la langue françoise (Paris 1692, 12°). Voir A. McKenna, De Pascal à Voltaire, ch. 7, p.230-250 ; du même, « Ménage et Bouhours », in Gilles Ménage (1613-1692), grammairien et philosophe, éd. L. Leroy-Turcan et T.R. Wooldridge (Lyon 1995), p.121-139. Sur d’autres malheurs du Père Bouhours, voir Lettre 751, n.11, à propos de la banqueroute de la veuve de Sébastien Mabre-Cramoisy.

[19] L’évêque de Noyon entre 1661 et 1701 était François de Clermont-Tonnerre (1629-1701), qui succéda à Barbier d’Aucour à l’Académie française en 1694. Il avait la réputation d’être extrêmement vaniteux.

[20] Jacques Basnage, Réponse à M. l’évesque de Meaux sur sa lettre pastorale (s.l. 1686, 12°).

[21] Sur Jean-Jacobé Frémont d’Ablancourt, voir Lettres 81, n.8, et 752, n.3.

[22] Traité de la vérité de la religion chrétienne, par H. Grotius, avec les citations et les remarques de l’auteur même. Traduit par P. L. J. [Le Jeune] (Utrecht 1692, 8°), traduction publiée par G. van de Water. Sur le Père Le Jeune, qui était probablement un ancien étudiant de Bayle à Sedan, voir Lettre 478, n.1.

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