Lettre 866 : Pierre Bayle à Gaston de Bruguière

• A Rotterdam le 22 e mai 1692

Appliquez-vous, je vous en conjure, Monsieur mon très-cher cousin, les excuses de mon long silence que vous verrez dans la lettre ci-jointe [1]. Je vous l’envoïe ouverte afin que je ne sois pas obligé de vous écrire en particulier à chacun les mêmes choses ; et comme je n’ai pas eu assez de place pour dire à mon cousin de Naudis tout ce qu’il falloit, j’y supplée dans celle que je me donne l’honneur de vous écrire que je vous prie de lui communiquer.

Je vous dirai qu’encore qu’il y ait parmi les réfugiés du tiers-état assez de gens qui se sont déclarés aveuglément pour mon accusateur [2], j’ai eu l’avantage que nos maîtres et nos souverains et les plus honnêtes gens ont été pour moi, et que rien n’a plus fait connoître la fureur, l’emportement et le tartufisme du personnage que ce qu’il a brassé contre moi. Il a emploïé toutes les machines imaginables pour me perdre, et cependant il n’y a gagné quoi que ce soit, hormis de la confusion et perte de réputation.

Ce que mon cousin de Naudis prit la peine de m’envoïer après l’avoir copié d’un livre que je lui avois indiqué [3], est venu trop tard, car l’endroit où je voulois le fourrer dans un ouvrage que j’avois sous la presse, étoit déja imprimé ; mais je n’ai pas laissé d’en mettre quelque chose à la fin du livre par forme d’addition.

Je voudrois vous envoïer, et ce livre-là, et / tous les autres que j’ai faits ; mais le moïen ? Je ne connois aucune voie et je crains qu’il ne faille attendre à vous les envoïer que le commerce* soit rétabli par la paix.

Mon cousin de Naudis me promet des nouvelles de M. de Torreil, mais je ne sai s’il sait qu’il a été reçû à l’Académie françoise depuis quelques mois à la place de feu M. Le Clerc qui étoit d’Alby [4]. Le bruit a couru que le discours qu’il prononça à l’Académie le jour qu’il y fut reçû, déplût à M. de Pontchartrain secretaire d’Etat qui lui avoit procuré cette place pour reconnoître les services que M. de Torreil lui avoit rendus, étant gouverneur de son fils ; et qu’à cause des loüanges excessives que le nouvel académicien donnoit à son patron ; il a été disgracié, et est sorti de chez lui. Je ne crois pas que ce soit celui qui a écrit de la régale [5], ce sera plûtôt ou son frere ou son cousin, car j’ai vû un livre des jansénistes où ils racontent que quelques Messieurs Torreil ont souffert persécution [6].

Je vous recommande avec ma chere cousine [7] votre chere moitié à la grace et à l’assistance du bon Dieu, ne doutant point que vous ne conserviez du zele pour notre religion. Je suis avec toute sorte d’ardeur tout à vous, Monsieur mon très-cher cousin etc.

Je voudrois savoir s’il y a quelque auteur qui ait fait une description des Pirenées, des raretés qui s’y trouvent, des cols ou passages, et sur-tout si ceux qui montent en esté sur le Tabo [8] voïent lever le soleil beaucoup plûtôt que s’ils étoient au bas.

Notes :

[1] La lettre de Bayle à Jean Bruguière de Naudis, le frère de Gaston de Bruguière, de même date (Lettre 865).

[2] Pierre Jurieu.

[3] Sur le passage de David Home (ou Hume), Le Contr’Assassin, recopié par Jean Bruguière de Naudis, voir Lettres 785, n.2, et 865, n.2.

[4] Il s’agit ici de Jacques de Tourreil (1656-1714), frère d’ Amable, que Bayle avait évoqué dans une lettre du 22 novembre 1691 (Lettre 844, n.11). Jacques de Tourreil avait remporté par deux fois, en 1681 et 1683, le prix d’éloquence proposé par l’Académie, et il publia, en 1691, une traduction nouvelle de Démosthène qui lui valut d’être appelé par Pontchartrain comme précepteur de son fils. Sous la protection du contrôleur général, il entra en 1691 à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et en 1692 à l’Académie française – prenant, en effet, la place de l’Albigeois Michel Leclerc (1622-1691). Tourreil y fit un discours très élogieux lors de la mort de Philippe Goibaut Du Bois. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. d’A. McKenna).

[5] Amable de Tourreil : voir Lettre 844, n.11.

[6] Amable de Tourreil avait, en effet, été condamné par défaut et obligé de sortir de France après la suppression en 1688 de la congrégation des Filles de l’Enfance de Jésus dirigée par M me de Mondonville. Il était accusé d’avoir publié un pamphlet intitulé L’Innocence opprimée par la calomnie, ou l’Histoire des Filles de l’enfance de Notre Seigneur Jésus-Christ ([Rome] 1687, 12°), composé en fait par Antoine Arnauld et Pasquier Quesnel, qui s’inspiraient des renseignements fournis par Louis-Paul Du Vaucel, Louis Maille et Amable de Tourreil. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. d’A. McKenna) et « Mondonville, Jeanne Juliard, dame de » (art. de J. Lesaulnier).

[7] Le nom de l’épouse de Gaston de Bruguière reste inconnu.

[8] Il s’agit du massif du Tabe (en occitan : Tabo), nom local originel de l’actuel massif de Saint-Barthélemy, situé à l’est du département actuel de l’Ariège, orienté nord-sud, perpendiculairement au reste des Pyrénées, entre la vallée de la rivière Ariège et le plateau du Pays de Sault (Aude). Voir F. Taillefer, L’Ariège et l’Andorre, pays pyrénéens (Toulouse, 1985), p.16, et M. Chevalier, La Vie humaine dans les Pyrénées ariégeoises (Paris, 1956), p.70 : « [...] brusquement surhaussé, culminant à 2350 m, s’étend entre Ariège et Pays de Sault, le Tabe, le plus beau de tous ces massifs ». Le château de Montségur, haut-lieu cathare, est situé au nord de ce massif. Bayle connaissait bien ce massif car le Tabe est parfaitement visible par temps clair depuis l’extrémité est du Carla – du côté du Peyrat, terres dont Joseph avait emprunté le nom et que traverse l’actuelle route d’Artigat et de Sabarat.

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