Lettre 889 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

A Rotterdam le 29 e de sept[embre] 1692

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’ecrire Monsieur, depuis votre sejour à la campagne ne m’a eté rendue que depuis 7 ou 8 jours [1]. Jugez par là du tems qu’elle a demeuré par les chemins : le retardement n’a servi qu’à me faire mieux comprendre l’importance du plaisir et du bien que vous m’aviez envoié, vos lettres étant toujours remplies de nouvelles curieuses et scavantes, et assaisonnées de tout de ce que l’ honneteté* a de plus naturel et de plus aimable. Quand j’ai parlé, Monsieur, de votre sejour à la campagne, je n’ai point pretendu parler de votre province, ou de la capitale de votre province, selon le stile de quelques Parisiens precieux qui appellent campagne tout ce qui est hors de leurs murailles, je me suis borné au lieu d’où votre lettre est datée, car je sai d’ailleurs qu’on peut fort bien vous faire • à Dijon le compliment que Balzac faisoit à Corneille quand il le croioit à Rouen. Vous etes lui disoit il, toujours à la Cour, puis que vous • etes à Rouen lors que vous n’etes pas à Paris [2]. Et ne pensez pas Monsieur, que les lettres de vos amis ne vous aillent consulter là comme elles faisoient dans la capitale ; votre retour à la province ne vous rendra pas moins que vous / l’etiez à Paris l’agent general de la Republique des Lettres et le centre de communication des auteurs, comme le P[ère] Mersenne l’etoit pendant sa vie, ce que Mr Baillet a fort heureusement exprimé [3].

Dès ce pas je vous consulte toüchant un ecrit de feu Mr de La Mare publié en 1653 sous le titre de Elenchus operum brevi edendorum Leonardi Bruni Aretini [4]. Je vous suplie de m’aprendre si cet Elenchus a eu quelque suite, ou du moins si Mr de La Mare avoit decouvert des manuscrits considerables de cet [auteur] outre ceux dont les abbreviateurs [de Baillet] et semblables gens ont parlé. J’en ferois mention dans l’article que j’ai destiné dans mon Dictionaire à ce Leonardus Brunus [5]. Mr Cuper est à la campagne depuis quelques jours. Enfin le traitté De mortibus persecutorum cum notis variorum par les soins de Mr Baudri professeur en histoire sacrée à Utrecht et beau frere de M rs Basnage est en vente ; le dernier journal de Mr de Beauval en parle ; on y a inseré les notes de Mr Toinard et la preface du P[ère] Ruïnard des Acta martyrum [6]. L’edition des œuvres de Mr Bochart [7] est aussi en vente. Les pieces manuscrittes qu’on a deterrées ne sont pas toutes de meme force. Il y a parmi une critique du Moyse / sauvé de S[aint] Amant [8]. Il faut savoir que S[aint] Amant avoit envoié un exemplaire de son poeme à Mr Bochart, avec priere de lui communiquer ses remarques. Mr Bochart qui avoit la tete remplie de mille choses concernant la Genese, le peuple juif, et l’Egypte, lui ecrivit une longue kirielle de remarques auxquelles le poete auroit eu bien de la peine à repondre. On y voit aussi une longue suitte d’observations doctes et curieuses sur un traité qu’un certain Gosselin avoit publié sur les mœurs et l’etat des anciens Gaulois [9]. On parle avec estime d’un livre de Mr Dodwel l’un des plus savans hommes d’Angleterre ; ce sont des lecons sur les auteurs de l’ Histoire Auguste [10]. Nous verrons s’il • bourrera* quelquefois Mr de Saumaise [11]. J’attens tous les jours une dissertation qu’un professeur de Hambourg nommé Mayer m’a promise, qui contiendra un recueil de tout ce qui s’est dit touchant le traitté De tribus impostoribus [12]. Il est persuadé qu’il y a un tel livre au monde, de quoi Grotius paroissoit douter [13]. Mr de Witt [14] n’est pas devenu plus diligent depuis qu’il a une femme ; il y a plus de deux mois qu’il me promit de m’envoier dès qu’il seroit de retour à Dordrecht la Bibliotheque espagnolle de Nicolas Antoine [15] : je n’en ai plus oüi parler. Il a epousé sa cousine germaine du coté paternel [16], grande, belle et bien faite, mais non / pas riche, ce qui est un eloge dans la famille, les deux freres qui furent assassinez ayant si peu profité des occasions qu’ils avoient eües de s’enrichir.

Je suis Monsieur avec toute sorte d’estime tout à vous. /

 

Vous vous souvenez sans doute Monsieur que je vous ai autre fois demandé si le fameux Pierre Castellan [17] etoit de Langres meme, ou d’un lieu que Galland[i]us [18] nomme Archium. Etant quasi sur les lieux, il vous sera plus facile de vous en informer.

 

A Monsieur / Monsieur l’abbé Nicaise / A Dijon

Notes :

[1] Toutes les lettres de Nicaise à Bayle de cette époque sont perdues.

[2] Voir Jean-Louis Guez de Balzac, Œuvres (Paris 1665, folio, 2 vol.), i.692 : « Mais quelle apparence de disputer de civilité avec vous, qui êtes à Rouen quand vous n’êtes pas à Paris, c’est-à-dire, qui changez une Cour pour une autre Cour et ne sortez jamais du grand monde ? ». La lettre de Balzac à Corneille, datée de 1643, fut publiée dans les Lettres choisies de Balzac (Paris 1647, 8°, 2 vol.) ; elle figure également dans Corneille, Œuvres complètes, éd. G. Couton (Paris 1980, 2 vol.), i.1057.

[3] Baillet, La Vie de Mr Des-Cartes (Paris 1692, 12°, 2 vol.), i.110 : « on peut dire qu’il [ Mersenne] fit le Descartes à Paris en se chargeant de répondre pour cet ami absent aux objections qu’on ne voulut pas envoier en Hollande » ; voir aussi livre VII, §15, i.259-260, sur la mort de Mersenne.

[4] Philibert de La Mare, Elenchus operum Leonardi Bruni, brevi edendorum (Divione 1653, 8°). Sur Philibert de La Mare (1615-1687), un érudit dijonnais de la génération qui précéda celle de Philibert Papillon, voir A. de Vallouit, Les « Mémoires » [1670-1687] inédits de Philibert de La Mare, parlementaire dijonnais, curieux érudit et témoin du Grand Siècle. Etude littéraire d’après la transcription intégrale du manuscrit autographe conservé à la Bibliothèque municipale de Dijon, thèse Université de Provence, dir. P. Ronzeaud, soutenue le 14 septembre 2007.

[5] Bayle, DHC, art. « Aretin, Léonard » : il explique que Leonardo Bruni est mieux connu sous ce nom, « qui lui a été donné parce qu’il étoit d’Arezze », que sous son nom de famille Brunus ou Bruni. Il ne revient cependant pas sur la question posée à Nicaise.

[6] Basnage de Beauval, HOS, novembre 1690, annonce les notes de Nicolas Thoynard (ou Toinard) au traité de Lactance De Mortibus persecutorum (Parisiis 1690, 12°) ; l’édition évoquée ici par Bayle, établie par Bauldry, est recensée dans le même périodique en août 1692, art. I : Lactance, De mortibus persecutorum, cum notis Stephani Baluzii, tutelensis, qui primus ex veteri codice MS. Bibliothecæ colbertinæ vulgavit, editio secunda. Accesserunt G. Cuperi, J. Columbi, T. Spark. Animadversiones, tam hactenus editæ, quam ineditæ. Recensuit, suis auxit, cum versionibus contulit, Paulus Bauldri. Addita, post reliqua, Henr. Dodwell (Trajecti ad Rhenum 1692, 8°). Cette édition comporte, en effet, la préface de Thierry Ruinart à son édition des Acta primorum martyrum sincera et selecta […] (Parisiis 1689, 4°). Sur Nicolas Thoynard et Thierry Ruinart, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (articles d’A. McKenna). Sur Paul Bauldry (Baudrius), professeur d’histoire de l’Eglise à l’université d’Utrecht, voir Lettre 683, n.2.

[7] Sur cette édition des œuvres de Samuel Bochart établie par Etienne Morin, voir Lettre 883, n.2.

[8] Marc-Antoine de Gérard, dit de Saint-Amant (1594-1661), Moyse sauvé, idylle héroïque (Paris 1653, 4°).

[9] Antoine Gosselin, Historia gallorum veterum (Cadomi 1636, 8°).

[10] Henry Dodwell (1641-1711), né à Dublin, fut un philologue laïque aux opinions religieuses paradoxales : sur ses batailles intellectuelles, voir Lettre 895, n.8. Historia Augusta est le nom curieux donné par Casaubon au recueil des vies des empereurs romains d’ Hadrien à Dioclétien (117-284). Ce recueil est l’œuvre de six auteurs, sur lesquels Dodwell, pour un temps professeur de philosophie à Oxford, donna ses Prælectiones Academicæ in Schola Historices Camdeniana cum fragmentis e libris linteis (Oxford, 1692, 8°). Nicaise devait transmettre cette information à Leibniz dans sa lettre du 25 octobre 1692 : voir Leibniz, Philosophische Schriften, ii.532, et ci-dessous, n.12.

[11] Voir Claude Saumaise, Historiæ augustæ scriptores VI. Aelius Spartianus, Vulcatius Gallicanus, Iulius Capitolinus, Trebellius Pollio, Aelius Lampridius, Flauius Vopiscus. / Claudius Salmasius ex veteribus libris recensuit, et librum adiecit notarum ac emendationum. Quib[us] adiunctæ sunt notæ ac emendationes Isaaci Casauboni iam antea editæ (Parisiis 1620, folio).

[12] Johann Friedrich Mayer (?-1716), In diabolicum de tribus impostoribus librum (Greifswald 1702, 4°). Mayer fut le premier possesseur du manuscrit clandestin composé par Johann Joachim Müller, certainement après 1651 et très probablement après 1680, sur le thème célèbre des trois imposteurs : voir W. Schröder, « Le De tribus mundi impostoribus ( De imposturis religionum). Sa date et son auteur », La Lettre clandestine, 7 (1998), p.15-38, et son édition critique : De imposturis religionum (De tribus impostoribus), Von den Betrügereyen der Religionen (Stuttgart-Bad Cannstatt 1999). Voir aussi la remarque de l’abbé Nicaise dans sa lettre datée du 25 octobre 1692 adressée à Leibniz : « Mons r Bayle, dont je viens de recevoir une lettre de Hollande, me parle de deux livres assez curieux, l’un est de M. [ Dodwell] sur les auteurs de l’ Histoire auguste, et l’autre d’un professeur de Hambourg nommé Mayer sur le livre De tribus impostoribus, qu’il asseure n’être point un livre imaginé, et qu’il y en a un tel dans le monde. » ( Leibniz, Die philosophischen Schriften, ii.532).

[13] Grotius n’est pas mentionné dans l’article composé sous le titre « Impostoribus, De tribus » par Prosper Marchand et publié dans son Dictionnaire. Son information est cependant très complète et très sûre : il mentionne le catalogue de la bibliothèque de Johann Friedrich Mayer ( loc. cit., rem. S, p.323b : voir ci-dessus, n.12) et indique, le premier, qu’il a vu un manuscrit sur le thème des « trois imposteurs » signé du nom de « Vroese » : il s’agit de La Vie et l’esprit de Mr Benoît de Spinosa, qui aurait été composé par Jan Vroesen, corrigé par Jean Aymon et Jean Rousset de Missy, et publié en 1719 par Charles Le Vier. Voir S. Berti, « Jan Vrœsen, autore del Traité des trois imposteurs ? », Rivista storica italiana, 103 (1991), p.528-543 ; F. Charles-Daubert, Le « Traité des trois imposteurs » et « L’Esprit de Spinoza ». Philosophie clandestine entre 1678 et 1768 (Oxford 1999). Rappelons enfin les contacts de Bayle avec la famille Vroesen, dont l’un des enfants, Jan, son frère aîné Adriaen ou leur cousin Adriaen, suivit ses cours particuliers de philosophie pendant trois ans à Rotterdam : voir Lettres 428, n.5, 706, n.2, et 719, n.6. Jan Vroesen fut également en contact avec Benjamin Furly et le groupe de « La Lanterne » que fréquentait Bayle : voir Lettre 617, n.4.

[14] Johan de Witt le jeune : voir Lettre 504, n.1.

[15] Dom Nicolas Antonio, Bibliotheca hispana, sive, hispanorum qui usquam unquamve sive latina sive populari sive alia quavis lingua scripto aliquid consignaverunt notitia : his quæ præcesserunt locupletior et certior brevia elogia, editorum atque ineditorum operum catalogum duabus partibus continens, quarum hæc ordine quidem rei posterior, conceptu vero prior duobus tomis de his agit, qui post annum secularem M.D. usque ad præsentem diem floruere (Romæ 1672, folio, 2 vol.).

[16] Le 25 mars 1692, Johan de Witt (1662-1701), secrétaire de la ville de Dordrecht, fils unique du pensionnaire de Hollande, Johan de Witt (1625-1672), épousa sa cousine germaine, Wilhelmina de Witt (1671-1701), fille du frère cadet de Johan père, Cornelis de Witt (1632-1672).

[17] Pierre Castellan, connu aussi sous le nom de Duchatel, fut lecteur de François I er, puis grand aumônier de France sous Henri II, avec charge de l’évêché d’Orléans. Voir l’article que Bayle lui consacre dans le DHC, s.v., rem. A, où il revient sur cette question de son lieu de naissance : « Tous ceux qui parlent de la patrie de Castellan, le font naître à Langres ; et néanmoins Gallandius lui donne une autre patrie beaucoup plus obscure que celle-là. » Dans le texte principal de l’article, Bayle traduit Archium par Archi en Bourgogne.

[18] Pierre Galland (1510 ?-1559), dit Gallandius, d’origine picarde, fut lecteur ordinaire et professeur de philosophie à l’université de Paris, chanoine de Notre-Dame et principal du collège de Boncour. Il défendit Aristote contre les attaques de Ramus en 1649 et 1650. Voir François Grudé, sieur de La Croix du Maine (1552-1592), Premier volume de la bibliothèque du sieur de La Croix du Maine, qui est un catalogue général de toutes sortes d’autheurs qui ont escrit en françois depuis cinq cents ans et plus [...] (Paris 1584, folio), et la nouvelle édition de cet ouvrage établie par Bernard de La Monnoye, Jean Bouhier, Camille Falconet et Jean-Antoine Rigoley de Juvigny (Paris 1772-1773, 4°, 6 vol.), s.v. Comme en témoigne l’article « Castellan, Pierre » du DHC, rem. A, Bayle fait ici allusion à la biographie de Castellan par Gallandius, Petri Castellani magni Franciæ eleemosynarii vita, S. Baluzius ed. Accedunt P. Castellani orationes duæ (Parisiis 1674, 8°).

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