[Rotterdam, le 26 décembre 1692]
Très célèbre et très vénérable Monsieur
Il ne m’a pas été possible de faire autre chose pour ces très excellents jeunes gens autrefois vos élèves et maintenant les miens [1] que de faire en cette période de vacances, comme ils le voulaient, un tour à Utrecht pour vous présenter mes sincères compliments et vous assurer de mes égards particuliers. Je vous prie en même temps de me permettre de garder ici un certain temps le livre de Ménage (mort récemment, hélas) que vous aviez mis à ma disposition l’hiver dernier [2]. Je suis honteux de l’avoir gardé si longtemps, et de ne pas en avoir tiré néanmoins tout ce qui a rapport à mon Dictionnaire, mais, comme vous savez bien, si les choses dont nous avons besoin dans tel ou tel livre sont éparpillées et multiples, tantôt nous extrayons celles-ci, tantôt celles-là, mais rarement toutes par un travail suivi. J’aimerais, d’ailleurs, très distingué Monsieur, qu’avec votre infatigable bonne volonté en aidant mes recherches, vous m’informiez si ce que je me souviens d’avoir lu en plus d’un endroit, c’est-à-dire qu’ Anna Maria Schurmann [3] avait l’habitude d’écouter les leçons théologiques depuis une sorte de tribune où elle se cachait des autres auditeurs (les Français diraient une loge) avec des fenêtres ayant une jalousie et même avec des interstices étroits empêchant le passage de la lumière, mais permettant seulement qu’elle puisse voir l’auditorium même. Ce que j’ai lu récemment dans un livre français, selon lequel on aurait accordé solennellement à cette docte jeune fille le titre et le laurier de docteur, m’est tellement suspect que je n’ai guère envie même de demander si c’est vrai, tellement sa fausseté est indubitable.

Les questions sur lesquelles j’aimerais consulter l’oracle de votre jugement sont innombrables. Mais je ne voudrais pas vous ennuyer ou vous importuner en vous faisant perdre du temps par mes questions au détriment de l’intérêt publique. Je ne puis cependant m’empêcher de vous demander la permission de consulter à l’occasion quelques petits livres en particulier contenant l’éloge ou la satire de certains hommes célèbres, si par hasard ces ouvrages se trouvent dans votre très riche bibliothèque, et il n’y a aucune raison de craindre que je ne les retienne trop longtemps, car la matière n’est pas complexe, et on peut exploiter suffisamment un tel livre en quelques jours. Et aujourd’hui même, grand homme, je vous demande de bien vouloir m’envoyer par l’intermédiaire de ces jeunes gens le discours qu’ Alexandre Morus a fait à Amsterdam après son retour d’Italie [4] en même temps que le traité de la vie et des écrits de Scheffer [5] et la Vie de Franciscus Guyetus par Antoine Périandre Rhaetus (le nom est fictif), laquelle, si vous ne l’avez pas en édition séparée, vous l’avez, je crois, préfixée à l’édition de Térence procurée par l’éminent Boeclerus [6], 1657, 8°.

Portez-vous bien, longtemps et heureux, ornement de votre siècle et de la République des Lettres, et accordez-moi votre faveur, à moi qui vous suis des plus dévoués. Je souhaite que l’année qui commence bientôt sera heureuse pour vous et pour votre famille. Bayle

Rotterdam le 26 décembre 1692

 

A Monsieur / Monsieur Graevius professeur / à Utrecht

Notes :

[1] Graevius était professeur d’histoire à l’université d’Utrecht, mais nous ne connaissons pas l’identité de ses anciens élèves qui étaient venus à Rotterdam pour poursuivre leurs études sous la direction de Bayle.

[2] Sur ce livre de Ménage, dont Bayle avait remercié Graevius dans sa lettre du 3 février 1692 (Lettre 854), voir Lettre 846, n.4.

[3] Sur Anna-Maria van Schurman, célèbre pour son savoir exceptionnel, en particulier en matière linguistique, voir Lettre 13, n.38.

[4] Graevius ne devait pas envoyer ce discours à Bayle, apparemment, car il n’en est pas question dans l’article « Morus, Alexandre » du DHC : c’est devant le synode de Leyde en mai 1656, au retour de son voyage en Italie, que Morus fit état des « grandes apparences » d’y « avancer la gloire de Dieu par la prédication de l’Evangile ». « Il fut remercié de ses bons conseils. » (rem. D).

[5] Il s’agit sans doute de Johann Scheffer, professeur et bibliothécaire à Uppsala, auteur d’un De natura et constitutione philosophiæ Italicæ seu Pythagoricæ liber singularis (Upsaliæ 1664, 8°), et d’une célèbre Histoire de la Laponie : sa description, l’origine, les mœurs, la manière de vivre de ses habitans, leur religion, leur magie et les choses rares du païs (Paris 1678, 4°). Il devait publier par la suite ses Miscellanea : quibus continentur Matthæi Camariotæ Rhetorica cum versione et notis, animadversiones in cornelii nepotis miltiadem, Plinii epistolas, Curtium, Ciceronis libros De Legibus, Apocolocyntosin Senecæ et fragmentum Petronii Tragurianum ; præmissum est authoris Elogium cum succinctâ de Scriptis à Scheffero editis promissisque (Upsaliæ 1697, 8° ; Amstelædami 1698, 8°). Cependant, s’il s’agit bien de ce Scheffer, nous n’avons su découvrir l’ouvrage auquel Bayle fait allusion.

[6] Bayle renvoie à l’édition de Térence établie par François Guyet et imprimée par les soins de Johan Henrik Boeclerus (1611-1672) à Strasbourg : Comœdiæ VI, cum annotationibus Jo. Henrici Boecleri. Accedunt seorsum [...] Commentarii Francisci Guyeti (Argentorati, Bockenhoffer, 1657, 8°), édition reprise à Leyde en 1662 et 1669. Voir H. Bots (éd.), Correspondance de Jacques Dupuy et de Nicolas Heinsius (1646-1656) (La Haye 1971), et I. Uri, Un cercle savant au XVII e siècle : François Guyet, 1575-1655, d’après des documents inédits (Paris 1886), et R. Bauer, « Diderot lecteur de Térence... et de Donat », Arcadia – International Journal for Literary Studies, 4 (1969), p.117-137.

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