Lettre 902 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

• [Rotterdam,] le 8 janvier 1693

Apres vous avoir souhaitté une bonne année, Mr, je vous fais mes tres humbles remerciemens pour toutes vos honnetetez*. Il y a deja assez long tems que Mr de Larroque m’a fais [ sic] savoir que vous lui aviez remis en main pour moi une lettre [1] et les deux derniers volumes de l’ Apologie de Fontevraud [2]. J’attendois à vous en remercier que j’eusse recu ce paquet, mais ne l’aïant pas encore receu, non plus que la lettre, je suis demeuré dans le silence jusqu’a cette heure. Aujourd’huy, Monsieur, sans renvoïer la partie jusqu’apres la reception, je vous sup[p]lie tres humblement de temoigner à l’auteur de l’ Apologie mon estime, et ma reconnoissance.

Je souhaitterois de tout mon cœur de pouvoir rendre mes tres humbles services à Mr Le Blanc [3], tant à cause de son merite, que ses ouvrages m’ont fait connoitre qu’à cause qu’il est de vos amis, mais je ne crois pas que l’occasion que vous m’indiquez soit favorable. Car son Traitté des monnoyes a eté jugé si bon par nos libraires, et de si avantageux debit qu’ils l’ont contrefait* il y a plus de six mois ; de sorte que tout ce païs, et ceux où nos libraires peuvent avoir commerce pour les livres françois, sont largem[en]t pourvûs de l’édition de Hollande, qui etant sans comparaison à meilleur marché que celle de Paris ne sauroit etre, quand meme on en feroit bonne composition aux libraires de Hollande, empecheroit entierement le debit des exemplaires que Mr Le Blanc enverroit ici.

Je vous suis infiniment obligé des curiositez de literature dont vous avez la bonté de me faire part. Il y a long tems que je voudrois faire connoitre au savant et curieux Mr Graverol [4] combien je l’estime, et combien je lis ses ouvrages avec avidité, et avec profit. Si vous vouliez avoir la bonté, Monsieur, de le lui temoigner, et de luy / demander pour moi la liberté de le consulter quelquefois ; je vous en aurois une tres grande obligation. Mr de Larroque doit m’envoïer les Sorberiana [5] ; et je le prie aujourd’huy d’y joindre les épitres de Bunellus [6] que Mr Graverol a ornées de notes savantes et curieuses et telles qu’il me les faut pour le Dictionnaire auquel je travaille. Je souhaitte qu’il publie bientot les lettres ecrittes à Sorbiere avec les dissertations qu’il y dut joindre [7]. Je suis seur que j’y apprendrai cent choses dont j’ornerai mon ouvrage, en rendant l’honn[eu]r à qui l’honneur, et en couronnant la source selon le precepte des Anciens. J’ay veu depuis quelques mois imprimée en ce païs ci une traduction francoise de quelques lettres du cardinal Bentivoglio [8] : je m’informeray si ce ne seroit point la contre facon de quelque premiere partie du travail de Mr l’abbé Des Harnes [9].

Je suis, Monsieur, tout à vous.

 

Je voudrois pouvoir vous rendre curiositez pour curiositez : mais le terroir est ici fort sterile : nous ne voyons presque que des livres contrefaits, ou à Bruxelles, ou ici sur ceux de Paris. Le peu que j’ ay eu à toucher* sur les livres nouveaux, je l’ay marqué à notre amy Mr de Larroque [10]. J’ajoute que Mr Huber professeur celebre en droit à Franeker vient de publier trois volumes in 8° sous le titre d’ Institutionum historiæ civilis [11], où il a inseré un traitté dans lequel il tache de debrouiller l’histoire de la premiere monarchie ; c’est à dire celle des Assiriens avant Cyrus, y melant des questions de droit, comme si la guerre civile faite à Sardanapale etoit juste : on m’a parlé d’une nouvelle Relation du païs des Sevarambes comme d’un roman aussi libertin que le premier [12]. On imprime à Amsterdam une Relation de la possession des relig[ieu]ses de Loudun [13], que l’on traitte de pure fourberie : un avocat refugié de Loudun ayant plusieurs memoires sur cela qu’il à [ sic] aportés avec lui[,] est l’auteur de cette histoire.

Notes :

[1] Cette lettre de Pinsson des Riolles à Bayle, datant de décembre 1692 ou du début janvier 1693 ne nous est pas parvenue.

[2] Jean de La Mainferme, Clypeus nascentis Font-Ebraldensis contra priscos et novos ejus calumniatores, notis historicis, moralibus, atque theologicis illustratus (Parisiis, Salmurii 1684-1692, 8°, 3 vol.). Bayle avait rendu compte du tome I de cet ouvrage dans les NRL, avril 1686, art. II.

[3] François Le Blanc (?-1698), auteur d’une Dissertation historique sur quelques monnoies de Charlemagne, de Louis le Débonnaire, de Lothaire et de ses successeurs, frappées dans Rome, par lesquelles on réfute l’opinion de ceux qui prétendent que ces princes n’ont jamais eu aucune autorité dans cette ville que du consentement des papes (Paris 1689, 4°) et d’un Traitté historique des monnoies de France, depuis le commencement de la monarchie jusqu’à présent (Paris 1690, 4°), qui venait de connaître une nouvelle édition sous le titre Traité historique. Augmenté d’une dissertation sur quelques monnoies de Charlemagne, de Louis le Débonnaire, de Lothaire (Amsterdam 1692, 4°).

[4] François Graverol, l’avocat nîmois (voir Lettre 221, n.40), et non pas Jean Graverol, l’ancien pasteur de Lyon, controversiste, réfugié à Amsterdam et ensuite à Londres : sur celui-ci, voir Lettre 512, n.2, et D.C.A. Agnew, Protestant exiles from France in the reign of Louis XIV ; or, the Huguenot refugees and their descendants in Great Britain and Ireland (London, Edinburgh 1871-1874 ; London 1886), ii.244-245.

[5] Sorberiana, sive excerpta ex ore Samuelis Sorbiere, ex musæo Franc. Graverol. Acced[it] ejusd[em] tum epistola de vita et scriptis Sam. Sorbiere et J.-B. Cotelier, tum epulæ ferales, sive fragmenti marmoris Nemausini explanatio (Tolosæ 1691, 12°).

[6] Pierre Bunel, Epistolæ familiares cum notis Francisci Graverol, J. U. D. et Academici Regii Nemausensis. Additâ præfatiunculâ ad Joannem et Jacobum, liberos suos, in quâ de ratione opusculi et vita Bunelli disseritur (Tolosæ 1687, 8°).

[7] En 1694 est parue une nouvelle édition des propos de Sorbière établie par François Graverol : Sorberiana, sive excerpta ex ore Samuelis Sorbiere prodeunt ex musæo Francisci Graverol (Tolosæ 1694, 8°).

[8] Du cardinal Guido Bentivoglio (1577-1644) était disponible depuis longtemps la Raccolta di lettere del cardinal Bentivoglio scritte a diversi in tempo delle sue nuntiature di Fiandra e di Francia con un’altra parte di lettere scritte dal medesimo Cardinale, mentre fu nuntio in Francia, al duca di Monteleone in Ispagna cardinal Guido Bentivoglio (Parigi 1635, 4°), ainsi que les Lettres de Monsieur le nonce envoyées à la cour, sur les affaires de Bearn (Paris 1620, 8°). Une traduction récente avait connu un grand succès : les Lettres du cardinal Bentivoglio. Sur diverses matieres de politique et autres importants sujets : trad. en français avec l’italien à côté par le sieur de Veneroni (Paris 1680, 12°) avaient connu une nouvelle édition chez Mabre-Cramoisy en 1692 et en étaient à leur septième édition en 1696, mais nous n’en avons pas localisé une édition imprimée aux Provinces-Unies en 1692 ou 1693.

[9] Selon le copiste, Bayle écrit bien Des Harnes, mais il semble vraisemblable qu’il désigne le chanoine Jean-Antoine de Charnes (1641-1728), auteur d’une Conversation sur la « Critique de la Princesse de Clèves » (Paris 1679, 12°) et de La Vie du Tasse (Paris 1690, 12°). Il devait publier par la suite Dialogues des animaux (Paris 1703, 12°, 2 vol.) et Godefroy de Bouillon ou Jérusalem délivrée du Tasse. Traduction nouvelle (Paris 1703, 12°).

[10] Cette lettre de Bayle à Larroque du début janvier 1693 ne nous est pas parvenue. De très nombreuses lettres de Larroque sont perdues. On en trouve l’explication dans un passage du Journal d’ Antoine Galland : « Lundi 10 d’aoust 1711. J’appris de M. [Daniel] de Larroque que M. Dodwel estoit mort en Angleterre agé de plus de 80 ans, que M. Conrart avoit ecrit plus de 800 lettres à M. [Mathieu] de Larroque son pere qu’ils les avoit trouvées apres sa mort, et qu’ils les avoit brulées, apres n’y avoir 0 [rien] trouvé qui meritast, ou qui dust estre rendu public. Il disoit aussi qu’il en avoit brulé plus de deux cent[s] que M. Bayle lui avoit ecrites, quoiqu’elles fussent de litterature. » Voir Journal d’Antoine Galland (1646-1715) : La période parisienne. Vol. I : 1708-1709, éd. F. Bauden et R. Waller avec la collaboration de M. Asolati, A. Chraïbi et E. Famerie (Louvain, Paris 2011), et vol. II (à paraître).

[11] Ulrich Huber, Institutionum historiæ civilis (Francqueræ 1692, 8°, 3 vol.).

[12] Il s’agit peut-être de la nouvelle édition imprimée par Pierre Mortier de l’ouvrage de Denis de Veiras (ou Vairasse), Histoire des Sevarambes, peuples qui habitent une partie du troisiéme continent, communément appelé la Terre australe. Contenant une relation du gouvernement, des mœurs, de la religion, et du langage de cette nation, inconnuë jusques à present aux peuples de l’Europe. Nouvelle édition corrigée et augmentée. Tome premier [-second] (Amsterdam [entre 1686 et 1715], 12°). Sur l’auteur, voir Lettre 143, n.10, et l’article que lui consacre Prosper Marchand dans son Dictionnaire historique, art. « Allais ».

[13] Nicolas Aubin (1655- ?), ministre à Marennes en 1674, Histoire des diables de Loudun ou de la possession des religieuses ursulines, et de la condamnation et du supplice d’Urbain Grandier, curé de la même ville (Amsterdam 1692, 12°).

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