Lettre 918 : Pierre Bayle à Jacques Lenfant

• Rotterdam ce 28 e de mars 1693

Il faut Monsieur, par je ne sai quelle fatalité que vous aiez toujours lieu de croire que je ne repons pas à l’honneur que vous me faites par vos lettres, tantot mes reponses se perdent, tantot je ne puis vous les envoier qu’apres un long tems ; il n’y a jamais de ma faute, et neanmoins les apparences sont contre moi. Je ne recus qu’hier à midi votre lettre du 28 e du mois dernier [1] ; je dis à midi afin que vous sachiez que la poste d’Allemagne qui parti[t] hier ne me permit pas de vous repondre, car l’heure de son depart es[t] avant midi.

Une ap[p]robation comme la votre ne peut que chatoüiller* un auteur ; je vous avoüe que je ne me suis point trouvé à cet egard cette cornea fibra dont je me suis vanté dans la preface du Projet [2], et sans trop examiner si la faveur de votre suffrage etoit tout à fait franche et sincere, je me suis livré au plaisir qu’elle m’ap[p]ortoit. Vous m’en feriez beaucoup, et avec plus d’utilité pour mon ouvrage, si vous aviez le tems de developper les observations que vous me dites avoir faites en parcourant le Projet.

Quant à la papesse J[e]anne [je v]ous avouë ingenument / que je n’y ai pas encore touché, et que meme jusqu’à present la pensée ne m’etoit pas venuë de choisir un tel article [3]. Ce n’est pas qu’il ne put etre curieux, mais il me paroitroit bien long si on vouloit tout relever. Quoi qu’il en soit je n’ai nul recueil sur cela ; et outre la raison que je viens de dire, je me suis tenu en repos à cet egard par cette autre raison, c’est que le traitté de Blondel [4] etc. peuvent [ sic] fournir beaucoup de materiaux quasi tous prets, or je renvoie toujours au tems qu’on imprimera, les articles faciles à compiler, et donne cependant mon tems à ceux dont les pieces sont plus mal aisées à rassembler. Je suis tres faché que vous me preniez sans vent* ; tout ce que j’aurois là dessus seroit entierement à votre service, et avec la plus grande joye du monde je vous l’enverrois incessamment, pour en faire tel usage que vous voudriez. Je suis ravi Monsieur, que votre travail sur le traitté de Mr le professeur Spanheim De Joanna papissa [5], soit entre les mains de l’imprimeur. Si Mr Leers l’avoit imprimé, je vous eusse offert de revoir la derniere epreuve. Le mauvais tems m’empecha hier de sortir et de lui aller parler de l’article qui le concerne dans votre lettre [6], mais je le ferai aujourdhui quelque tems qu’il fasse.

La Theoria sacra telluris du docteur Thomas Burnet [7] est un des livres de ces derniers tems que j’ai le plus gouté. C’est un esprit profond que le sien, et qui soutient / habilement et doct[em]en[t ce] qu’il avance ; je ne dis pas qu’il lui reussisse toujours bien de vouloir accorder ses hypotheses avec les expressions de Moyse, mais du moins, Monsieur, ce que vous en pensez est tres certain, savoir qu’on pourroit faire un livre sur ses principes, et bati de ces materiaux aussi agreable que la Pluralité des mondes de Mr Fontenelle [8], et je ne sache personne qui puisse mieux faire cela que vous. C’est pour quoi je vous exhorte et vous sup[p]lie d’y travailler. Vous savez sans doute que la Theoria sacra est divisée en 2 parties dont la derniere n’a suivi l’autre qu’au bout de 6 ou 7 ans. Elle traitte principalement de la ruine qui doit arriver un jour à la terre par le feu ; il en tire les raisons naturelles de la constitution meme de la terre et rap[p]orte ce que les anciens philosophes ont pensé de la conflagration du monde. Son dernier ouvrage est intitulé Archæologiæ philosophicæ [9] ; il contient deux parties ; la premiere est comme une histoire de l’etat où a eté la philosophie dans tous les peuples du monde ; il traitte cela d’une maniere debarrassée, et succincte, et ne laisse pas de marquer tout ce qu’il y a de principal à dire. La 2 e est un sup[p]lement à la Theoria sacra ; il confirme par de nouvelles observations, et par des reponses aux difficultez ce qu’il a dit sur les causes du deluge, et des autres phenomenes de la terre primigenie, et pour / mieux se debarrasser des phrases de la Genese, il suppose que Moyse à la maniere des Orientaux s’est servi de figures et d’emblemes, et qu’il ne faut pas toujours y chercher le sens lit[t]eral ; c’est ce qu’il prouve en particulier par l’histoire de la tentati[on ;] il fait plusieurs doutes sur le sens lit[t]eral, et quoi qu’[il] les adoucisse le plus qu’il peut, on voi[t] bien qu’il est persuadé et que le langage du serpent, et que l’arbre defendu, et les discours d’Eve soit au serpent soit à son mari sont des images ou des voiles sous lesquels Moyse a caché la maniere en laquelle nos premiers parens dechurent de leur innocence. J’ap[p]rens qu’il a eté obligé de publier quelque chose contre les plaint[es] qu’on a faites là dessus. Plusieurs ont ecrit contre sa Theoria sacra, mais c’est en anglois et vous pourrez voir dans le journal de Leipsic le sommaire de la plupart de ces ouvrages [10]. Il y a aussi une edition en anglois de la Theoria beaucoup plus ample que la latine.

Ayez la bonté d’asseurer de mes tres-humbles services Monsieur de Julien [11] et Monsieur de Larrey [12]. On m’[a] dit que Mr Teissier est à present à Berlin [13] ; sans avoi[r l’] honneur d’etre con[n]u de lui d’une maniere differente de celle d’avoir eté cité obligeamment da[ns] ses Eloges de Mr de Thou, je prens la liberté de vous sup[p]lier de lui temoigner la joye que j’ai de son nouvel etablissement qui me facilitera les moiens de l[e] consulter quelquefois s’il le veut bien souffrir.

Je suis Monsieur votre tres humb[le] etc. Bayle

Notes :

[1] Cette lettre de Jacques Lenfant à Bayle, datée du 28 février 1693, ne nous est pas parvenue.

[2] « Mon cœur est dur comme de la corne », formule adaptée de Perse, Satires, i.47, qui dit le contraire. Dans la Préface, sous forme de lettre adressée à Jacques Du Rondel (Lettre 864, §I), du Projet et fragmens, Bayle s’était exprimé ainsi : « Je voudrois que cet ancien poëte, qui avoit si bien commencé à montrer le vuide des choses humaines, eût poussé sa pensée jusques à dire cornea mihi fibra est : vous verriez ici l’application qu’on se feroit des trois vers qu’il nous eût laissez en ce cas-là. Que si d’une part je n’ignore pas que mon entreprise demande beaucoup de forces de corps, je fais réflexion de l’autre que la patience naturelle, jointe à l’habitude de ne se mêler que de ses livres, de sortir peu de son cabinet, et de fuir comme la peste les / manieres de ces esprits brouillons dont j’ay parlé, qui cherchent à se fourrer par tout, et jusques dans les affaires d’Etat, peut sup[p]léer bien des choses. »

[3] Bayle consacre un article substantiel à « Papesse (Jeanne la) » dans le DHC, mais l’article ne fut publié que dans la troisième édition : il y fait allusion dans la CPD publiée en août 1704 sous la date de 1705 ( OD, iii.187-417) : « Je ne fais point difficulté de mettre parmi les fables l’histoire de la Papesse, et de dire même qu’il y a eu peu de faux contes que l’on puisse réfuter par des raisons plus convaincantes. Si vous lisez un jour dans le sup[p]lément de mon Diction[n]aire le long article que j’ai dressé là-dessus, et qui est déjà tout prêt, vous avouërez, je m’assûre, que je ne parle pas en l’air. » ( CPD, §4, OD, iii.195a). Voir O. Donneau, « “Sa Sainteté femelle” ou les réincarnations discrètes du mythe historiographique confessionnel de la papesse Jeanne au Refuge huguenot », BSHPF, 153 (2007), p.197-230.

[4] David Blondel, Familier éclaircissement de la question si une femme a esté assise au siège papal de Rome, entre Léon IV et Benoist III (Amsterdam 1646, 8°), dont une nouvelle édition parut en latin, avec une préface d’Etienne de Courcelles : De Joanna papissa, sive famosæ questionis, an fœmina ulla inter Leonem IV et Benedictum III media sederit (Amsterdam 1657, 8°). Dans son article du DHC, Bayle exploite cet ouvrage ainsi que les traités de Paul Colomiès, Samuel Des Marets et le compte rendu par Daniel Zwickerus, Alexander Coocke, Frédéric Spanheim, Labbe, Johann Heinrich Boecler, Du Plessis-Mornay, la réponse de Coeffeteau et la réplique d’ André Rivet, Daniel Francus, Florimond de Raemond, Martin Schoock, Juste Lipse, Etienne Pasquier... et Pierre Jurieu « tout Mons r Jurieu qu’il est » (n.124), aussi bien qu’une foule d’autres sources mentionnées en passant.

[5] L’ouvrage de Frédéric Spanheim s’intitule De Joanna papissa et fut publié par Paul Bauldry dans le recueil Friderici Spanhemii F.F. professoris Batavi primarii Operum. Tomus secundus qui complectitur miscellaneorum ad sacram antiquitatem et ecclesiæ historiam pertinentium libros decem (Lugduni Batavorum 1701-1703, folio, 3 vol.), ii.704. Le travail de Jacques Lenfant est tout simplement la traduction de cette dissertation, publiée en 1694 sous le titre : Histoire de la papesse Jeanne, fidèlement tirée da la dissertation latine de Spanheim (Cologne [Amsterdam] 1694, 12°, 2 vol.), dont plusieurs nouvelles éditions parurent au cours du XVIII e siècle. Voir la lettre de Basnage de Beauval à François Janiçon du 19 mai 1694, in H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information, n° 30, p.46.

[6] La lettre de Lenfant étant perdue, nous ne saurions préciser la nature de « l’article » qui concernait Reinier Leers.

[7] Sur Thomas Burnet, voir Lettre 895, n.22. La première édition de cet ouvrage parut, en effet, en 1681 : Telluris theoria sacra : orbis nostri originem et mutationes generales, quas aut jam subiit, aut olim subiturus est, complectens. Libri duo priores de Diluvio et Paradiso (Londini 1681, 4°), et elle fut suivie huit ans plus tard par : Telluris theoria sacra : orbis nostri originem et mutationes complectens (Londini 1689, 4°). Entre-temps parurent la traduction anglaise en deux parties : The Theory of the earth : containing an account of the original of the earth, and of all the general changes which it hath already undergone, or is to undergo, till the consummation of all things (London 1684, 1690, folio), et un ouvrage en anglais qui rend explicite la perspective dans laquelle la Theoria de Thomas Burnet fut lue dès sa parution : Miracles, no violations of the laws of nature (London 1683, 4°), constitué de l’ouvrage de Thomas Burnet accompagné d’extraits du Leviathan de Hobbes et de la traduction du sixième chapitre du Tractatus theologico-politicus de Spinoza. C’est dire que l’ouvrage de Burnet provoqua une tempête théologique et une foule de réfutations : voir les comptes rendus dans les NRL, juillet 1685, art. V, août 1685, art. III, et janvier 1686, cat. vi, dans le JS du 18 et du 25 juillet 1695, dans l’ HOS de Basnage de Beauval, juin 1689, art. VIII, et dans la BUH de Jean Le Clerc, novembre 1691, art. IV ; C. Allen, The Legend of Noah. Renaissance Rationalism in art, science and letters (Urbana 1949), ch. 5 ; M. Pasini, Thomas Burnet. Une storia del mondo tra ragione, mito e rivelazione (Firenze 1981) ; C. Poulouin, Le Temps des origines. L’Eden, le Déluge et « les temps reculés » de Pascal à l’« Encyclopédie » (Paris 1998), p.385-389 ; M.S. Seguin, Science et religion dans la pensée française du XVIII e siècle : le mythe du déluge universel (Paris 2001), p.63-69 ; T. Volpe, Science et théologie dans les débats savants de la seconde moitié du XVII e siècle. La Genèse dans les « Philosophical Transactions » et le « Journal des savants » (1665-1710) (Bruxelles 2008), ch. VII, p.341-354.

[8] Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes (Paris 1686, 12°) ; voir aussi le compte rendu de Bayle, NRL, mai 1686, art. I.

[9] Sur cet ouvrage de Thomas Burnet, voir Lettre 895, n.22, et le commentaire de Le Clerc à Locke dans sa lettre du 30 août 1695 (éd. E.S. de Beer, n° 1933).

[10] Sur la Theoria sacra telluris, voir Acta eruditorum, mars 1682, p.70-76, et octobre 1686, p.522-525, sur Herbert Croft, évêque d’Hereford, Some animadversions upon a book intituled « Theoria telluris » (London 1685, 8°) ; mars 1691, p.97-104, sur Erasmus Warren, Geologia : or, a discourse concerning the Earth before the Deluge (London 1690, 4°), et juillet 1691, p.329, sur Thomas Burnet, An answer to the execptions made by Mr Erasmus Warren, against the « Sacred Theory of the Earth » (London 1690, folio) ; enfin, juin 1693, p.270-280 et 291-300, sur Thomas Burnet, Archæologiæ Philosophicæ, sive doctrina antiqua de rerum originibus. Libri duo (Londini 1692, 4°).

[11] Bayle avait déjà salué « M. du Julien » dans sa lettre du 1 er juin 1691 (Lettre 803 : voir n.11) ; nous avons proposé l’hypothèse qu’il s’agit de Jacques Julien, qui commandait un régiment dans l’armée de Victor-Amédée II, duc de Savoie. Dans sa lettre du 27 octobre 1704, Bayle devait mentionner un « Mr Julien » qui est peut-être Jacques Jullien, lieutenant-général dans l’armée française en 1704 : voir Pinard, Chronologie historique militaire (Paris 1761-1778, 8 vol.), iv.603.

[12] Sur Isaac de Larrey, ancien historiographe des Etats Généraux des Provinces-Unies, désormais à Berlin auprès de Frédéric I er, électeur de Brandebourg, voir Lettre 803, n.1.

[13] Antoine Teissier, originaire de Montpellier, membre de l’Académie de Nîmes, depuis 1692 historiographe du roi de Prusse, voir Lettre 879, n.9. Bayle fait allusion à ses Eloges des hommes savans, tirés de l’histoire de M. de Thou (Genève 1683, 12°). Au début de l’ouvrage, parmi les auteurs qu’il a consultés pour ses additions, Teissier mentionne celui de la Critique générale de l’« Histoire du calvinisme ».

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