Lettre 92 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Paris, le 25 may 1675]
Monsieur e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

Si celuy à q[ui] je remets ce billet [1] etoit asseuré d’aller tout droit revoir sa patrie, je l’eusse chargé de plusieurs lettres, mais il espere de s’arreter à Bourdeaux, ainsi ce seroit peine perdue d’ecrire beaucoup par une voye comme celle là. Je luy ay fait le bec* afin qu’il ne dise rien de moi à ame vivante. Cependant il ne sera pas inutile de luy faire une seconde lecon quand vous le verrez. Je meine icy une vie fort solitaire et fort captive, ainsi que je le marquai par un billet que j’ecrivis à mon frere il y a 8 jours [2]. Cette captivité ne revient gueres à mon humeur qui a toujours eté ennemie du joug et de la contrainte ; mais hélas qui est ce qui peut vivre à sa fantaisie. Je ne sai si jamais Dieu me fera la grace de recouvrer ma liberté ! Je fis partir le portrait que m[a] t[res] h[onorée] e[t] t[res] b[onne] m[ere] souhaittoit si fort, le lendemain de Pâques [3], il faut qu’il soit arrivé presentement. Je pris Dieu qu’il vous conserve tous deux en bonne santé et prosperité avec le reste de la famille. Ainsi soit il.

Je dois une reponse au cadet que je ferai la plus longue qu’•il me sera possible que je pourrai, dés que je pourrai jouyr de quelques heures de liberté. Pour de nouvelles, je n’en ai jamais seu si peu, excepté quand j’etois en Comté [4]. Car comme je ne sors presque point, et que je ne vois aucun curieux, je ne mets aucune difference entre le sejour d’un village et celui de la capitale du royaume. Ces choses qui sont en soi diametralement opposées sont tout un à / mon egard. Le billet d’il y a 8 jours q[ue] je vous ai dit avoir ecrit à mon fr[ere] a eté ecrit po[ur] une telle occasion. Le Sr Labat donneur de la presente me pria de faire savoir à son pere le besoin qu’il avoit d’etre assisté. Je ne peus lui refuser cette demande, c’est pourquoi j’ecrivis le d[i]t billet où je touchai sur la fin les interets du personnage... Il y a icy quantité de ministres de province ; Mr Charles [5] de Chatellerault y a preché 2 ou 3 fois et s’est fait admirer. Mr Sarrau [6] n’y a pas preché encore parce qu’il est sur le point d’epouser, mais il y a apparence qu’avant q[ue] de revoir Bourdeaux, il nous donnera une predica[ti]on. Mr Gaussen [7], professeur à Saumur, et Mr de Beaulieu [8], professeur à Sedan, sont morts cette année, au grand dommage de ces academies. J’entendis dimanche dernier Mr Pajon [9], ministre d’Orleans... Je salue Mr Riv[als], n[ot]re cher Freinshemius [10] etc. Le Roy s’est mis en campagne depuis le 11 du courant. On croit qu’il attaquera Namur [11]. Les Allemans commandez par le comte Montecuculli un des meilleurs capitaines de l’Europe, sont sur les bords du Rhyn en tres grand nombre et ils menacent d’assieger Philisbourg [12].

ce samedy 24. may
 [13] Mr Carla vous ecrit. C’est le plus honnete homme et le plus officieux* ami du monde. Mr Milhau [14] m’a fait mille protesta[ti]ons de service et vous asseure de ses tres humbles respects. / 
A Monsieur/ Monsieur Bayle/ f.M. d. S.E. Au Carla

Notes :

[1] Il s’agit du « fils de Labat » sans travail à Paris (voir Lettre 91, p.185 et n.12), qui s’était finalement décidé à revenir chez ses parents, au Carla ; s’il prévoit un considérable détour par Bordeaux, c’est probablement que sur ce trajet il avait trouvé un emploi – de domestique ou de palefrenier – qui le rapprochait appréciablement de son but, tout en lui laissant bien des lieues à parcourir.

[2] Il s’agit de la Lettre 91.

[3] Voir Lettre 91, n.2, et Lettre 80, n.8.

[4] Dans le comté de Foix, au Carla, une des provinces les plus éloignées de Paris, sans routes carrossables ni ville importante et, de ce fait, non atteinte par le réseau débutant des postes, de sorte que les nouvelles politiques n’y parvenaient qu’avec un énorme retard.

[5] Michel Charles (1628-1682 ?), un Montalbanais, fils du pasteur Pierre Charles et de Judith Foissin, était pasteur à Châtellerault depuis le milieu du siècle. Il se réfugia en Allemagne peu avant la révocation de l’Edit de Nantes. On a de lui un Recueil de sermons faits sur divers textes de l’Ecriture sainte, prononcez à Charenton (Charenton 1678, 8°). Il sera plus tard en rapport avec Bayle : voir la lettre à Jacob du 15 juillet 1683.

[6] Voir Lettre 78, n.30. Veuf, Isaac Sarrau se remaria à Paris en 1675 avec Suzanne Rondeau, fille du banquier Jean Rondeau.

[7] Etienne Gaussen (1616-1675), nommé professeur de philosophie au collège de Saumur en 1661, avait été appelé en 1664 à remplir l’une des chaires de théologie de l’académie. On ne connaît de lui que des thèses et des dissertations théologiques en latin, dont les réimpressions ultérieures, à Utrecht, Francfort, Cassel, Leyde et Halle, de 1675 à 1727, attestent le succès durable. Sur Gaussen, voir F. Laplanche, L’Ecriture, le sacré et l’histoire, p.532-545.

[8] Sur Louis Le Blanc, sieur de Beaulieu, voir Lettre 67, n.8.

[9] Pajon s’était fait des ennemis par un sermon prêché en 1665 devant le synode d’Anjou : Sermon sur II Cor. 3, 17 (Saumur 1666, 8°), de sorte que quand, l’année suivante, il fut appelé à enseigner la théologie à l’académie de Saumur, certains s’en scandalisèrent. Ami de la paix, Pajon démissionna en 1668 pour redevenir pasteur d’Orléans, ce qui pourtant ne suffit pas à désarmer ses ennemis – parmi lesquels on comptait Claude, Daillé, Du Bosc et Jurieu – qui voyaient en lui un pélagien et un arminien, sinon un socinien, au moins virtuel. Voir O. Fatio, « Claude Pajon et les mutations de la théologie réformée à l’époque de la Révocation », in La Révocation de l’Edit de Nantes et le protestantisme français en 1685, éd. R. Zuber et L. Theis (Paris 1986), p.209-225.

[10] Ce sont des amis de la famille Bayle au Carla : sur Laurent Rivals, dit « l’Ecclésiaste », voir Lettre 1, n.2, et sur Guillaume Freyche, dit « Freinhemius », voir Lettre 18, n.18.

[11] Bayle reprend les termes mêmes de l’ordinaire de la Gazette, n° 53, nouvelle du camp de Gevry du 22 mai 1675 : « Le roy estant parti de Paris, l’11 de ce mois… », mais cette conjecture, renforcée par des fuites calculées, était erronée. En fait, François Blanchefort, chevalier de Créqui, maréchal de France depuis 1668, qui commandait sous Louis XIV, s’empara de Dinant en mai (voir Lettre 94, n.7), prit Huy (voir Lettre 97, p.195) et Limbourg (voir Lettre 100, n.6) en juin. En juillet, Louis XIV regagna Versailles.

[12] Turenne traversa alors le Rhin pour affronter les Impériaux sur la rive droite du fleuve. Sur ces préparatifs autour de Philipsbourg, voir les ordinaires de la Gazette, n° 51, nouvelle de Schlestat [Sélestat] du 11 mai 1675, n° 53, nouvelle de Philisbourg du 16 mai 1675, et n° 57, nouvelle du camp d’Akenheim du juin 1675.

[13] En 1675, ce samedi tombait le 25 mai. Bayle commet donc une erreur de date. Comme une inadvertance concernant le jour de la semaine est d’autant moins probable que, le dimanche, toute la maisonnée Beringhen se transportait à Charenton, nous avons proposé une rectification du tantième.

[14] Sur Millau, voir Lettre 91, n.11.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 179853

Institut Cl. Logeon