Lettre 923 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

[Rotterdam,] Le 27 e d’avril [1693]

Je vous suis le plus obligé du monde, Monsieur, de la bonté que vo[us] avez euë de me communiquer les belles, doctes, curieuses, et judicieuses remarques de Monsieur de La Monnoye [1] ; je suis ravi de le con[n]oitre [par] cet endroit là ; je le con[n]oissois sur le pied d’un excellent poete, couro[nné] de lauriers et des prix de l’Academie [2], mais je ne savois pas qu’il aima[st] avec autant de passion qu’il fait les recherches à quoi je m’attache ; et [je] m’estime tres heureux d’etre du gout d’un homme de son merite et de sa reputation ; cela m’encourage plus que le jugement de plusieurs autres ne m[e] decourage ; je veux parler de ces gens qui traittent de vains et de pueriles amusemens* la peine que l’on se donne pour savoir si un tel fait est vrai ou no[n] quand il ne s’agit que de la vie des hommes illustres ou de leurs ouvrages. Je vous sup[p]lie tres humblement de le remercier de ma part Monsieur, de la peine qu’il a prise, et du profit que je tirerai de ses remarques.

Je voudrois bien qu’i[l] voulut avoir la patience de me marquer ce qui regarde le stile, car encore que je sois resolu à negliger l’elocution, un • diction[n]aire comme le mien n’etant pas un livre où l’on doive aller a[p]prendre les regularitez* de M rs de l’Academie francoise, il ne me sera pas neanmoins inutile de savoir le jugement d’une personne aussi eclairée que l’est votre ami.

Je croi qu’il ne sera pas faché que je vous dise que la citation d’ Alciat [3] qu’il a cru fausse dans la page 31 est toute telle qu’elle doit etre en suivant l’edition dont je me suis servi. C’est celle de Padouë in 4° 1661 où l’on voit tous les commentaires de Claude Minos, de Franciscus Sanctius Brocensis, de Pignorius. Le passage que j’ai cité est dans l’ Embleme 136 dans cette edition. Quant au passage de Pinedo [4] j’avois eu d’abord la meme pensée que Mr de La Monnoie, qu’il faloit morem gerere et non pas odorem gerere, mais je revin[s] bien tot de cette erreur ; il est certain que l’auteur a dit odorem gerere, son sens est qu’il n’est pas de ceux qui • mettent dans leur poche du musc ou quelque autre odeur afin de faire plaisir à ceux avec qui ils se rencontrent et nullemen[t] pour se faire plaisir à eux memes, mais de ceux qui se musquent pour leur propre satisfaction. Les Memoires de Brantome [5] ne sont point uniformes dans toutes les editions à l’egard des noms propres ; celle dont je me suis servi nomme Jaco[…]

J’ai quelque peine à croire qu’il y ait des editions de / Cælius Rhodiginus [6] anterieures à celle de 1517 car il dedia son ouvrage à [J]ean Grolier intendant (c’est ainsi que je voudrois traduire primarium quæs[t]orem) pour Francois premier dans le duché de Milan. Or Francois I er ne fut maitre de ce pays qu’en 1515 sur la fin, et Cælius parle à Groslier comme à un homme si estimé en Italie que les plus doctes se hatoient de s’insinuer dans ses bonnes graces. Cela sembleroit supposer quelque sorte de sejour • dans le Milanez. Neanmoins il ne seroit pas impossible qu’au commencement de l’an 1516 l’ouvrage de Rhodiginus lui eut eté dedié avec le compliment dont je parle. Mais n’est-il pas bien difficile de faire plusieurs editions d’un assez gros livre dans un an en divers lieux, ou meme dans moins d’un an, car une edition • achevée vers le mois de septembre 1516 est marquée presque toujours 1517. La difficulté que Mr de La Monnoye trouve insurmontable et qui consiste en ce que Scaliger dans une lettre datée du 31 janvier 1535 fait mention d’une 3 e harangue, ce qui suppose que la 2 e etoit deja faite, la 2 e dis-je, à laquelle il ne travailla qu’apres avoir recu une lettre datée du 18 mars 1535 se peut aisement lever en supposant qu’en ce tems là l’année ne commencoit qu’au mois de mars, ainsi le 31 janvier 1535 est posterieur de plus de 10 mois au 18 mars 1535.

Je voudrois bien avoir rencontré en ce pays l’ecrit de Jean Herold et celui qu’il refute [7], mais on n’a point ici ces sortes de livres, ou plutot les bibliotheques sont ici choses recluses ; les gens n’aiment point à preter leurs livres ; je ne trouve presque jamais à emprunter ce qui me donneroit le plus de lumieres.

La decouverte faite par la comparaison des vignettes serviroit à justifier ce que l’ Oraison funebre de Simon Goulart a debité touchant Thomas Guarin imprimeur de Junius Brutus [8] mais quand meme ce Thomas Guarin seroit le veritable imprimeur, ce que j’ai dit seroit toujours vrai, savoir qu’on auroit faussement mis à la tete du livre « Edimburg » pour le lieu de l’impression, ce Thomas Guarin n’etant point un libraire d’Edimburg. Je croi pouvoir deterrer que ce livre ne fut point antidaté, et qu’il fut imprimé en 1579 comme le titre le porte, ce qui renverseroit la narration de Simon Goulart.

Je serois fort obligé à Monsieur de La Monnoie s’il avoit la bonté de me marquer en quel livre Paul Jove a parlé de la batardise d’ Erasme [9].

Notes :

[1] Il s’agit de remarques de Bernard de La Monnoye sur différents articles en préparation du DHC et sur l’article « Brutus (Etienne Junius) » du Projet et fragmens, que Bayle transformait en « Dissertation concernant le livre d’Etienne Junius Brutus, imprimé l’an 1579 », à paraître en appendice du DHC. Il est remarquable que La Monnoye, bibliographe averti, n’ait pas fait le rapprochement entre ces deux textes de Bayle et les pages de l’ Avis aux réfugiés où étaient citées les Vindiciæ contra tyrannos comme expression de la doctrine politique des huguenots orangistes sous la conduite de Jurieu – d’autant que l’ Avis aux réfugiés est explicitement cité au premier paragraphe de la « Dissertation » et de nouveau au §XVI.

[2] Bernard de La Monnoye (1641-1728) naquit à Dijon et y habita jusqu’à l’âge de 66 ans en tant que conseiller correcteur en la Chambre des comptes de Bourgogne ; en 1707, il s’établit à Paris et fut élu à l’Académie française, où il entra le 23 décembre 1713. Il fut ruiné par le système de John Law et dut vendre ses jetons de l’Académie pour vivre. A la date de la présente lettre, La Monnoye avait peu publié mais s’était fait un nom en remportant le premier prix de poésie de l’Académie française avec son poème Le Duel aboli (Paris 1671, 4°) ; il devait remporter ce prix à deux autres reprises avec des poèmes à La Gloire des armes et des lettres sous Louis XIV (Paris 1675, 4°) et Sur l’éducation du Dauphin (s.l.n.d., 4°). En 1683, il avait même célébré Les Grandes Choses faites par le Roi en faveur de la religion (Paris 1683, 4°). Par la suite, il fut connu par son édition des Menagiana (Paris 1715, 12°, 4 vol.), par son édition des œuvres d’ Adrien Baillet (Paris 1722-1730, 4°, 8 vol. ; Amsterdam 1725, 4°, 8 vol.), par ses Noëls bourguignons (Dijon 1700, 12°) et par sa « Réponse à la dissertation sur le livre des Trois imposteurs », Mémoires littéraires, 1 (1715-1716), tome I, II e partie, p.386-392, ainsi que par de nombreuses autres dissertations savantes. Il fut l’un des membres éminents du « réseau dijonnais » autour du président Jean Bouhier (1673-1746), dont faisaient également partie l’abbé Claude Nicaise, Casimir Oudin, Mathieu Marais, Philibert Papillon, l’ abbé d’Olivet, l’abbé Claude-Pierre Goujet, l’abbé Jean-Baptiste Bonardy, Denis-François Secousse, le marquis de Caumont et Jean-Baptiste Du Trousset de Valincour – et dont la correspondance a été éditée par H. Duranton (Saint-Etienne 1975-1988, 14 vol.). Voir aussi G. Peignot, Nouvelles recherches littéraires, chronologiques et philologiques sur la vie et les ouvrages de Bernard de La Monnoye (Dijon 1832).

[3] Il s’agit ici sans doute de la citation d’ Alciat exploitée par Bayle dans l’article « Alciat (André) », rem. B, où il précise que c’est l’édition de Padoue 1661 in-4° qu’il utilise.

[4] Nous n’avons pas trouvé dans le DHC la citation de Thomas de Pinedo selon l’édition d’Etienne de Byzance dont il s’agit ici : voir l’ensemble des références à Pinedo dans H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionnaire historique et critique » (Amsterdam et Maarssen 2001).

[5] Les œuvres de Brantôme sont citées plusieurs dizaines de fois dans le DHC ; nous n’y avons pas trouvé la référence dont il est question ici : voir l’ensemble des références à Brantôme dans H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionnaire historique et critique ».

[6] Il s’agit peut-être ici de l’article « Apicius », rem. C, où il est question des éditions de Ludovicus Cælius Rhodiginus, mais il y a plus d’une vingtaine d’allusions à Cælius Rhodiginus dans le DHC, et il est fort possible que Bayle ait corrigé son texte après avoir reçu les remarques de La Monnoye. Voir H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionnaire historique et critique ».

[7] Il s’agit ici apparemment du livre cité dans les articles « Erasme », rem. C, et « Herold (Basile Jean) », rem. A : Philopseudes, sive pro Des. Erasmo Rot. contra Dialogum famosum anonymi cuiusdam Declamatio (Basileæ 1542, 8°).

[8] Voir l’article « Brutus (Etienne Junius) » du Projet et fragmens, p.101, sur l’oraison funèbre de Simon Goulart par Théodore Tronchin : ce passage devient le §VIII de la « Dissertation » dans le DHC.

[9] Bayle prépare l’article « Erasme (Didier ; en latin Desiderius) », rem. C, où la question de la « bâtardise » d’ Erasme est traitée et où Bayle cite « un mémoire de M. de La Monnoie » selon lequel ce sujet n’est pas abordé par Paul Jove ; ce même mémoire est cité à la remarque L du même article.

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