Lettre 931 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

A Rotterdam le 29 e de juin 1693

J’ai recu, mon tres cher Monsieur, avec le plus grand plaisir et la plus grande reconnoissance du monde vos beaux et excellens presens [1]. Mr La Riviere neveu de Mr Chauvin [2] m’envoia le 1 er exemplaire, et quelques tems apres Mr Loubier d’Usez [3] me remit en main les autres[,] j’en envoiai un tout aussi tot à Mr Basnage afin que Mr de Beauval en parle dans son journal [4], et un autre à Mr Bernard ministre du Dauphiné, afin qu’il en parle dans sa Bibliotheque universelle [5]. J’ai lu ces 3 dissertations avec un extreme plaisir ; la belle latinité, et les belles humanitez qui en rehaussent les remarques theologiques et morales ont eté un charme pour moi d’autant plus grand qu’il renouvelloit en moi les idées de cet esprit que j’ai autrefois oüi et en chaire et en conversation avec tant d’utilité et d’agremens. Sic oculos, sic ille manus sic ora fecebat [6], me disois-je à moi meme en lisant vos dernieres harangues, et me souvenant du tems jadis ; la difference qu’il y avoit c’est mon cher Monsieur que vous avez a[c]quis encore plus de force dans le glorieux exercice de votre profession, à l’exemple du soleil dont la • chaleur s’augmente non seulement depuis neuf heures jusques à midi, mais aussi jusques à 4 et à cinq heures, et à ce que vous ap[p]ellez si agreablement limen senectutis [7]. J’ai encore recu depuis une de vos lettres [8], mais le jeune gentilhomme qui la portoit ne me fit point l’honneur de me venir voir, il la laissa à son auberge, pressé de s’en aller à La Brille pour ne perdre pas l’occasion de l’embarquement. Je lui aurois temoigné si je l’avois veu combien tout ce qui me vient de votre part m’est cher et infiniment recommandable.

Mais enfin comment m’excuserai-je apres tant de glorieuses marques de votre obligeante amitié, moi qui laisse passer tant de sepmaines sans vous en faire mes humbles et tendres / remercimens. C’est ici que je suis au bout de mon latin, et que j’ai recours à votre clemence ; il ne me faut pas moins qu’une amnistie et que des lettres d’ abolition*, car j’ai peché, je le confesse, contre les loix sacrées de l’amitié et de la reconnoissance ; je devois tout quitter pour vous repondre promptement. Je veux vous avoir cette obligation avec tant d’autres que je vous ai depuis si long tems, je veux, dis-je vous l’avoir si pure et si entiere que je n’alleguerai pas pour ma justification les embarras où j’ai eté depuis 3 ou 4 mois à cause des machinations de mon accusateur qui ayant interessé le consistoire flamend dans sa querelle contre moi, a obtenu que cette compagnie feroit examiner mon livre des Cometes [9], et iroit denoncer aux bourgmestres que ce livre est plein de propositions dangereuses et impies, en sorte qu’il n’est nullement de leur devoir de donner pension à un professeur qui a de tels sentimens. Voila le biais dont il se sert[,] debouté par la nullité • et la temerité de ses autres accusations. Il a fal[l]u que j’aye fait des visites afin d’eclaircir les gens sur les pretendues heresies de ce livre, et ici on ne fait pas en 15 jours ce que l’on feroit ailleurs dans une apres dinée. Vous dirai-je, qu’avant que de vous repondre j’ai voulu prendre langue sur deux choses ; la premiere s’il y auroit jour à vous faire adresser une vocation* honorable [10] et utile dans ces provinces, la 2 e s’il se pourroit trouver une place de gouverneur de jeune mylord en Angleterre pour Monsieur votre fils [11]. Quelle joye mon cher Monsieur, seroit ce pour moi que de vous revoir, et cela sur un theatre digne de vous ; cela sera une fontaine de jouvence plus s[ur]e à mon egard que les herbes de Medée ; je voudrois donner tout ce que j’ai pour y contribuer efficacement ; nos academies sont ici dans une division fort grande sur le cocceianisme et sur le voetianisme [12]. Ce dernier parti est le triomphant à Leyde, et l’on y a tant de soin d’empecher qu’il ne perde rien de son avantage, que toute place vacante est toujours un morceau reservé pour / quelcun qui s’est distingué par son opposition et par son antipathie au cocceianisme ; ce sont là ses preuves de noblesse, et ses lettres de recommandation. A Franeker c’est tout le contraire ; le voetianisme y a le dessous, et le parti dominant veille sur les moiens d’empecher qu’il ne s’y glisse, de sorte que pendant que cet esprit durera, on ne verra point de vocations adressées à des theologiens etrangers ; on craindroit qu’ils ne fussent pas assez nourris dans l’esprit de faction dont on a besoin ; et il est seur qu’hors ce pays cy on ne sait gueres ce que c’est que cocceianisme et voetianisme.

A l’egard de Monsieur votre fils le docteur en philosophie et en medecine [13], on m’a repondu de Londres qu’il est comme impossible de rien faire pour un absent, et que presque tous ceux qui entrent dans ces emplois sont obligez d’etre assez long tems à Londres à battre le pavé et à se faire con[n]oitre ; les bonnes places sont fort briguées et fort sollicitées ; tout ce qu’on m’a promis c’est que s’il etoit sur les lieux on lui rendroit tous les services que l’on pourroit, et qu’on lui donneroit tous les conseils et toutes les introductions qui seroient possibles. Si j’etois en Angleterre, je vous dirois quelque chose de plus positif, je pourrois peut etre menager une condition, et vous avertir du tems qu’il faudroit partir de Lausanne pour la venir occuper mais[,] la mer entre deux[,] il est tres malaisé de faire par autrui ce que l’on feroit soi meme. Je vous promets d’avoir l’œil au guet et de vous tenir averti de tout.

Mr Basnage vous fait ses recommandations tres humbles ; on a taché de l’accorder avec le prophete [14], mais jusqu’ici tout a eté inutile, il a à faire avec le plus emporté et le plus acharné persecuteur qui soit au monde, et qui se sert des voyes les plus obliques et les plus traitresses pour perdre ses ennemis. Comme Mr de La Grange [15] preche ici pour le prophete, et qu’il est à ses gages[,] nous n’avons pas grand commerce* ensemble ; cela se reduit à de grands coups de chapeau quand on se rencontre.

Je saluë de tout mon cœur la chere Mademoiselle Constant et toute la famille. J’ai eté ravi de ce que vous avez touché à la gloire de S[a] M[ajesté] britannique [16], et touchant vos illustres et nobles ancetres. Mon Diction[naire] ne commencera à etre imprimé que dans un mois ; je commence à craindre qu’il n’y faille 2 volumes in folio.

Je prie Mr Minutoli notre bon et excellent ami de vous faire part de ce que je lui communique de nouvelles [17] qui n’est pas grand’chose. Voila enfin les loüables cantons protestans confederez avec la cause commune, et donnant des troupes à cet etat [18]. Ces nouvelles de nos gazettes leur font donner ici mille et mille benedictions.

 

A Monsieur/ Monsieur Constant f[idele] m[inistre] d[u] S[aint] E[vangile]/ et professeur/ A Lausanne •

Notes :

[1] Constant avait envoyé à Bayle des exemplaires de ses trois dissertations latines, Dissertationes de uxore Lothi, rubo Mosis et serpente æneo (Lausannæ 1693, 4°).

[2] Sur Etienne Chauvin, qui devait partir prochainement pour Berlin, voir Lettre 716, n.7. Son neveu, Jean Brutel de La Rivière (1669-1742), originaire de Montpellier, était pasteur de l’Eglise wallonne de Veere : voir H. Bots, « Les pasteurs français au refuge des Provinces-Unies », p.28, n° 82.

[3] Nous n’avons pu identifier plus précisément M. Loubier d’Uzès, ce nom étant très répandu dans la région.

[4] Basnage de Beauval devait mentionner les trois dissertations latines de Constant dans l’ HOS, août 1693, art. XIII « Extrait de diverses lettres ».

[5] Jacques Bernard, cousin de Jean Le Clerc, collaborait à la rédaction de la BUH : on n’y trouve pas de compte rendu de l’ouvrage de Constant.

[6] Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat : voir Virgile, Enéide, iii.489-490. Andromaque s’adresse au fils d’Énée, Ascagne, en qui elle voit l’image d’Astyanax son propre fils mort : « Il avait tes yeux, il avait tes mains, les traits de ton visage. »

[7] Limen senectutis : « le seuil de la vieillesse ».

[8] Cette lettre de David Constant est également perdue.

[9] Sur ces « machinations » de Pierre Jurieu, voir les actes du consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam en annexe à ce volume.

[10] Les lettres de Constant de cette époque étant perdues, nous ne saurions juger s’il avait sérieusement le projet de s’installer aux Provinces-Unies. En tout cas, ce projet, s’il fut réel, ne s’est pas concrétisé.

[11] Il s’agit apparemment de Samuel, le fils cadet de David Constant : voir Lettre 1115, n.16.

[12] Sur l’« entremangerie professorale » dans les universités des Provinces-Unies, voir Lettre 911, n.20. Bayle exagère sans doute l’intensité de ces batailles : le coccéianisme était en faveur dans toutes les facultés de théologie aux Provinces-Unies et l’université de Franeker était celle où ce mouvement triomphait le plus complètement. L’arrivée du voëtien Johannes van Marck en 1689 à Leyde y donna cependant un nouvel élan aux conservateurs anti-cartésiens. Voir F.G.M. Broeyer et E.G.E. van der Wall (dir.), Een richtingenstrijd in de Gereformeerde Kerk. Voetianen en coccejanen, 1650-1750 (Zoetermeer 1994).

[13] Marc-Rodolphe (1668-1703 ?), le fils aîné de David Constant de Rebecque, étudia la médecine à Lausanne, obtint en 1688 une attestation pour poursuivre ses études à l’étranger, s’inscrivit la même année à Bâle mais n’obtint pas de degré. En 1695, il fut châtelain de Pully ; il devait mourir prématurément, peut-être en 1703. Il n’a probablement jamais exercé en tant que médecin. Voir E. Olivier, Médecine et santé dans le Pays de Vaud au XVIII e siècle 1675-1798 (Lausanne 1962), ii.889, n° 200.

[14] Pierre Jurieu. Sur le conflit entre Jacques Basnage et Jurieu, voir Lettres 802, n.9, 831, n.3, 835, n.5, 857, n.13, et 912, n.10. Sur leur apparente réconciliation, voir Lettre 941, n.26.

[15] Il s’agit sans doute de François de La Grange, qui, à partir de 1682, avait été pasteur à Conforgien en Bourgogne et ensuite à Dijon ; réfugié aux Provinces-Unies, il arriva à Gouda et fut déclaré « appelable » en avril 1686. Voir H. Bots, «  Les pasteurs français au refuge des Provinces-Unies  », p.46, n° 233.

[16] Nous n’avons su interpréter cette allusion : il semble s’agir de la découverte par Constant de la liaison de ses ancêtres avec ceux de Guillaume d’Orange, nouveau roi d’Angleterre.

[17] Voir la lettre de Bayle à Minutoli envoyée le même jour et certainement dans le même « paquet » (Lettre 930).

[18] En 1693, à la suite de négociations conduites avec les cantons suisses, les Etats Généraux disposaient de 6 400 soldats suisses, c’est-à-dire de huit bataillons. En 1697, après la paix de Ryswick, la plupart des bataillons étrangers furent dissous, mais la grande majorité des soldats et des officiers suisses resta sur place et, en 1700, l’armée des Provinces-Unies comprenait encore six bataillons suisses. Un grand nombre de soldats suisses combattirent aux côtés des troupes des Provinces-Unies tout au long du XVIII e siècle. Voir J.M. Stapelton jr., Forging a coalition army : William III, the grand alliance, and the confederate army in the Spanish Netherlands, 1688-1697 (PhD, Ohio State 2004) ; H. Amersfoort, Koning en kanton. De Nederlandse staat en het einde van de Zwitserse krijgsdienst hier te lande, 1814-1829 (‘s Gravenhage 1988), p. 1-10 ; F.J.G. ten Raa, Het Staatsche leger, 1569-1798, deel VII. Van de verheffing van Prins Willem III en zijn gemalin tot Koning en Koningin van Engeland tot het overlijden van den Koning-Stadhouder (1688-1702) (‘s Gravenhage 1950), p.293-299 et 331-334.

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