Lettre 932 : Pierre Bayle à Jacques Du Rondel

• [A Rotterdam le 17 e de juillet 1693]

Je suis faché, mon cher Mons r , de n’avoir pas gardé une copie des mémoires que Mons r Groulart eut la bonté de me communiquer [1] ; mais vous aviez pris la peine de m’envoyer une copie si bien écrite, retenant par devers vous l’original de Mons r Groulart, que j’envoiai à Paris votre ecriture ; j’en suis bien faché, et pour bien de raisons, premierement et principalement à cause que je ne puis satisfaire le desir qu’a votre illustre patron [2] de revoir cela, secondement parceque cette édition de Paris [3] à laquelle tant de gens travailloient disoit-on et où je devois aussi fournir ma petite pite*, est demeurée là, car je ne vois pas qu’elle soit encore commencée, et depuis que j’ai formé moi même un dessein, j’ai fait savoir au sieur Thierri [4] qu’il ne comptât plus sur moi. Il y a peut être trois mois qu’il me fit prier de lui envoier ce que j’avois de prêt pour lui, disant qu’enfin il alloit songer tout de bon à sa nouvelle édition de Moreri. Je lui envoiai • quelques morceaux de papier contenant la correction de quelques menues fautes, et lui dis que j’en avois encore quelques autres morceaux que je lui enverrais, mais que depuis quelque tems je travaillois à un dictionaire d’une autre nature qui m’occupoit tout entier. On vous a dit vrai en vous disant que l’on rimprime Moreri en ce pays [5]. Ainsi Monsieur Groulart a une belle occasion de communiquer ses mémoires touchant la ville de Maestrecht [6]. Je voudrois de tout mon cœur, afin de lui epargner la peine de les dresser de nouveau, avoir gardé la copie que vous eutes la bonté d’en faire en beaux caracteres très-lisibles ; et si beaux que cela m’empêcha de les copier, car je croiois qu’on ne pourroit rien faire de plus à propos, que de mettre entre les mains des imprimeurs votre ecriture, et j’esperois alors qu’on verroit bien tôt imprimé ce que j’envoiois de manuscrit au sieur Thierry [7] : / mais puis qu’il a eté si lent, il merite d’en être puni par l’envoi que Mons r Groulart fera des mêmes memoires à ceux qui contrefont* en ce pays et qui corrigent Moreri. Pour moi j’avoue que je parlerai de quelques villes et nommément de Maestrecht [8], mais cela ne doit pas empêcher qu’on ne fasse insérer lesdits memoires dans l’édition de Moreri qui se fait actuellement, veu qu’elle sera beaucoup plutôt achevée que celle de mon Diction[n]aire critique. J’asseure Mons r Groulart de mes très-humbles respects.

J’enverrai comme un don de l’autheur un exemplaire de l’ Epicure au prosélÿte [9] avec vos complimens.

Nous allons voir au premier jour la Vie de Monsieur Du Bosc avec quelques lettres, dissertations et mémoires. C’est Mr Le Gendre, son gendre qui a rangé ou fait cela [10].

Si vous avez des nouvelles de Mr de Marsilli [11], je vous prie de m’en faire part. Je suis toûjours plein d’estime et d’amitié pour sa personne.

Je suis, mon cher Monsieur, votre etc.

Ce vendredi 17 de juill[et] 1693

Notes :

[1] Il s’agit apparemment, comme on le découvre dans la suite de la lettre, de mémoires sur la ville de Maastricht visant à corriger l’article défectueux de Moréri. Du Rondel avait déjà relevé que Le Clerc maintenait une erreur dans l’article « Mastricht » dans l’édition de Moréri dont il s’était chargé et avait, à cette occasion, mentionné la colère du « patron » Etienne Groulart, qui était grand-mayeur de la ville : voir Lettre 822, n.12.

[2] Etienne Groulart, grand-mayeur à Maastricht, avait été désigné par Jacques Du Rondel comme son « patron » dans sa lettre du début de janvier 1684 (Lettre 245, in fine).

[3] Après l’édition de Moréri revue par Le Clerc (Amsterdam 1691, 1692, folio, 2 vol.), deux nouvelles révisions furent publiées aux Provinces-Unies (Amsterdam, G. Gallet 1698, folio, 4 vol. ; Amsterdam, La Haye, Aux dépens de la Compagnie 1698, folio, 4 vol.), puis une édition parisienne établie par Vaultier chez Jean-Baptiste Coignard en 1704 (Paris 1704, folio, 4 vol.). Sur le rôle des projets de révision du Grand Dictionnaire de Moréri dans l’évolution de la conception du DHC de Bayle, voir H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionaire historique et critique » (Amsterdam et Utrecht 2001), p.1-4.

[4] Denis Thierry, imprimeur-libraire parisien de la rue Saint-Jacques : voir Lettre 612, n.12.

[5] C’est sans doute une réimpression de l’édition Le Clerc que Bayle désigne ainsi : voir ci-dessus, n.3.

[6] Etienne Groulart souhaitait certainement corriger l’erreur de Moréri maintenue par Le Clerc : voir ci-dessus n.1 et Lettre 822, n.12.

[7] Sur ce projet inabouti de publication d’un recueil des erreurs de Moréri, voir H.H.M. Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionnaire historique et critique », p.1-5, et notre illustration n° 13.

[8] Il y a, en effet, dans le DHC, quelques articles consacrés à des lieux : « Abdias », « Alais », « Alalcomene », « Athénée », « Auriège, ou plutôt Ariege », « Azote », « Balzac », « Berenice », « Beryte », « Bodegrave », « Cappadoce », « Constance, ville d’Allemagne », « Dioscoride », « Dioscurias », « Egnatia », « Erese », « Erfort », « Estampes, ville de France », « Fontevraud », « Garonne », « Gergenti », « Guise », « Halicarnasse », « Japon », « Ipres », « Italica », « Lamia », « Landau, ville impériale », « Lemnos », « Lesbos », « Leucade », « Leuwentz », « Loudun », « Luxembourg », « Macon », « Mausolée », « Mecque », « Methydre », « Montauban », « Motte ou Mothe (La), ville de Lorraine », « Naucratis », « Pergame », « Perge », « Phaselis », « Phasis », « Pithom », « Pozzuolo », « Reckheim », « Roses, ville », « Rotterdam », « Sainte-Maure », « Scamander », « Siris », « Soubise », « Telmesse », « Tenedos », « Tibur », « Toulouse », « Traerbach », « Trappe, abbaye de la », « Verone », « Ulm, ou Ulme », « Usson, château d’Auvergne ».

[9] Sur la Vie d’Epicure latine de Du Rondel, voir Lettre 825, n.17. Quant au « prosélÿte » épicurien, nous ne saurions l’identifier plus précisément.

[10] Le pasteur de l’Eglise wallonne de Rotterdam, Philippe Le Gendre, ancien pasteur de Rouen, avait épousé une fille du second mariage de Pierre Du Bosc (voir Lettre 164, n.10). Il avait déjà publié des Sermons sur divers textes de l’Ecriture Sainte (Rotterdam 1687, 8°, 2 vol.) de son beau-père ; une deuxième édition augmentée devait paraître en 4 volumes (Rotterdam 1692-1701, 8°, 4 vol.). Il s’agit ici de sa Vie de P. Du Bosc, ministre du saint Evangile, enrichie de lettres, harangues, dissertations et autres pièces importantes (Rotterdam 1694, 8°) : Reinier Leers, qui imprimait cet ouvrage, annonce à Jean-Alphonse Turrettini qu’il est achevé (éd. M.-C. Pitassi, n° 679) ; il devait être recensé par Basnage de Beauval dans l’ HOS, août 1693, art. IX.

[11] Pierre Salbert de Marcilly séjournait parfois en garnison à Maastricht, où il était lié avec Du Rondel : voir Lettre 819, n.8.

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