Lettre 933 : François Janiçon à Pierre Bayle

• [Paris, juillet-août 1693]

Je me sers Monsieur de cette occasion qui m’a eté indiquée par Monsieur Turretin [1] pour repondre à vôtre derniere lettre du 25 du mois passé [2] et pour vous faire tenir quelques petits livres, ou pieces, qui m’ont eté remis de la part de Monsieur Graveroles de Nîmes [3]. J’ay fait vos complimens à Monsieur d’Hosier [4] qui m’a fort chargé de vous faire aussi les siens. J’ay ap[p]ris de lui que Susanne de Baumont fille et heritiere de François de Beaumont baron des Adrets [5] dont il est tant parlé dans les guerres civiles sous le regne de Charles IX fut mariée à César de Vaucerre seigneur de Feis et de S[aint] Disier dans le Dauphiné duquel sont descendus feue Mademoiselle des Adrets fille d’honneur de Madame qui s’étoit fait catholique, le marquis des Adrets qui est capitaine de vaisseau, et le chevalier des Adrets, aide de camp du maréchal de Noaille[s] qui a eté tué au siege de Roze. Ce chevalier avoit aussi eté capitaine de vaisseau et avoit eté cassé il y a un an ou deux avec un Monsieur de S[aint] Pierre aussi capitaine de vaisseau pour n’avoir pas voulu assister à des leçons de mathematique que donnait à Brest par ordre du Roy un Monsieur Renaud fameux ingénieur de marine [6].

Comme Mons r Baluze est natif de la ville de Tul[l]e en Limousin [7] je me suis adressé à lui pour l’eclaircissem[en]t du mot de Dinemandi que vous m’avés demandé [8]. Il m’a dit qu’on ne se sert point de ce mot là dans le Bas Limosin dont il est originaire mais seulement dans le Haut Limousin : et il m’a fait voir de plus un memoire par lequel / il paroit que dès l’année 1455 il y avait un lieutenant general de Luzerche et de Brive dans le Limousin qui portait le nom de Dinematin [9]. Cette charge etoit fort considerable en ce tems là auquel les presidiaux n’avoient point encore eté créés.

Il • n’y a plus à Paris de medecin du nom de Akakia mais seulement un secretaire du Roy lequel est descendu d’un Martin Akakia premier medecin du Roy [10] marié à Marie Chauveau veuve de Sylvain de Monthelon[ ;] celui la eut un fils aussi nomme Martin Akakia medecin[,] mari de Madelaine Coignet dont vint un autre Martin Akakia aussi medecin et Anne Akakia femme de Jean Seguin premier medecin de la reine Anne d’Autriche. Vous savés sans doute bien Monsieur que ce premier Martin Akakia s’apelloit Sans Malice. Et qu’ il voulut changer ce nom là pour en prendre un à la greque.

On prepare ici une seconde édition du Menagiana [11] qui sera beaucoup augmentée corrigée et même retranchée. C’est un Monsieur Galand [12] qui s’est chargé de ce soin là. Un medecin de Blois nommé Bernier qui s’est senti offensé de ce qui est dit de lui dans le Menagiana quoyqu’il n’y soit point nommé mais seulement indiqué par son pais et par la premiere lettre de son nom a composé dit on un Antimenagiana dont il sollicite le privilege chez Monsieur le chancelier [13]. On dit que nous verrons aussi bientost un Valesiana qui nous doit etre donné par un fils de Adrien de Valois [14], et on parle aussi d’un Saloniana qui nous doit etre donné par l’ abbé Galois [15]. /

• Vous aurés s’il vous plait Monsieur la bonté d’envoyer à Monsieur de Beauval le titre ci joint du livre de Monsieur de Baluze de La Vie des papes d’Avignon afin qu’il incere [ sic] dans son journal [16] si bon lui semble avec le titre du livre de Roberti qui est un gros in folio[ ;] l’auteur non content de soutenir comme il fait l’infaillibilité du pape[,] promet un second volume dans lequel il pretend prouver le pouvoir des papes sur le temporel des rois [17]. Celui de Monsieur Baluze sera de deux tomes in quarto et ne paroitra que dans deux mois.

Outre les petits livrets volans que j’envoye à Monsieur de Beauval [18] dont il pourra vous faire part, de même que je vous prie de lui faire part de cette lettre il y en a un autre que je n’ay encore pu recouvrer qui est une Lettre d’un theologien à un abbé [19] dans laquelle l’auteur représente le tort que certains archevêques ont fait à leur caractere, à leur clergé et aux peuples de leurs dioceses en donnant aux jesuites la conduite de leurs seminaires : cette lettre est dattée du 22 may 1693 et contient 85 pages en in 18°.

Comme je pourray faire bientost un voyage en Guienne qui ne sera pas long je vous conseille Monsieur de ne me point êcrire que vous n’ayez eu de mes nouvelles par Monsieur de Beauval ou par moi même, et vous rens tres humbles graces de celle de litterature* dont il vous a plu me faire part.

 

A Monsieur / Monsieur Baile proffesseur en philosophie et en histoire / A Rotterdam •

Notes :

[1] Jean-Alphonse Turrettini séjournait alors à Paris, où il était arrivé début mai : voir Pitassi, Inventaire Turrettini, n° 636. On voit qu’il est en rapport avec François Janiçon : ils allaient maintenir leurs échanges après le retour de Turrettini à Genève, mi-décembre 1693, et Janiçon allait lui envoyer régulièrement des extraits des lettres de Bayle : voir Lettres 1001 (extrait du 27 juillet 1694), 1100 (extrait du 2 avril 1696) et 1114 (extrait du 28 mai 1696).

[2] Cette lettre de Bayle est perdue, comme toutes celles qu’il adressa à Janiçon à cette époque : à partir de la date de 1695, certaines de ces lettres nous sont parvenues.

[3] Il s’agit sans doute des « épîtres de Bunellus » éditées par Graverol : l’ouvrage avait été mentionné par Bayle dans sa lettre adressée à Pinsson des Riolles du 8 janvier 1693 (Lettre 902 : voir n.6) et il les évoque de nouveau dans sa lettre du 17 septembre au même (Lettre 944 : voir n.1). Bayle lui avait aussi demandé un éloge de Jacques de Ranchin, conseiller au parlement de Toulouse, dans sa lettre du 12 février (Lettre 906 : voir n.9) ; voir aussi Lettre 929, n.3.

[4] Il s’agit sans doute de Charles René d’Hozier (1640-1732), fils du généalogiste Pierre d’Hozier (1592-1660). Il avait aidé son père et devait publier en 1696 l’ Armorial général de France (Paris 1696, folio, 34 vol.). Voir L’Armorial général de 1696 : une source méconnue de l’histoire sociale et institutionnelle de la France d’Ancien Régime, Revue française d’héraldique et de sigillographie, 67-68 (1998), numéro spécial. La correspondance entre Bayle et Charles René d’Hozier semble avoir été indirecte, par l’intermédiaire de Janiçon, car, dans le DHC, art. « Beaumont (François de) », Bayle fait état des informations qu’il a obtenues « de M. d’Hosier, par le moien d’un ami ».

[5] Voir DHC, art. « Beaumont (François de) », rem. K, où Bayle fait état de ces informations.

[6] Renaud, ingénieur du Roi, fut dépêché à Saint-Domingue pour « inspecter les fortifications et projeter celles à construire » pour le développement du commerce par la Compagnie royale des Indes (ou Compagnie de Saint-Domingue). Il y dressa les plans d’une forteresse sur l’île commandant l’entrée de la baie de Saint-Louis. Voir Bulletin de l’Institut de sauvegarde du patrimoine national (ISPAN), 15 (2010), p.2.

[7] Sur Etienne Baluze , membre du réseau de Bayle et de l’abbé Nicaise, voir Lettres 93, n.23, et 772, n.20. Rappelons que la sœur de Baluze, Anne, ayant épousé François Bruguière de Ros, était la tante de Bayle, et la mère de Gaston de Bruguière et Jean Bruguière de Naudis, les cousins avec lesquels Bayle correspondait régulièrement : voir Lettre 721, n.10.

[8] C’est sans doute dans la lettre perdue du « 25 du mois passé » que Bayle a posé cette question : le texte de la lettre ne nous est pas parvenu.

[9] Le nom n’est pas rare et une branche est, en effet, originaire de la Corrèze. Voir aussi Henri Disnematin Dorat, archiprêtre d’Ax, envoyé par François-Etienne de Caulet comme procureur à Rome en 1678 pour les affaires de l’évêché de Pamiers : voir Dictionnaire de Port-Royal, art. « Dorat, Henri Disnematin » (art. d’A. McKenna).

[10] Voir dans le DHC, l’article consacré à la famille éminente de médecins Akakia, où Bayle fait état des informations fournies ici par Janiçon. Quatre frères Akakia se retirèrent à Port-Royal au XVII e siècle : voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. d’A. McKenna).

[11] Il s’agit de la nouvelle édition, qui porte le titre Menagiana, ou les bons mots, les pensées critiques, historiques, morales et d’érudition de M. Ménage, recueillis par ses amis (Paris 1694, 12°, 2 vol.), établie sans doute par Antoine Galland et Goulley ; la participation de l’ abbé Faydit ne semble pas certaine. Voir F. Wild, Naissance du genre des ana (1574-1712) (Paris 2001), p.198-204.

[12] Antoine Galland, qui avait joué un rôle décisif dans la préparation de la première édition. Ses collaborateurs antérieurs étaient Charles-César Baudelot de Dairval, l’ abbé Claude Chastelain, Claude Nicaise, François de Launay, Charles Valois de La Mare, François Pinsson des Riolles, Jean Boivin, l’abbé Jean-Baptiste Dubos et Boudeville. Voir A. Lombard, L’Abbé Du Bos : un initiateur de la pensée moderne (1670-1742) (Paris 1913 ; Genève 1969), p.9-17 ; M. Abdel-Halim, Correspondance d’Antoine Galland, édition critique et commentée (thèse complémentaire, Université de Paris 1964), lettre 66, du même, Antoine Galland, sa vie et son œuvre (Paris 1964), et F. Wild, « Nouveau public, nouveaux savoirs à la fin du XVII e siècle : les Nouvelles de la république des lettres et le Dictionnaire de Bayle », in La Transmission du savoir dans l’Europe des XVI e et XVII e siècles, dir. M. Roig Miranda (Paris 2000), p.501-514.

[13] Sur Jean Bernier, originaire de Blois, médecin à Paris, mis à mal dans les Menagiana, voir Lettre 929, n.18.

[14] Adrien de Valois, Valesiana, ou les pensées critiques, historiques morales de M. de Valois recueillies par M. de Valois son fils (Paris 1693, 12°), voir F. Wild, Naissance du genre des ana, p.264-279.

[15] Ce projet devait être mentionné encore dans la deuxième édition des Menagiana (1694) et devait se fonder sur les nombreux cahiers manuscrits que laissa Denis de Sallo à sa mort en 1669, selon le témoignage de Camusat, qui affirme (en 1734) les avoir consultés : il s’agissait de neuf volumes de « pot-pourri » : sur Denis de Sallo, voir le Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J.-P. Vittu) et D.-F. Camusat, Histoire critique des journaux (Amsterdam 1734), i.6-32 ; F. Wild, Naissance du genre des ana, p.620.

[16] Basnage de Beauval avait annoncé les Vitæ Paparum Avenionensium de Baluze dans l’ HOS, dès le mois de novembre 1690 ; il mentionne de nouveau cet ouvrage, sans doute à la suite de la présente lettre, au mois d’août 1693, art. XII, et de nouveau en novembre 1693, art. XI ; il lui consacre enfin un compte rendu au mois d’avril 1696, art. VIII.

[17] Nous n’avons pas réussi à identifier cet ouvrage, qui n’est pas mentionné par Basnage de Beauval dans l’ HOS.

[18] Voir ci-dessus, n.3.

[19] Le titre, réduit à cette formule, est assez courant. Le pamphlet évoqué par Janiçon émane certainement du milieu « janséniste », mais nous n’avons pas réussi à l’identifier plus précisément.

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