Lettre 936 : Pierre Bayle à Jean-Alphonse Turrettini

A Rotterdam le 20 e d’aout 1693

Les remercimens particuliers que je vous dois, Monsieur, du soin que vous avez pris de m’envoier la lettre de Mr Jannisson [1], et deux livres de Mr Graverol [2], me font prendre la resolution de vous ecrire aujourd’hui pour vous temoigner ma reconnoissance. Je joindrois ici un billet pour Mr Jannisson afin de le remercier tres-humblement lui aussi de la bonté qu’il a euë de m’envoier de si bons et de si solides eclaircissemens, mais comme il me marque qu’il est sur le point d’aller faire un voiage en Guienne, je ne sai si mon billet le trouveroit encore à Paris. Dans cette incertitude je me contente de vous sup[p]lier à tout hasard de vouloir bien l’assurer de mes tres humbles services.

Quelque bon que soit le memoire qu’il m’a communiqué touchant Martin Akakia professeur en medecine à Paris sous Francois I er il me laisse un petit doute que je veux tacher de lever s’il y a moien avant que l’imprimeur en soit là [3]. C’est Monsieur que les Antiquitez de Paris du Pere Du Breul [4] m’apren[n]ent dans la liste des professeurs du College royal, que Martin Akakia etoit professeur royal en medecine dès l’an 1577 et que Pierre Seguin fut mis à sa place le 20 e septembre 1594. Cela semble supposer que Martin Akakia vecut jusqu’en 1594. Or ce seroit avoir vecu beaucoup plus que l’on ne fait d’ordinaire, car il etoit disciple du professeur Brissot environ l’an 1518.

Autre doute ; je ne vois personne qui qualifie le premier Martin / Akakia, professeur au College royal, mais seulement professeur en medecine dans l’université [5]. Ces deux charges sont differentes ; la premiere suppose l’autre, mais celle cy est souvent sans la premiere.

En 3 e lieu j’apprens par le memoire de Mr Janisson que le premier Martin Akakia laisse un fils nommé comme lui et medecin comme lui, et que ce fils fut pere d’un autre Martin Akakia, medecin aussi, et d’une fille mariée à Jean Seguin. Cela etant le petit fils est celui dont Patin a parlé comme etant mort en 1605 et il pourroit etre que le second Martin Akakia est celui dont les Antiquitez de Paris parlent. Afin donc de n’affirmer pas faussement que Martin Akakia disciple de Brissot et professeur en medecine à l’université de Paris, a eté professeur royal en medecine dès l’an 1577 et que sa place fut occupée en 1594 par Pierre Seguin ; il faut que je sache s’il est possible en quelle année mourut le premier Martin Akakia, si c’est lui ou son fils qui est mentionné dans les Antiquitez de Paris [6]. Si Mr Jannisson est encore à Paris quand vous recevrez cette lettre Monsieur, il pourra peut etre ap[p]rendre cette particularité au meme lieu où il en a ap[p]ris tant d’autres sur cette famille, en tout cas il n’y auroit qu’à jetter les yeux sur l’ Histoire des professeurs royaux composée par Guillaume Du Val et imprimée à Paris en 1644 in 4° [7]. Mr Leers m’avoit promis de faire acheter ce livre à Paris, et n’en a rien fait encore. Je vous demande tres humblement pardon Monsieur de mes importunitez[.]

Vous allez voir au premier jour une solennelle assemblée de l’Acad[émie] franc[oise], où sans doute la bataille de Langen [8] sera fort preconisée. Je vous puis dire que communement parlant elle passe ici pour un avantage tres reel et tres important remporté par les Alliez. La / perte de ceux qui sont demeurez les maitres du champ de bataille est si enorme tant en soldats, qu’en officiers et en personnes de haut rang, et celle de ceux qui ont pris la fuite est si petite tant en officiers qu’en soldatesque, qu’on a de la peine à comprendre qu’on se soit allarmé pour si peu de chose, car j’avouë que l’on a eté ici pendant deux jours un peu etonné, mais au bout de deux jours vous n’eussiez entendu que chants de triomphe, que nouvelles menacantes et insultantes dans nos gazettes, et que descriptions affreuses de l’etat pitoiable où se trouvait l’armée du duc de Luxembourg, ce qu’on prouvoit par des lettres interceptées. Il a paru une lettre en francois qui venoit d’un chapelain du roy d’Angleterre [9] portant qu’un chirurgien venu de l’armée de France avoit asseuré qu’on avait coupé plus de bras qu’il n’en faudrait pour charger six charrettes. Nous comptons Pignerol et Belgrade, pour deux villes prises [10].

Ce matin nous avons bien parlé de vous chez Mr Leers les deux freres Basnage et leur beau frere Monsieur Bauldri [11] et moi. On a reimprimé in folio les • œuvres de Louis de Dieu [12], reveües et augmentées sur les manuscrits de l’auteur[ ;] le meme auteur qui a fait des notes sur la confession catholique de Sanci [13], en fait sur le Catholicon d’Espagne qu’il fera imprimer [14]. La Vie de Monsieur Du Bosc accompagnée de plusieurs lettres, harangues, etc. est achevée d’imprimer [15], je n’ai pas encore lu le Testament politique de Monsieur Colbert [16], piece composée à La Haye par un homme qui fait je croi son gagne-pain de ces sortes de compositions.

Adieu mon cher Monsieur, je suis votre tres-humble et tres-obeissant serviteur Bayle

 

A Monsieur / Monsieur Turretin / chez Monsieur Bernard / Banquier, rue Monconseil / A Paris

Notes :

[1] Il s’agit de la lettre de Janiçon à Bayle du mois de juillet ou d’août 1693 (Lettre 933). Rappelons que Jean-Alphonse Turrettini séjournait à cette époque à Paris : voir Lettre 933, n.1.

[2] Sur ces ouvrages envoyés par Graverol, voir Lettre 933, n.3.

[3] Sur ces informations concernant la famille de médecins Akakia, à laquelle Bayle allait consacrer un article du DHC, voir Lettre 933, n.10.

[4] Jacques Du Breul, Le Théâtre des antiquités de Paris, divisé en quatre livres (Paris 1612, 4°).

[5] Dans l’article du DHC consacré au premier Martin Akakia, Bayle précise qu’il était « professeur en médecine, dans l’université de Paris » et non pas au Collège royal. C’est son fils, nommé aussi Martin Akakia, qui devint « professeur roial en chirurgie », comme l’indique Bayle à l’article suivant.

[6] Dans l’article du DHC, rem. E, Bayle précise que le premier Martin Akakia mourut en 1551 et réfute « ceux qui ont mis la mort de notre Martin Akakia à l’année 1605 ». A l’article « Akakia (Martin) Parisien, fils du précédent », rem. C, il précise qu’il tient cette information de « Mr Pinsson des Riolles (avocat au Parlement de Paris), qui a pris la peine le plus obligeamment du monde de m’envoyer plusieurs particularitez concernant les Akakia ». On voit que les questions posées par Bayle, d’abord à Janiçon, ensuite à Turrettini, ont été communiquées à Pinsson des Riolles. En revanche, Bayle supprime dans le DHC la référence à l’ouvrage de Jacques Du Breul (1528-1614), Les Antiquitez et choses plus remarquables de Paris, recueillies par M. Pierre Bonfons, augmentées par frère Jacques Du Breul (Paris 1608, 8°), qui connut une deuxième édition en 1612 et une nouvelle édition augmentée par Claude Malingre : Le Theatre des antiquitez de Paris : où est traicté de la fondation des eglises et chapelles de la cité, université, ville, et diocese de Paris : comme aussi de l’institution du Parlement, fondation de l’université et colleges, et autres choses remarquables (Paris 1639, folio).

[7] Guillaume Du Val, Le College royal de France, ou institution, establissement et catalogue des lecteurs et professeurs ordinaires du roy, fondez à Paris, par le grand roy François I er ; avec la reverence et requeste des lecteurs du roy, faicte et prononcée par le doyen de leur compagnie, le 16 juillet 1643 (Paris 1644, 4°).

[8] C’est la bataille de Neerwinden que Bayle désigne ainsi (l’ancien nom de ce lieu était en fait « Landen »). La bataille fut remportée par le duc de Luxembourg sur Guillaume d’Orange le 29 juillet 1693. Ce fut la première fois que l’infanterie française chargea à la baïonnette. Le duc de Chartres, le futur régent, avait commandé la cavalerie et Louis XIV s’attacha à l’éloigner des combats par la suite : voir J. Cornette, Chronique du règne de Louis XIV (Paris 1997), p.405. Sur la bataille, voir la Gazette, nouvelle de Paris du 8 août, et la Lettre du Roy, écrite à Monseigneur l’archevêque de Paris, duc et pair de France, commandeur des ordres du Roy, pour faire chanter le Te Deum en l’église de Notre-Dame, en action de grâces de la victoire remportée sur les ennemis en Flandre, par l’armée du Roy, commandée par Monsieur le maréchal duc de Luxembourg (Lyon 1693, 4°), ainsi que le Mercure galant, août 1693, II e partie : « Relation de la bataille de Neerwinde gagnée par l’armée du Roy, commandée par M. le maréchal duc de Luxembourg ».

[9] Nous n’avons pas réussi à identifier le chapelain du roi ni le chirurgien dont Bayle fait mention. Il se peut qu’il s’agisse de William Fleetwood (1656-1723), nommé chapelain du roi Guillaume et, « par le crédit du Dr [ Henry] Godolphin [1648-1733], ci-devant principal du collège d’Eton et doyen de Saint-Paul [...], membre de ce collège et recteur ou curé de Saint-Augustin à Londres ». William Dawes (1671-1724) ne fut nommé chapelain du roi Guillaume qu’en 1694 ou 1695, semble-t-il : sur ces deux chapelains, voir Chaufepié, s.v. Parmi les chapelains royaux, on peut citer également Offspring Blackall (1654-1710).

[10] Bayle traduit bien le sentiment du moment, mais celui-ci fut trompeur. Le siège de Belgrade commença le 13 août sous le commandement de Charles-Eugène, duc de Croÿ (1651-1702), mais il fut levé le 10 septembre suivant. Pignerol devait être bombardé par le prince Eugène à la fin du mois de septembre, mais la défense de la ville tint bon : Bayle mentionne ces événements dans le DHC, art. « Micrælius », rem. D, à propos de l’ouvrage de Johannes Micrælius augmenté par Daniel Hartnac, Historia politica (Lipsiæ 1702, 4°, 2 vol.). Voir aussi la Gazette, nouvelle de Vienne du 9 août sur Belgrade, et nouvelle de Suze du 21 août sur Pignerol.

[11] Sur Paul Bauldry, professeur à l’université d’Utrecht, gendre de Basnage de Beauval, voir Lettre 683, n.2.

[12] Louis de Dieu, Critica sacra sive animadversiones in loca quædam difficiliora veteris et novi Testamenti, editio nova, recognita ac variis in locis ex auctoris manuscriptis aucta (Amstelædami 1693, folio).

[13] Sur cette édition par Jacob Le Duchat de l’ouvrage d’ Agrippa d’Aubigné, Confession catholique du sieur de Sancy et declaration des causes tant d’Estat que de religion qui l’ont meu à se remettre au giron de l’Eglise romaine (s.l. 1600 ?, 8° ; Cologne 1693, 12°), voir Lettres 930, n.3, et 938, n.5.

[14] Allusion au projet de Jacob Le Duchat de publier chez Henry Desbordes une nouvelle édition de la Satire ménippée sous le titre : Satyre menippée de la vertu du catholicon d’Espagne, et de la tenue des etats de Paris. Nouvelle édition, imprimée sur celle de 1677, corrigée et augmentée d’une suite de remarques sur tout l’ouvrage, pour l’intelligence des endroits les plus difficiles (Ratisbonne [Amsterdam] 1696, 8°), qui devait connaître une nouvelle édition corrigée et augmentée (Ratisbonne [Amsterdam] 1699, 12°). Sur cet ouvrage remarquable, voir les éditions critiques établies par M. Martin (Paris 2007 ; Saint-Etienne 2010) et, parmi de nombreux travaux, Etudes sur la « Satyre ménippée », dir. F. Lestringant et D. Ménager (Genève 1977) ; M. Martial, « De la Vertu du catholicon à la Satyre menippée : les libelles diffamatoires et l’émergence d’une nouvelle conception de la satire », in La Satire dans tous ses états, dir. B. Renner (Genève 2009), p.327-361 ; C. Nédelec, « Le politique travesti : l’influence de la Satyre ménippée au XVII e siècle », in Mémoires de guerre de religion. La Concurrence des genres historiques (XVI e-XVII e siècle) (Genève 2007), p.175-192. Voir aussi Lettre 922, n.1.

[15] Sur cet ouvrage par Philippe Le Gendre, voir Lettre 932, n.10.

[16] Gatien Courtilz de Sandras , Testament politique de Messire Jean-Baptiste Colbert, ministre et secrétaire d’Etat, où l’on voit tout ce qui s’est passé sous le regne de Louis le Grand jusqu’en l’année 1684 (La Haye 1693, 12°) ; l’ouvrage connut un certain succès puisque la troisième édition fut publiée par Henri van Bulderen dès l’année suivante ; il fut également traduit en anglais par John Augustine Bernard : The Political Last Testament of Monsieur John Baptist Colbert, late minister and secratry of State to Lewis XIV (London 1695, 8°).

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