Lettre 938 : Pierre Bayle à Jacob Le Duchat

[Rotterdam,] Le 7 de septembre 1693

Monsieur,

Aucune affaire n’auroit eté capable de me faire différer si longtems à me donner l’honneur de vous écrire, si un accident imprévû n’avoit egaré votre lettre [1] parmi plusieurs autres papiers. Un vent • assez violent trouva en mon absence la fenêtre de mon • cabinet ouverte, et y confondit mille sortes de papiers. Une servante qui crut remedier au mal en allant fermer la fenetre, en fit plus que le vent parce qu’elle rassembla en un morceau ce qui etoit dissipé et ce qui etoit pret de l’etre, de sorte que ce n’a eté qu’apres avoir trouvé un jour bien libre pendant nos vacances de la sepmaine passée qui etoit la foire de notre ville, que j’ai eu le courage de debrouiller ce cahos, et d’en tirer la belle et curieuse lettre dont vous m’avez honnoré, Monsieur. Elle est aussi accomplie qu’une lettre le puisse etre, mais comme nihil est ab omni parte beatum [2], il y a un defaut bien notable, c’est que vous m’y donnez des eloges que je ne merite point et que je vous restitue avec toute sorte de justice c’est à vous qu’ils sont dus, c’est ainsi que doivent parler de vous ceux qui ont l’honneur de vous ecrire.

Je n’oserois accepter, Monsieur, ce que vous m’offrez si obligeamment, je veux dire quantité de vieux livres curieux et bien choisis, dont vous avez fait provision pendant votre sejour de Paris ; si j’avoi jamais le bien de vous voir, ou de savoir que vous eussiez choisi votre retraitte dans ce pays, je prendrois la liberté de vous en demander tantot l’un, tantot l’autre, mais ils sont en trop bonnes mains pour ne devoir pas y demeurer. Il m’en manque un si grand nombre que ce seroit un opera que d’en vouloir dresser un memoire.

Je vous suis tres obligé de ce que vous m’indiquez touchant la famille du cardinal de Pellevé [3], car encore que Mr Le Laboureur se soit etendu là-dessus [4], il est avantageux de savoir, comme vous me l’apprenez, Monsieur, que d’autres livres antérieurs en parlent.

Je tacherai de chercher et de trouver, s’il m’est possible, quelque eclaircissement aux difficultez que vous me faites l’honneur de m’indiquer, soit pour la Confession de Sancy [5], soit pour le Catholicon [6]. Je n’espere pas d’y reussir, car puisque cela vous arrete, vous qui etes infiniment plus versé que moi dans toutes ces choses, que puis-je me promettre ? Mais j’y songerai, et j’attens avec impatience que le libr[aire] Des Bordes imprime votre Catholicon où j’apprendrai mille choses curieuses, comme j’ai fait dans les Remarques sur Sancy [7].

Je suis persuadé que Jean Paul Buisson [8] avoit eu commerce avec sa sœur et en avoit eu un fils, sans avoir jamais songé à l’épouser ; et j’ai lu dans les notes marginales de mon Guicciardin [9] (c’est l’imprimé à Venise in 4° an 1640) qu’une des raisons pourquoi le pape Leon X fit decapiter cet homme, fut l’inceste avec sa sœur. Guicciardin en parlant de ce supplice ne touche point cette cause, parmi plusieurs autres ; mais il dit qu’il se reconnut coupable dans sa prison de plusieurs plaisirs illicites piaceri nefandi [10]. L’italien dit plus que mon « illicites ». C’est vers la fin du livre XVII, que Guicciardin parle de cela.

C’est un fait assez douteux que Pierre Du Moulin ait ecrit l’ Anti-Coton [11] ; mais l’auteur, qui qu’il soit, avoit grand tort de ne pas savoir que Boucher avoit fit le livre De justa Henrici III abdicatione [12] ; car Guillaume Barclai qui dedia en 1600 son livre contre les monarchomaques à Henri IV [13] le réfute en citant Boucher et remarquant qu’il s’en etoit dit l’auteur et s’etoit vanté que le livre etoit commencé d’imprimer • dez avant la mort d’Henri III. /

Messieurs Hallwin dont le cadet a eté condamné à une prison perpétuelle [14] ne sont que d’une famille bourgeoise de Dort ; mais la personne dont vous me parlez venoit d’une tres ancienne famille de Picardie dont les biens fondirent dans celle d’un maréchal de Schomberg (sous Louis XIII), qui porta quelque tems le titre de duc d’Allwin [15].

Je suis avec toute sorte d’estime, Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

Je vous prie d’excuser mes ratures.

Notes :

[1] Jacob Le Duchat (1658-1735), avocat à Metz, lettré et érudit, s’était converti sans sincérité à la Révocation. Il devait s’enfuir en 1700 à Berlin, où lui furent confiées diverses charges dans la magistrature. Une seule lettre de Jacob Le Duchat à Bayle nous est parvenue, datée du 3 juin 1702, mais son écriture minuscule est bien connue grâce à ses copies des lettres de Bayle, qui sont conservées à la BL de Londres et qui sont notre unique source pour certaines lettres. Voir aussi T.P. Fraser, Le Duchat, first editor of Rabelais (Genève 1971), et O. Donneau, « Réceptions, études et usages de l’univers rabelaisien aux Refuges protestants », dans H. Bost et C. Lauriol (dir.), Refuge et Désert. L’évolution théologique des huguenots de la Révocation à la Révolution française (Paris 2003), p.185-206.

[2] Nihil est ab omni parte beatum : Horace, Odes, ii.XVI.28 : « rien n’est heureux à tous égards ».

[3] Nicolas de Pellevé (1518-1594) devint évêque d’Amiens en 1552 et archevêque de Sens en 1562 ; il fut créé cardinal par le pape Pie V en 1570 et, en 1588, il devint archevêque de Reims. Il fut l’un des derniers chefs de la Ligue et mourut peu après l’entrée triomphale d’ Henri IV à Paris. Bayle le mentionne dans l’article « Jour » et dans sa Dissertation sur le jour (note marginale r) ajoutée en appendice au DHC (voir Lettre 916, n.6) : « [...] ce n’est pas une affaire que de passer d’un jour de bréviaire à l’autre : et si le cardinal de Pellevé, transporté inopinément du jour de la conversion de saint Paul à celui de saint Polycarpe, avoit pu remédier à ce contretems par le secours du bréviaire, il auroit moins mal harangué qu’il ne fit à l’ouverture des Etats de la Ligue. »

[4] Jean Le Laboureur, Les Tombeaux des personnes illustres, avec leurs éloges, généalogies, armes et devises (Paris 1642, folio).

[5] La Confession catholique du sieur de Sancy (s.l. 1600, 8°) de Théodore Agrippa d’Aubigné (1552-1630) avait paru dans le Recueil de diverses pièces servant à l’histoire d’Henri III, roy de France et de Pologne (Cologne, Pierre Marteau [Amsterdam, Daniel et Lodewijk Elzevier] 1662, 12°), p.309-356, qui connut une nouvelle édition augmentée à Amsterdam chez Abraham Wolfgang en 1666 ; l’édition dont Jacob Le Duchat composa la préface est celle de 1693. L’ouvrage constituait une critique féroce de la servilité et de l’opportunisme de Nicolas Harlay de Sancy, contrôleur général des Finances, en 1597, qui s’était converti une première fois en 1572 après la Saint-Barthélemy ; il revint alors au protestantisme par fidélité à Henri de Navarre, mais crut bon par la suite de revenir au catholicisme, de peur de se voir préférer Sully à la direction des Finances. Le calcul se révéla vain. La Confession comporte une première partie où s’affirme – par ironie – l’autorité absolue du pape et la nécessité de maintenir l’intercession des saints, les reliques et d’autres superstitions « pour n’oster les devotions ». La deuxième partie comporte une attaque politique contre les huguenots : « Ils sont gens qui pour la gloire de Dieu foulent aux pieds toute gloire des Princes » et une profession de foi cynique : « J’ay eu pour but, sans changer, le profit, l’honneur, l’aise et la seurté. Tant que le dessein d’estre huguenot a esté conforme a ces quatre fins, je l’ay suivi sans changer. » Le dernier chapitre est constitué d’une conversation entre Sancy et son « convertisseur », le cardinal Du Perron, et l’ouvrage se conclut par l’éloge de l’opportunisme. L’ironie déployée par Agrippa d’Aubigné a pu servir d’inspiration à Bayle pour une de ses premières œuvres : la Harangue de Mr de Luxembourg à ses juges, composée vers 1679-1680.

[6] Sur le Catholicon ou Satyre ménippée, édité par Jacob Le Duchat, voir Lettre 936, n.14.

[7] L’édition devait sortir chez Henry Desbordes à Amsterdam, sous l’adresse de Ratisbonne, en 1696 : voir Lettre 936, n.14.

[8] Nous n’avons su identifier ce Jean-Paul Buisson coupable d’inceste.

[9] A l’article « Guicciardin (François) » du DHC, Bayle cite les éditions suivantes de l’ Historia d’Italia : l’édition en latin publiée par Cælius Secundus Curion (Basiliæ 1566, folio) ; la traduction établie par Jérôme Chomedey (Paris 1568, folio) ; les traductions anglaise, espagnole, allemande, flamande, citées d’après Isaac Bullart, Academie des Sciences et des Arts, contenant les vies, et les eloges historiques des hommes illustres, qui ont excellé en ces professions depuis environ quatre siécles parmy diverses nations de l’Europe : avec leurs pourtraits tirez sur les originaux au naturel, et plusieurs inscriptions funebres [...] recueïllies de leurs tombeaux […], éd. Jacques-Ignace Bullart (Bruxelles 1682, 1695, folio, 2 vol. ; Amsterdam 1683, folio), i.151 ; la « meilleure édition italienne [qui] est celle qui est accompagnée des notes marginales de Thomas Porcacchi » (Venetiæ 1573, 4°) ; les fragments supprimés par les catholiques et publiés par les protestants (en latin, en italien et en français : Basiliæ 1569, 8° ; s.l. 1602, 8° ; Francfort 1609, 4°) ; l’édition du IV e livre établie par Heidegger dans son Historia Papatus (Amsterdam 1684, 4°), mentionnée dans les NRL, mai 1684, cat. vi (voir aussi NRL, juin 1684, art. I). On a l’impression, d’après sa déclaration dans la présente lettre, que l’exemplaire possédé par Bayle est une réédition de celle de Thomas Porcacchi (Venise 1640, 4°), mais il ajoute aussi (rem. H), à propos de l’édition publiée par Gabriel Giolito de’ Ferrari (Venetiæ 1564, 4°) : « J’ai cette édition ». Quant à l’anecdote sur l’exécution de Jean-Paul Buisson, Bayle ne revient pas là-dessus dans l’article « Guicciardin » du DHC.

[10] La formule italienne piaceri nefandi signifie en effet « plaisirs infâmes ».

[11] Anti-Coton, ou réfutation de la « Lettre déclaratoire » du Père Coton. Livre où est prouvé que les jésuites sont coupables et autheurs du parricide exécrable commis en la personne du roy très-chrestien Henry III d’heureuse mémoire (s.l. 1610, 8°), attribué à César de Plaix, dit Dupleix, sieur de l’Ormoye (?-1641), avocat au Parlement de Paris. Voir aussi A. Baillet, Des satyres personnelles. Traité historique et critique de celles qui portent le titre d’« Anti » (Paris 1689, 12°, 2 vol. ; éd. B. de La Monnoye, Amsterdam 1725, 12°, 17 vol.), I re partie, Second Entretien, ch. I, xii.107-133, sur l’ Anti-Coton, qu’il attribue à Pierre Du Coignet.

[12] Jean Boucher, De justa Henrici tertii abdicatione e Francorum regno, libri quatuor (Parisiis 1589, 8°).

[13] Guillaume Barclay, De regno et regali potestate adversus Buchananum, Brutum, Boucherium, et reliquos monarchomachos (Parisiis 1600, 8°).

[14] La famille Van Halewijn arriva à Dordrecht après la chute d’Anvers en 1585 et appartint à l’élite du patriarcat local. Leurs armes portaient trois lions, ce qui suggère un rapport avec la famille des de Hallwin (Halluin) originaire de Picardie.

[15] Voir Aubert de La Chesnaye des Bois, Dictionnaire généalogique, héraldique, chronologique et historique (Paris 1757-1765, 7 vol.), art. « Schomberg », iii.287 : « Anne de Hallewin, sœur de Charles, duc de Hallewin, pair de France, épousa en 1620 Charles de Schomberg, maréchal de France, marquis d’Epinay, comte de Durretin, en faveur de qui Louis XIII, en décembre 1620, continua le duché-pairie sur la terre de Maignelais, sous le nom de Hallewin pour eux et leurs enfants mâles. Ils moururent sans enfants et ce duché-pairie fut entièrement éteint. »

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