Lettre 94 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

A Paris, le mecredy 29 may 1675

Mad[am]e de Montespan meine une vie tout à fait devote [1]. Ce ne sont que prieres et qu’examens de conscience dans tout son domestique. Elle prend un soin extreme de faire catachiser ses laquais. Il se fait une priere generale le matin dans sa maison où tous les domestiques sont appellez. Apres midy elle se va promener, au retour, encore une autre priere pour tous ses gens. Sans conter les penitences qu’elle peut faire quand elle est dans son oratoire[.] Cela est tout à fait bien entendu à une dame de sa profession, et comme il y a des gens dans le monde qui protestent qu’ayans toujours mal jugé des actions du prochain, ils n’ont jamais eu sujet de s’en repentir [2] ; plusieurs traittent de devotion de commande tout ce que madame de Montespan prattique, et soutiennent qu’il y a plus d’esprit que de crainte de Dieu, dans son fait. S’ils se trompent, ils y aviseront.

On recommence icy les murmures contre la lenteur des Suedois [3]. Ce sont des gens qui ont bien de la peine à commencer la rupture, leurs parties n’en ont guere moins. De cette façon, ils ne font que s’entre regarder. La France auroit besoin d’etre secondée autrement, et son activité bouillante ne suffisant pas à commettre les Suedois avec Mr l’ Electeur de Brandeb[ourg], les railleurs disent qu’à moins qu’une furie vienne les animer et les bruler de sa torche, ils ne feront point de demarche à l’offensive. Il y a des gens icy ausquels il tarde de pouvoir dire co[mm]e fit Alecto dans Virgile, Æneid[e] 7. à la deesse Junon, apres avoir fait battre les Troyens et les Latins à l’occasion d’un cerf

En perfecta tibi bello discordia tristi

Dic, in amicitiam coeant et fœdera jungant

Quandoquidem Ausonio respersi sanguine Teucros [4]

Enfin ce qui • s’appelle au meme lieu de Virgile sanguine bellum imbuere, et primæ committere funera pugnæ [5], tarde trop à venir, pour le bien de la France, du coté de l’Oder. / 

L’intelligence que le R[oi] avoit dans Cambrai ayant eté decouverte, S[a] M[ajesté] n’a pas jugé à propos de s’attacher à cette place. Ainsi l’armée a pris la route de la Meuse. Mr le marechal de Crequy a fait le siege de Dinan [6] et on veut meme qu’il s’en soit deja rendu maitre. On ne sait que par de legeres conjectures que le Roy entreprendra Namur afin d’avoir toute la Meuse jusqu’à Mastricht [7].

Mr de Turenne est arrivé à Colmar et se prepare à se bien deffendre contre les Confederez qui sont sur le point de passer au deca* du Rhyn, car on dit que Mr de Montecuculi est dejà à 3 lieues de Strasbourg. Il semble que ce general ne soit pas tout à fait asseuré du pont de cette ville, puis qu’il en fait construire d’autres pour le passage de son armée [8].

Il n’y a que ceux de Bourdeaux qui ayent eté bons marchans de leur sedition [9], car le gouverneur de Rennes ayant fait tirer sur les mutins de cette ville, il y en eut 10 ou 12 tuez ce qui appaisa toute l’emeute [10], si ce n’est que 3 jours apres elle recommencea pour bruler seulement le temple de ceux de la religion [11]. Ceux de Bergerac, de Langon, de Marmande et autres villes de Guyenn[e] ayant esperé que leurs seditions leur reussiroient aussi bien qu’aux Bourdelois, en ont voulu tater, mais ils ont eprouvé qu’il n’est pas tous les jours fete, car Mr le marechal d’Albret [12] en a fait pendre plusieurs, ce qui a retenu les autres villes de la province.

On a deffendu icy toutes sortes de marchandises où il entre de l’or et de l’argent, la reyne a depeché expres au Roy po[ur] savoir si S[a] M[ajesté] en veut excepter les dames de son palais et ses dames d’honneur [13]. Il faut que les ennemis soient bien asseurez que le roy de Dannemarck [14] se declarera pour eux, et que le duc d’Hanover et l’eveq[ue] de Munster [15] ne favoriseront point la Suede, ou que celle cy n’agira point, puis qu’ils font filer toutes leurs trouppes du coté de l’Alsac[e]. Nous voila aux termes de l’année passée, 10 contre 30. Avec tout cela, le roy donnera de la peine à ses ennemis. La priere que l’on fait pour luy devroit etre changée, car au lieu de Et si tes ennemis te surpassent en nombre, Qu’il les fasse ceder à ton cœur indomté, Il faudroit mettre puis que tes ennemis te surpassent en nombre [16], etc.

Notes :

[1] Sur la rupture entre Louis XIV et Mme de Montespan, voir Lettre 89, n.17. Par la suite, le nouveau confesseur du roi, le Père La Chaise, jésuite, ayant permis le retour de Mme de Montespan à la Cour qu’elle avait désertée quelques semaines, les deux célèbres amants ne tardèrent pas à reprendre leur liaison, de nouveau passagèrement interrompue l’année suivante, au moment du Jubilé, de sorte que Louis XIV fut en mesure de communier à cette occasion. La rupture finale, associée à la brève liaison du Roi avec Mlle de Fontanges, en avril 1679, et à l’influence grandissante de Mme de Maintenon (la veuve de Scarron reçut ce titre en 1674) sur le monarque, ne s’opéra qu’en 1681, et Mme de Montespan ne s’éloigna de la Cour qu’en 1686. Les protestants ironisaient volontiers sur une affaire qui scandalisait d’ailleurs tout autant les catholiques rigoristes, dont Bossuet, un moment, avait pu faire prévaloir la voix.

[2] La charité doit détourner de cette attitude, mais celle-ci n’en est pas moins perspicace : voir NLCG, xii.12 et aussi xv.2, et E. Labrousse, Pierre Bayle, ii.475, n.8.

[3] Voir Lettre 65, n.105, et le commentaire de la Gazette, dans l’ordinaire n° 138, nouvelle de Hambourg du 6 décembre 1674. Sur la campagne ultérieure des Suédois en Brandebourg, voir Lettre 100, n.11.

[4] Virgile, Enéide, vii.545-47 : « La voilà consommée dans une sinistre guerre, cette discorde que tu voulais ; dis-leur de se retrouver amis et de conclure des accords. Sur les fils de Teucer, le sang a coulé, grâce à moi. » Par inadvertance, Bayle rompt la syntaxe de la phrase précédant la citation en écrivant « A » (capitale) la déesse Junon… ».

[5] Virgile, Enéide, vii.541-2 : « baigner la guerre dans le sang » et « engager les meurtres d’un premier combat ». Bayle met à l’infinitif les verbes qui sont au parfait dans l’original.

[6] Sur Créqui, voir Lettre 92, n.11. Dinant tomba aux mains des Français le 19 mai 1675, mais la citadelle résista jusqu’au 29. Voir le récit de cette prise dans les ordinaires de la Gazette, n° 53, nouvelle du camp de Gevry du 22 mai 1675, et n° 55, nouvelle de Paris du juin 1675.

[7] Sur ces conjectures, voir Lettre 92, p.171 et n.11 ; elles se révélèrent fausses ; la Cour les avait encouragées en sous-main pour mieux dissimuler ses véritables projets militaires.

[8] Bayle tire ces renseignements de la Gazette, n° 43, nouvelle de Strasbourg du 8 avril 1675, n° 51, nouvelle de Sélestat du 11 mai 1675 et n° 53, nouvelle de Philipsbourg du 15 mai 1675. La suite des événements sera rapportée dans l’ordinaire n° 53, nouvelle de Strasbourg du 16 mai 1675 et n° 55, nouvelle de Strasbourg du 23 mai 1675.

[9] La Gazette ne fournit qu’un commentaire fort laconique sur ces événements : dans l’ordinaire n° 32, nouvelle de Paris du 6 avril 1675, on lit seulement : « Quelques particuliers mal intentionnez ont excité une sédition à Bordeaux, que le maréchal d’Albret a apaisée par ses soins. » En réalité, Bordeaux avait connu de sérieuses émeutes, fin mars 1675, protestations contre les taxes nouvelles rendues nécessaires par la poursuite de la guerre. Le maréchal d’Albret, gouverneur de Guyenne (sur lui, voir ci-dessous, n.12) ne put faire revenir le calme que par des concessions : on retarda la levée des nouveaux impôts et le maréchal s’engagea à intercéder auprès du Roi pour les faire abolir. Il n’obtint aucun résultat et en août 1675 allait s’abattre sur la ville une dure répression, qui entraîna pour les Bordelais de ruineux logements de troupes et s’assortit de sanctions contre le Parlement, dont l’attitude avait été ambiguë au moment des émeutes, qu’il n’avait que mollement réprouvées.

[10] La révolte du papier timbré ou des bonnets rouges éclata en Bretagne, d’abord à Rennes (le 18 avril 1675), puis à Nantes (les 20 avril et 3 mai 1675). Dans les campagnes, de sérieux troubles débutèrent en mai. Sur la foi de la Gazette (voir ci-dessus, n.9), Bayle se trompe en croyant ces désordres jugulés : il allait y avoir à Rennes de grosses échauffourées les 9, 10 et 11 juin.

[11] Le temple de Rennes, situé hors les murs de la ville épiscopale, à Cleunay, fut détruit le 25 avril 1675, pour la quatrième fois, car il avait été incendié déjà en 1613, en 1654 et en 1660. En 1675, le Conseil condamna la ville à reconstruire le temple, parmi toutes les sanctions qui s’abattirent alors sur les Bretons : voir L. Bastide, « La révocation de l’Edit de Nantes à Rennes », BSHPF, 77 (1928), p.243, n.1, et, surtout, B. Vaurigaud, Essai sur l’histoire des Eglises réformées de Bretagne (1535-1808) (Paris 1870), ii.325-334. Dans ce dernier ouvrage, une coquille s’est glissée, p.325, quant au millésime de l’incendie, facile à rectifier.

[12] Par la grâce de Mazarin, maréchal d’Albret depuis 1653, César-Phœbus, baron de Pons, comte de Miossens (1614-1676), devint gouverneur de Guyenne en 1670. S’il avait habilement temporisé avec les Bordelais (voir ci-dessus, n.9), il avait su étouffer dans l’œuf les tentatives de leurs imitateurs dans les villes de moindre importance de son gouvernement. Apparenté à Mme de Montespan, et, par ailleurs, grand ami de Scarron, puis de la veuve de celui-ci, le maréchal joua un rôle dans l’ascension de Mme de Maintenon.

[13] Nous n’avons pas trouvé dans la Gazette de mention explicite de cette interdiction d’importer des étoffes ou des objets dans la fabrication desquels entrerait de l’or ou de l’argent.

[14] Depuis 1670, le roi de Danemark était Christian V (1646-1699). Allié avec les Provinces-Unies depuis mai 1673, il allait seconder le Brandebourg contre la Suède.

[15] Le duc de Hanovre, Jean-Frédéric de Brunswick-Lunebourg, qui mourut en 1678, et le prince-évêque de Münster, Christoph-Bernard van Galen ; allié de la France en 1672, ce dernier avait changé de camp en 1674 : voir Lettre 55, n.4.

[16] Bayle fait probablement allusion aux termes bibliques utilisés dans la liturgie réformée dans la prière pour le roi, mais nous n’avons su en localiser un texte imprimé, ni une source scripturaire.

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