Lettre 95 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Paris, le 14 juin 1675]
M[on] t[res] c[her] f[rere],

J’avois conceu quelque esperance en vertu de ce que vous m’aviez appris [1] de l’amendement qui etoit arrivé à la maladie de la personne que nous pleurons. J’attendois une confirmation de l’avis que j’avois receu de sa reconvalescence*, mais au lieu de cette heureuse nouvelle, j’ay receu celle de sa mort [2]. Ah que je trouve ce terme dur et insupportable et difficile à ecrire ! Quel cœur de marbre ne se fondroit en pleurs, à la mort d’une mere comme celle que nous avons perdue ? Tout ce que vous me narrez du souvenir tendre et passionné qu’elle a eu de moi jusques à sa fin, ne sert qu’à me faire deplorer davantage la grandeur de ma perte, et ajoute de nouveaux degrés à une tristesse qui seroit excessive sans cela. Il ne faloit pas attendre de sa pieté, une fin moins edifiante, que celle par où elle a terminé une vie emprainte de tant de crainte de Dieu, de tant de foi, et de charité : neantmoins, c’est une nouvelle faveur celeste, que la nature de son mal n’ait point traversé les demonstrations exterieures de son zele*, comme il est arrivé à plusieurs personnes de saincteté eminente, que les dispositions secrettes de leur ame, n’ont peu eclatter au travers des maux qui travailloient leur corps. Dieu a voulu soulager par là les regrets que cette mort devoit apporter, et remplir d’edification ceux qu’il trouvoit à propos d’affliger d’autre coté, en les separant d’une personne si chere et si precieuse. Pleurons m[on] c[her] f[rere] pleurons. La perte que / nous avons faitte est trop grande pour ne legitimer pas les regrets, les soupirs, et les pleurs les plus immoderez

Quis desiderio sit pudor aut modus

Tam chari capitis ? præcipe lugubres

Cantus Melpomene, cui liquidam pater

Vocem cum cithara dedit.

Horat[ius] Od[arum] 24, L. 1. [3]

mais demandons en meme tems à Dieu qu’il donne efficace* à sa parole pour nous remplir de consolation. Si quelque chose est capable de relever nos esprits abbatus sous le poids de cette angoisse, c’est la foi de la resurrection des morts, en vertu de laquelle nous serons rejoints à ceux dont la mort nous a separez violemment. C’est pour ce siecle à venir, et pour cette vie qui suivra la resurrection qu’il nous faut uniquement travailler. Tout ce qui est du siecle present, est sujet à des inconstances si facheuses, qu’il faut etre bien temeraire pour s’en promettre un solide contentement. S’il y a du plaisir d’avoir une mere de grand merite et d’une tendresse incomparable, il y a encore mille fois plus de deplaisir de s’en voir privé. C’est pourtant une loy irrevocable. Le beau chois que celui de n[otre] f[rere] d’avoir choisi pour le sujet de ses predications, l’article* de la resurrection. C’aurait eté pour moi un grand et salutaire appareil*, que de l’ouyr dans cette douleur eloquente dont vous me dittes tant de merveilles, et une autre personne encore qui m’a fait l’honneur de m’ecrire [4] (faites lui mes baisemains et mes excuses de ce que je renvoye à une autrefois la reponse qui luy est deue pour les obligeantes et eloquentes marques de / son amitié). J’en croi plus que vous ne m’en sauriez dire, car je me souviens tres bien de la grande et belle naissance* qu’il a eue toujours pour la predication, et je ne doutte pas que l’orateur qui est piqué personnellement dans l’affaire qu’il traite, ne pousse des mouvemens beaucoup plus forts qu’à l’ordinaire. Il n’est pas besoin que je vous dise que le portrait [5] que la bienheureuse defunte a si long tems attendu, etoit en chemin avant que j’eusse receu votre derniere semonce. Si vo[us] saviez que je partis de la republique laissant ce portrait à demi barbouillé [6] ; et que dés le lendemain de mon arrivée icy je me transportai ches un peintre ; que dés que l’ouvrage fut pret je le remis au messager ; et que lors que je vous renvoyois à quand il seroit sec [7], il etoit fort vrai que quelque peintre en avoit deja fait une ebauche, laquelle n’a eté conduitte à sa perfection qu’à cause que j’ai eté contraint de changer de lieu [8] ; si, dis je vous saviez toutes ces choses, vous ne me reprocheriez rien à cet egard. Emploiez vous m[on] c[her] f[rere] à consoler par toutes voyes deües et raisonnables et sur tout par une complaisance* universelle, celui à qui nous devons la vie. Son amitié pour cette chere moitié de lui meme qui lui vient d’etre ravie, le fait regarder son etat present comme une solitude. C’est à vous autres à la luy rendre la moins ennuyeuse* qu’il se pourra. Si j’etois à portée d’y travailler, je vous asseure que je n’y epargnerois aucune chose qui dependit de moi. Je me recommande à notre loyal Freinshemius [9]. Quant à la parenté vous luy ferez mes complimens au pro rata [10] de la connois / sance qu’ils ont de moi... Je ne sai d’où vient que vos lettres viennent seules, et notre bon ami Mr Carla a conclu que vous aviez ecrit à l’insceu des autres, puis que mon frere luy a dit en propres termes Mon pere ni mon frere ne sont pas en etat de vous ecrire... Ce que vous m’exhortez de vous ecrire amplement, n’est pas venu en son lieu. Je suis presentement si occupé, et occupé à des choses qui ne me plaisent gueres, que je ne puis qu’à peine trouver le tems necessaire pour ecrire des billets. C’est bon à vous qui n’etes comtable de votre tems à personne, d’ecrire de longues lettres. Joüissez long tems de cette felicité, et plaignez mon sort qui ne veut pas que je puisse cultiver mon petit fonds. Quand m[on] f[rere] sera arrivé à Montauban [11], il y aura moyen de vous faire tenir ce que vous demandez. Soyez persuadé de mon affection sincere et ardente. V[ot]re &c.
ce 14 juin 1675

Notes :

[1] Aucune des lettres venues du Carla auxquelles Bayle fait allusion ici ne nous est parvenue.

[2] Le registre des décès de l’Eglise réformée du Carla, tenu de la main de Jean Bayle et conservé actuellement aux Archives départementales de l’Ariège (cote 3 E 490) consigne : « le jeudi 21 mars 1675 mourut Damoiselle Jane de Bruguière, ma tres chere femme ». La Lettre 101 nous apprend que Bayle laissa passer un certain temps avant d’écrire aux siens, car il espérait joindre son frère Jacob quand ce dernier serait à Montauban et qu’il prévoyait que la mort de Jeanne Bayle aurait retardé le départ du voyageur.

[3] Horace, Odes, I.xxiv.1-4 : « Comment ne pas pleurer une tête si chère ? Est-il possible de modérer sa douleur ? Enseigne-moi des chants de deuil, Melpomène, toi qui as reçu de ton père une voix limpide, avec la cithare. »

[4] Cette lettre de Jean Bruguière de Naudis ne nous est pas parvenue ; Bayle répondra à son cousin par la Lettre 99.

[5] Sur ce portrait, voir Lettre 35, p.206 et n.2, et Lettre 92, p.170.

[6] Le portrait aurait donc été ébauché à Genève, ou, plus probablement, pendant le séjour de Bayle à Coppet.

[7] Voir Lettre 80, p.89.

[8] C’est à Rouen que Louis Elle-Ferdinand exécuta le portrait, sans qu’on puisse savoir si cet artiste d’un certain renom voulut utiliser l’esquisse faite par un autre, ce qui paraît douteux.

[9] Sur Guillaume Freyche, dit « Freinhemius », voir Lettre 18, n.18.

[10] pro-rata : proportionnellement.

[11] Sur le voyage que Jacob Bayle devait faire à Montauban, voir Lettre 91, n.1. Joseph Bayle avait demandé à son frère de lui faire parvenir, en les envoyant commodément à Jacob pendant qu’il se trouverait à Montauban, certains livres ou, plus probablement, car moins coûteux, certains fascicules du Mercure galant ou du Journal des sçavans.

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