Lettre 985 : Pierre Bayle à Jacques Du Rondel

A Rotterdam le 8 de juin 1694

• J’avois prié Mr Leers il y a plus de huit ou dix jours allant à Utrecht de voir sans faire semblant de rien ce que Tollius disoit contre vous, et je lui avois dit que cela se trouvoit à la fin du livre. Je lui recommandai bien expressément, mon très-cher Mons r , de retenir bien les mots et les phrases ; il revint sans avoir rien vû, mais il me fit espérer les feuilles imprimées de l’ouvrage, parceque le sieur Halma [1] l’imprimeur du Longin de Tollius [2] l’a prié de prendre avec soi les dites feuilles pour les montrer à Paris où Mr Leers doit faire un voiage en peu de tems [3]. Il n’a receu les feuilles qu’aujourd’hui et aussitot il me les a envoiées. Comme elles ne sont pas pliées il seroit difficile de les parcourir en peu de tems, et d’ailleurs j’ai vu par la preface, qu’apparemment Mr Bauldry n’a connoissance de ce qu’il vous a dit que par la preface. C’est dans cette préface qu’il parle de vous deux ; de vous comme ayant fait (je vous dirai quoi)[,] de lui comme devant faire en tems et lieu.

Son Longin est un in 4° le grec d’un coté, et la traduction latine de sa façon de l’autre ; au bas des notes de Langbeine [4][,] de Tanaquillus Faber [5] etc. et les siennes ; il donne à part la traduction françoise de Despreaux [6] avec les notes de ce traducteur, celles de Mr Dacier [7] et les siennes en françois au bas du texte dans chaque page. Il met une preface françoise de sa façon à la tête de la version de Boileau ; c’est dans cette préface francoise que l’on trouve les paroles suivantes. « Je ne nie pas qu’un homme d’esprit n’ait le droit de se deffendre et de soutenir la verité contre ceux qui, ou par foiblesse de jugement ou par nonchalance, ou par quelque autre defaut, ou meme par malice s’egarent du grand chemin ; mais j’estime qu’on le doit faire avec honneteté, qu’on doit corriger les fautes, et aimer et louer ceux qui les commettent : qu’on doit tacher de les gagner par douceur aussi bien que de devolop[p]er les veritez qui ne sont pas con[n]ues. Que s’ils ont de la foiblesse, et de l’aigreur, je crois qu’on doit menager l’une et l’autre par des marques de bienveuillance pour leurs personnes et d’estime pour leur erudition. J’en ai usé de cette sorte envers Mr Du Rondel, et je traitterai de la même / maniere dans son tems Mons r Baudri [8]. »

Sa préface est remplie de toutes ces grandes maximes de moderation et d’equité, il loue Boileau extrêmement, et parle avec modestie et sans décision de ce en quoi il ne tourne pas Longin comme lui. J’ai cherché en plus de cent endroits de ses remarques, je n’y ai rien vu qui vous concernat, et apparamment cela ne se trouve point dans le Longin, mais dans les pieces qu’il y doit joindre.

• On ne commencera la lettre B [9] que dans douze ou quinze jours. La lettre A aura 104 ou 105 feuilles.

A Dieu, mon tres cher Monsieur, portez vous bien je crois que votre adversaire [10] en use en galant homme ; ce qu’il dit en particulier contre Mr Baudri entrant en matiere dans la préface touchant la vision de Constantin est modéré. Mr Perizonius a écrit De originibus Babylonicis, deux dissertations [11].

Notes :

[1] François Halma (1653-1722), imprimeur d’envergure et poète médiocre. Il exerça à Utrecht (1680-1699), à Amsterdam (1700-1711), à Franeker (1701-1717) et à Leeuwarden (1710-1720). En 1698, il traduisit en hollandais l’article « Spinoza » du DHC de Bayle, sous le titre : Het Leven van B. de Spinoza, met eenige aanteekeningen, over zyn bedryf, schriften, en gevoelens : door den Heer Bayle, leraar der wysgeerte te Rotterdam (Utrecht 1698).

[2] Comme on l’apprend par la suite, Leers a communiqué à Paul Bauldry, professeur d’histoire de l’Eglise à l’université d’Utrecht, la préface de l’édition de Longin établie par Tollius et imprimée par François Halma à Utrecht : Διονψσιου Λονγινου Περι υπσουσ υπομνεμα. Dionysii Longini De Sublimitate Commentarius, Ceteraque, quæ reperiri potuere : In usum Serenissimi Principis Electoralis Brandenburgici / Jacobus Tollius e quinque Codicibus MSS. emendavit, et Fr. Robortelli, Fr. Porti, Gabrielis de Petra, Gerhardi Langbænii, et Tanaquilli Fabri, notis integris suas subjecit, novamque versionem suam Latinam, et Gallicam Boilavii, cum ejusdem, ac Dacierii, suisque notis Gallicis addidit (Trajecti ad Rhenum 1694, 4°). Comme l’indique Bayle un peu plus loin dans la présente lettre, le passage qui inquiétait Du Rondel se trouve dans la préface de Tollius à la traduction de Longin par Boileau : voir ci-dessous, n.8.

[3] Selon les témoignages connus, Leers se rendit à Paris en 1683, en 1686, en 1694 et en 1714. Son voyage de 1694 fut remarquable dans la mesure où il l’effectua au moment de la guerre entre la France et les Provinces-Unies, mais il reçut un passeport qui lui permit d’arriver à Paris avant fin juillet. Début octobre, il retourna à Rotterdam. Le but principal de ce voyage fut d’obtenir le droit exclusif de fournir des livres néerlandais, anglais et allemands à la Bibliothèque royale, en échange desquels il devait recevoir de nombreux livres et gravures à diffuser en Europe du Nord. Voir O.S. Lankhorst, Reinier Leers (1654-1714). Uitgever en boekverkoper te Rotterdam (Amsterdam-Maarssen 1983), p.93-127.

[4] Gerard Langbaine (1609-1658), docteur en théologie, président du Queen’s College à Oxford, éditeur de Longin en grec et en latin : Dionysii Longini De sublimitate commentarius, ceteraque, quæ reperiri potuere. In usum Serenissimi Principis Electoralis Brandenburgici, Jacobus Tollius e quinque codicibus MSS. emendavit, et Fr. Robortelli, Fr. Porti, Gabrielis de Petra, Ger. Langbænii, et Tanaquilli Fabri, notis integris suas subjecit, novamque versionem suam Latinam, et Gallicam Boilavii cum ejusdem, ac Dacierii, suisque notis Gallici addidit (Trajecti ad Rhenum 1694, 4°). L’ouvrage parut chez François Halma.

[5] Sur Tanneguy Le Fèvre, professeur à Saumur, père d’ Anne Dacier, voir Lettre 10, n.37.

[6] La traduction du Traité du sublime du pseudo-Longin par Boileau avait paru d’abord dans ses Œuvres diverses (Paris 1674, 4°) ; elle fut publiée séparément l’année même de la présente lettre : Traité du sublime, ou du merveilleux dans le discours, traduit du grec de Longin (Paris 1694, 12°). Voir D. Reguig, Boileau poète. « De la voix et des yeux » (Paris 2016).

[7] Dans la préface de sa traduction, Boileau cite la contribution d’ André Dacier : « Au reste, dans le temps qu’on travailloit à cette dernière édition de mon livre, Monsieur Dacier, celui qui nous a depuis peu donné les odes d’ Horace en françois, m’a communiqué de petites notes tres-sçavantes qu’il a faites sur Longin, où il a cherché de nouveaux sens inconnus jusques ici aux interpretes. J’en ai suivi quelques-unes ; mais comme dans celles où je ne suis pas de son sentiment, je puis m’estre trompé, il est bon d’en faire les lecteurs juges. C’est dans cette vûë que je les ai mises à la suite de mes remarques, Monsieur Dacier n’estant pas seulement un homme de tres-grande érudition, et d’une critique tres-fine, mais d’une politesse d’autant plus estimable qu’elle accompagne rarement un grand sçavoir. » (Boileau, Œuvres complètes, éd. A. Adam et F. Escal (Paris 1966), p.339).

[8] Le passage est cité fidèlement d’après la préface de Tollius à la traduction de Longin par Boileau, il se poursuit avec la même douceur assassine : « [...] je traitterai de la même maniere dans son tems Mons r Baudry, qui dans ses remarques sur Lactance De mortibus persecutorum m’a attaqué plûtôt par gayeté de cœur, ou pour plaire à ses amis, que pour maintenir ses sentimens contre les miens. Je donnerai à son industrie, à son érudition, et à sa grande lecture les loüanges, qu’elles meritent : je reconnoitrai mes fautes, si j’en ay commis : et après tout cela, je le ferai juge luy même de nos differens. Par exemple... ».

[9] Bayle donne des nouvelles de l’impression du DHC.

[10] Bayle revient sur le sujet de l’édition du pseudo- Longin par Tollius. Rappelons que celui-ci avait été le maître de Theodor Jansson van Almeloveen : voir S. Stegeman, Patronage and service, p.16.

[11] Jacob Perizionius, Dissertatio philologica de originibus Babylonicis (Lugduni Batavorum 1694, 4°). Voir le commentaire de Gijsbert Kuiper dans sa lettre à Nicaise du 1 er décembre 1695, in Cuper, Correspondance, p.441.

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