Lettre 986 : Etienne Morin à Pierre Bayle

• Amsterdam, ce 8 juin 1694

Monsieur

Je respons fort tard à vostre obligeante lettre, et à la faveur que vous m’avés faicte de m’envoier vostre Addition aux « Pensées diverses sur les cometes » [1]. Mais j’espere que celuy qui me les présenta vous aura preparé à ce delai, et vous aura faict scavoir, q[u]’estant prest d’aller au synode et ayant subject de croire qu’il y seroit parlé de vos differents, je ne devois pas en discourir avant que d’avoir entendu les raisons de part et d’autre [2]. Au retour du synode je m’attendois d’avoir l’honneur de vous voir en passant par Rotterdam, mais j’en fus privé, faute de tems et de guides pour me conduire chez vous. Enfin j’ay trouvé en arrivant chez moy divers petits embar[r]as qui m’ont faict insensiblement differer jusq[ue]s à présent, dont je vous demande pardon. Je suis persuadé au reste que vous n’i perdez rien et que vous avez appris d’ailleurs, qu’il ne s’est rien faict qui vous concerne, à l’exception du renvoy [3], dont vous n’avez pas lieu d’estre mescontent, puisque vous avez esté toujours disposé à vouloir vous deffendre devant vos juges, et que nostre usage veut qu’ils prononcent les premiers, parce qu’ils sont les mieus instruicts de tout ce qui s’est passé. Vos differents mesmes semblent peu à peu diminuer en différant, et se poursuivre avec moins de chaleur, ce qui apparemment portera vos juges enclins à la paix, à prendre les choses sur le pié qu’elles sont et à ne relever pas des accusations qui semblent tombées dans l’oubli, pour s’occuper principalement à un accom[m]odement sincere, lequel seroit plus difficile si on examinoit tout avec exactitude ; au lieu qu’en s’arrestant aux principaux subjects de vostre dernier escrit, la conciliation se poura présenter d’elle mesme.

En effect je pense que pour peu que Messieurs vos juges y prennent de peine[,] ils vous feront convenir, qu’il y a bien peu de differences entre les athées et les idolatres [4] puisque saint Paul appel[le] / les Ephesiens, dont l’idolatrie est connüe de tout le monde, athées, 2,12, et qu’il est constant aussi, que croire plusieurs dieux est proprement n’en croire aucun, parce que l’unité est essentielle à Dieu et faict mesme un de ses noms comme en Job 14,4 : qui tirera le net de ce qui est souillé ? ne sera ce pas celuy qui est un ? - comme la paraphrase chaldaiq[ue], la Vulgate, et quelques unes de nos Bibles expliquent ce passage ; en effect il n’y a q[ue] Dieu qui puisse justifier le pécheur et le sanctifier : c’est pourquoy il n’est pas tres important de decider auq[ue]l de ces deux crimes énormes appartient le premier rang, puisqu’ils ont tant d’affinité et sont les sources fécondes des plus grandes abominations : vous en convenez, Monsieur, à l’egard de l’idolatrie et il est aisé de le prouver à l’egard de l’atheisme, par le temoignage d’Abraham, qui croioit qu’on le tueroit et qu’on raviroit sa femme à Guerard, parce, disoit-il : ουκ εστιν θεοσεβεια εν τω τοπω τουτω (Gen[èse], 20,11) [5] ; car il faut ne croire pas de Dieu pour ne luy rendre aucun hom[m]age, et ne pas craindre sa justice, et alors aussi il ne reste plus de bride pour refréner les passions q[u]’en la main de la providence[,] qui pour conserver quelque ordre dans le monde scait arrester l’impiété, sans se manifester aux impies [6].

Il y auroit plus de difficulté touchant les droits de la conscience errante, si vous ne vous expliquiés pas en escrivant q[ue] c’est un droit mal acquis, et qui tire sa source ou de la malice du cœur, ou d’une indifférence prodigieuse, ou d’une paresse inexcusable, et qui ne peut qu’empoisonner tous les fruicts qu’il aura faict naistre (p.99) et mesme quelques lignes auparavant qu’ on rendra conte un jour à Dieu de tout ce que l’on aura faict en conséquence des erreurs que l’on aura prises pour des dogmes véritables et malheur dans cette terrible journée etc [7]. Cet adveu vous tire du rang de ceux qui légitiment les droits de la conscience errante et qui en font une bonne regle, l’estimant nécessaire pour rendre les pecheurs inexcusables ; de mesme q[ue] Rome requiert en l’Eglise un oracle visible qui soit infaillible pour discerner la verité d’avec les erreurs[.] Mais comme il n’y a point d’homme qui soit capable de cette infaillibilité, il n’y a point aussi de faculté dans l’homme laq[ue]lle puisse nous servir de règle assurée. L’Ecriture ne nous en enseigne point d’autre q[ue] la loy de Dieu : à la loy etc. (Esa[ïe], 8, 20). En effect, où pour[r]oit elle loger dans le cœur, dont toutes les pensées ne sont que mal en tout tems (Genèse, 6, 5), à scavoir avant sa régénération[?] En un mot l’homme tout entier alors n’est que tenebres (Eph[ésiens] 5, 8), et il n’est pas / capable des choses de Dieu ; elles luy sont folie et il ne le scauroit connoistre (I Cor[inthiens] 2, 14). Nous avons de la peine à comprendre ce triste estat ; et un aveugle né aussi ne scauroit se former une idée claire de la veüe. C’est pourquoy ceus qui ne croient point le péché originel ny la corruption qui l’accompagne se peuvent bien imaginer une faculté en nous suffisamment esclairée pour connoistre nostre devoir[,] parce qu’il y en avoit une en l’homme en son estat d’intégrité ; mais vous qui scavés comme le prophète (Ps[aumes] 51, 7) q[ue] nous sommes conceus en péché, evités leur erreur et ne trouvant plus rien de tout à faict entier en l’homme, estimés, q[ue] la conscience n’a point d’auctorité, à moins q[ue] d’estre de concert avec la connoissance de la volonté [de] Dieu, pour composer avec elle une science entiere qui soit propre à nous guider, depuis que ce concert a esté rompu par le peché. Aussi l’apostre s[aint] Paul dit vers la fin de sa vie (Actes 23, 1) : j’ay conversé en bonne conscience devant Dieu jusques à ce jour, pour signifier seulement, qu’il avoit agi sincerement, puisqu’il confesse ingenument qu’il estoit auparavant un blasphemateur, un persécuteur, un oppresseur et le premier des pécheurs, le plus grand de tous (I Tim[othée] 13 et 15) : de sorte q[ue] cette conscience ou sincerité et ingenuité n’exente pas de crime, quand elle n’est pas accompagnée de saincteté et de justice ; elle est pourtant toujours requise dans les bonnes actions, cette sincerité, parce q[ue] sans elle elles seroient feintes, et simulées ; et elle diminüe le crime des meschants en les rendant un peu plus excusables à cause de l’ignorance q[u]’elle presup[p]ose. Il y a mesme une conscience infirme, qui ne sert qu’à rendre coupable (I Corinthiens, 8,7) [8].

C’est vous arrester trop long tems, et vous serés tres charitable si vous voulés bien regarder cet amusement* comme l’interest du retardement, ou plustost comme un tesmoignage du plaisir q[ue] je prens à m’entretenir avec vous, pour l’excuser, je vous demande pourtant cette grace, et celle d’estre bien persuadé que je suis veritablement Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Morin

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / Docteur et professeur / en philosophie / à Rotterdam •

Notes :

[1] Etienne Morin répond à la lettre de Bayle du 14 mars 1694 (Lettre 972), qui accompagnait l’envoi d’un exemplaire de l’ Addition aux « Pensées diverses ».

[2] Le propos de Morin est conforme à l’annonce de Pierre Isarn (Lettre 977) et d’ Isaac Brassard (Lettre 978).

[3] Embarrassé par l’évolution de la situation – Jurieu, qui ne veut plus être la « partie » de Bayle, demande à présent que l’orthodoxie doctrinale de son adversaire soit mise en jugement – le consistoire de Rotterdam a chargé le 26 avril son député laïque, Philippe van der Hoeven, de demander conseil au synode de Gouda. Réuni fin avril - début mai, ce synode a autorisé le consistoire à « appeler quelques Eglises voisines pour juger les affaires de Monsieur Bayle […] en cas de besoin » et a désigné à cet effet celles de Delft et de Dordrecht ( Livre synodal, 6 mai 1694, art. lxii). Rien ne transpire par la suite jusqu’au 19 septembre, date à laquelle le consistoire tente de relancer l’examen de cet épineux dossier. En tout état de cause, les tentatives des adversaires de Bayle pour en appeler au synode font long feu. Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.200-201, 206.

[4] Comme Morin le signale, Ep 2, 12 parle d’ αqει, mais les Bibles tant anciennes que modernes traduisent en général cet adjectif (hapax dans le Nouveau Testament) par « sans Dieu ».

[5] « il n’y a pas la moindre crainte de Dieu en ce pays », Genèse, 20,11.

[6] Contre l’idée soutenue par Bayle dans les Pensées diverses, Morin pense que la croyance en Dieu est utile pour « refréner les passions » ; en ce qui concerne les mœurs des idolâtres, il compte apparemment sur la « grâce réprimante » évoquée par Bayle, PDC, § 146. Morin cherche à concilier les positions des adversaires en avançant qu’il existe dans la Bible une sorte d’équivalence entre l’athéisme et l’idolâtrie, ce qui n’est évidemment pas compatible avec la thèse que Bayle a défendue dans les Pensées diverses.

[7] Morin fait référence à la fin du ch. V de l’ Addition aux « Pensées diverses » ( OD, iii.180), où Bayle cite un extrait du § xiv de sa IX e Nouvelle lettre critique ( OD, ii.226) : « Chacun voit présentement que les conséquences que le délateur a tirées de ma 9 e Lettre sont des calomnies si grossieres et si horribles qu’on ne peut les excuser, à moins que l’on ne sup[p]ose… Il établit hardiment dans toutes ces prétenduës conséquences, que selon moi les crimes les plus énormes n’offensent point Dieu lors qu’on les fait en croïant bien faire, et sans doute il venoit de lire dans la page 288 de ma Lettre les paroles que voici : “On peut dire en second lieu qu’encore que les erreurs déguisées en véritez aquierent tous les droits de la vérité, il ne s’ensuit pas que l’exercice de ces droits soit toûjours une chose innocente. On rendra compte un jour à Dieu de tout ce que l’on aura fait, en conséquence des erreurs que l’on aura prises pour des dogmes véritables : et malheur dans cette terrible journée à ceux qui se seront aveuglez volontairement, à ceux qui, plongez dans une lâche oisiveté, n’auront pas voulu prendre la peine d’examiner leur créance, à ceux enfin qui auront favorisé l’introduction des erreurs dans leur esprit parce qu’elles s’accordoient avec leurs passions déréglées. Ils auront un droit, je l’avouë, d’agir conformément à leurs erreurs, mais comme c’est un droit mal acquis, et qui tire sa source ou de la malice du cœur, ou d’une indifférence prodigieuse, ou d’une paresse inexcusable, il ne peut qu’empoisonner tous les fruits qu’il aura fait naître.” »

[8] Ce développement biblique traduit l’effort du théologien pour faire apparaître des compatibilités entre la théorie baylienne des droits de la conscience errante et la doctrine chrétienne du péché originel dans sa version calviniste : l’homme étant par lui-même incapable de tout bien, sa conscience erre nécessairement si la grâce ne vient l’éclairer.

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