Rotterdam, le 19 janvier 1703

A l’homme très érudit Thomas Crenius, Pierre Bayle adresse son salut,

Lorsque je vous écrivais il y a quelques jours, je n’avais pas encore parcouru les trois parties de vos Animadversiones que vous m’avez offertes [1] pour mon plus grand bonheur, mais quel empressement ai-je montré par la suite, à peine les avais-je reçues du relieur ! Maintenant je puis affirmer à bon droit qu’elles m’ont plu très vivement. Je vous félicite pour la riche collection de livres dont vous regorgez, et dont moi je manque ; la lecture de vos travaux m’en est d’autant plus utile. D’ailleurs, chaque fois que je leur emprunte quelque chose, je déclare ma dette avec le dernier scrupule, en écrivant votre nom dans la marge [2]. J’ai l’habitude de procéder de la sorte avec tous les auteurs qui m’apprennent quelque chose, mais envers personne je ne pousse le zèle aussi loin qu’avec vous, en évitant les très honteuses marques de plagiat.

Vous trouverez bon, je crois, que je vous dise qui est cet Elias Borellus (ou plutôt Adam) dont vous avez parlé page 151, partie 8, et dans les remarques sur Justin livre 2, chapitre 10, note 13. Il ne faut pas le confondre avec Elie Borelio, l’auteur d’un livre sur la loi et les témoignages [3]. En effet, il était apparenté au fameux Borelius qui exerça la fonction d’ambassadeur en France et, si je ne m’abuse, était encore récemment magistrat à Amsterdam. D’après ce que j’ai entendu, cet Elias vécut en Zélande, immergé dans une nouvelle secte mystique. Mais l’autre individu qui est mentionné dans les notes sur Justin est français et s’appelle Élie Bouhereau [4] en langue vulgaire. C’est un réfugié qui vit encore et exerce à Dublin, en Irlande, la fonction de bibliothécaire en chef. Il y a quelques années, il publia à Amsterdam une version française in-4° des livres d’ Origène contre Celse [5]. L’homme est un fin critique des ouvrages de l’esprit, et il jouit de l’amitié intime de Le Fevre [6], qui lui écrivit de nombreuses lettres. Elle furent publiées : une ou deux fois, au hasard, il l’appelle Elias Borellus, mais beaucoup plus souvent Elias Boherellum. Voyez la seconde partie des lettres de Tanneguy Le Fèvre [7]. Il y a sans doute un éclaircissement à ce sujet dans les remarques sur Justin, et ces fameuses notes, ce que les éditeurs ont oublié d’indiquer, furent tirées du Justin que Tanneguy Le Fèvre a publié à Saumur [8].

J’ai été réellement charmé lorsque j’ai vu que dans la huitième partie de vos Animadversiones, page 153, vous confirmiez ce que moi-même j’avais dit en 1696 sur la fin du livre de Deckherr De adespotis scriptis, page 388, au sujet de l’auteur de la dissertation Philosophia Sacrae Scripturae interpres [9]. Prenez soin de votre santé, dans l’ornement des bonnes lettres.

PS : Je possède un livre imprimé à Cosmopoli en 1683, dont le titre est : Scripta Adami Borelii posthuma, quibus praefixus ejusdem tractatus ad Legem et Testimonium olim editus [10].

Notes :

[1] Sur ces trois volumes des Animadversiones envoyés par Crenius, voir Lettre 1592.

[2] Bayle cite souvent les Animadversiones de Crenius dans le DHC : art. « Aconce », rem. F ; « Agrippa », rem. G, X ; « Alexander », rem. F ; « Amama », rem. C ; « Bodin », rem. N, O ; « Elmenhorst », rem. B ; « Francus », in corp. ; « Grotius (Hugo) », rem. M, O ; « Gruterus (Janus) », rem. O ; « Hosius », in corp. ; « Hottinger », rem. F ; « Jove », in corp. ; « Judex », rem. A, B, C ; « Junius (Hadrien) », rem. H ; « Lipse (Juste) », rem. A, B, K ; « Mahomet II », rem. P ; « Melanchthon », rem. N, O ; « Musculus », rem. I ; « Politien (Ange) », rem. H, I, M ; « Simonius », rem. B ; « Socin (Fauste) », rem. O ; « Spina (Alphonse) », rem. A ; « Sturmius (Jean) », rem. D ; « Virgile (poëte) », rem. E ; « Wouwer », rem. D. Il cite également les fascicules des Exercitationum Philologico-Historicarum : art. « Elichman », in corp. ; « Peyrere », rem. B ; ses Consilia et methodi aureæ studiorum optime instituendorum præscripta : art. « Machiavel », rem. O, et son De Philologia : art. « Guadagnolo », rem. A ; « Platine », rem. G.

[3] Bayle commet sans doute une confusion, car celui qu’il désigne comme membre d’une nouvelle secte mystique en Zélande est Adam Boreel, membre du collège d’Amsterdam : voir A.C. Fix, Prophecy and reason : the Dutch collegiants in the early Enlightenment (Princeton 1991), s.v. C’est le même Boreel qui était membre d’une famille éminente amstellodamoise et qui avait publié un ouvrage intitulé Ad legem, et ad testimonium. Sive erotematica propositio et deductio quorundam conscientiæ casuum, præcipue de publico Novi Testamenti cultu (s.l. 1645, 8°), qui semble bien correspondre à l’ouvrage évoqué par Bayle. Son erreur fut sans doute provoquée par celle de Crenius qui attribuait ce même ouvrage à un certain « Elias Borelius » : voir ses Animadversiones philologicarum et historicarum pars VIII (Amsterdam, 1701, 8°), p.151. Sur Adam Boreel, voir aussi ci-dessous, n.10.

[4] Sur Elie Bouhéreau, voir Lettre 970, n.11.

[5] Traité d’Origène contre Celse. Ou Défence de la religion chrétienne contre les accusations des païens. Traduit du grec par Elie Bouhéreau (Amsterdam, Henry Desbordes 1700, 4°).

[6] Tanneguy Le Fèvre : voir Lettre 970, n.11.

[7] Tanneguy Le Fèvre, Epistolæ. Pars prima ; accedunt et ejusdem auctoris fabulæ ex Locmanis Arabico Latinis versibus redditæ, cum quibusdam epistolis nondum editis. Pars posterior ; additæ sunt Aristophanis Ekklsiazousai cum interpretatione nova, notis et emendationibus (Salmurii 1659-1665, 1674, 4°, 2 vol.).

[8] M. Juniani Justini Historia, ex Trogo Pompeio. Diligentissime recensuit [...] Tanaquill. Faber. Editio nova (Salmurii, R. Péan 1671, 12°).

[9] Johannis Deckherri De scriptis adespotis, pseudephigraphis, et suppositiis conjecturæ cum additionibus variorum. Editio tertia altera parte auctio, éd. Theodor Jansson van Almeloveen (Amstelædami 1686, 12°) : la lettre en appendice de cet ouvrage est de Bayle : on en trouvera le texte complet et la traduction dans notre vol. XIV. Bayle fait ici allusion au passage suivant : « Pag. 333 dicit Autor operibus posthumis Benedicti de Spi- / noza anno 1678 typis exscripta præfixam esse tersissimam incogniti Autoris præfationem. Dictum est mihi nuper præfationem illam fuisse primo Belgicè conscriptam ab viro quodam è Menonitarum Secta cui nomen Jarich Jelles qui postquam Mercaturam exercuisset Amstelodami, in privato otio et exquæsitis reditibus vixit, vir cæteroquin literis haud ita instructus ; Eam vero præfationem creditur postea latinè vertisse prout extat in libro Spinozæ Ludovicus Meyer Medicus Amstel., ante paucos annos vivis exemptus, Autor ut fama est Dissertationis paradoxæ cui titulus Philosophia sacra Scipturæ interpres, quæ non immerito displicuit Theologis, utpote sapiens Hæresim. Contra eam stilum strinxerunt varii Theologi in hac Belgica Fœderata. » (p.387-388). Traduction : « A la page 333, l’auteur dit qu’aux ouvrages posthumes de Benedictus Spinoza, publiés en 1678, fut ajoutée la préface d’un auteur inconnu, écrite dans une langue très châtiée. On m’a dit récemment que cette préface avait d’abord été composée en Belgique, par un mennonite, Jaris Jelles, qui, après avoir été marchand à Amsterdam, consacra sa vie aux loisirs et aux plaisirs raffinés, un homme d’ailleurs peu cultivé. On pense que la préface a ensuite été traduite en latin, comme cela apparaît dans le livre de Spinoza, par un médecin d’Amsterdam, Ludovic Meyer, qui mourut récemment. Selon la rumeur, il fut l’auteur d’une dissertation paradoxale intitulée Philosophia sacra Scipturæ interpres, qui déplut à juste titre aux théologiens car elle sentait l’hérésie. C’est contre elle que divers théologiens de cette fédération de Belgique dégainèrent leur stylet. ».

[10] Adam Boreel (1603-1666), Scripta Adami Borelii posthuma. Quibus præfixus ejusdem Tractatus : ad legem et testimonium ; olim editus, cum annexis in fine nonnullis aliis ad hæc spectantibus (Cosmopoli [Amsterdam], Typis Impressoris 1683, 8°). L’auteur était un théologien et hébraïste, un des fondateurs du collège d’Amsterdam : parmi les collégiants figuraient notamment le mennonite Galenus Abrahamsz, Peter Serrarius, Jarig Jelles, Pieter Balling, Jan Rieuwertsz et Spinoza. Boreel était en relation avec Henry Oldenburg et avec John Dury : voir K.-O. Meinsma, Spinoza et son cercle, éd. H. Méchoulan et P.-F. Moreau (Paris 1983), s.v. ; A.C. Fix, Prophecy and reason : the Dutch collegiants in the early Enlightenment (Princeton [1991] 2014), s.v. ; P.-O. Léchot, Un christianisme « sans partialité ». Irénisme et méthode chez John Dury (vers 1600-1680) (Paris 2011), s.v. Sur les convictions religieuses d’ Adriaan Paets, l’ancien « patron » de Bayle, et sur l’émergence d’un groupe de collégiants à Rotterdam, voir A.C. Fix, Prophecy and reason, p.44, 226.

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