[Rotterdam, le 19 octobre 1703]

À l’homme illustre et très célèbre Monsieur Antonio Magliabechi, son maître et son soutien éternellement très honorable, Pierre Bayle adresse son meilleur salut,

Parce que jusqu’à présent je n’ai pas encore répondu à votre dernière lettre [1], grand homme, et que je ne vous ai pas remercié pour les deux paquets de livres exquis que vous m’avez envoyés et que j’ai reçus, je reconnais que le péché est si grand, que si je ne savais pas que par votre érudition vous vous distinguez d’entre les plus savants, de même que par votre affabilité et vos qualités humaines vous vous distinguez des plus policés, je ne pourrais croire à l’espoir de mériter encore votre bienveillance. Mais l’extrême douceur de votre esprit m’apaise, moi qui, non sans éprouver de la peine, retourne sans cesse dans mon âme ce silence comme une très lourde faute, de même que ce nouveau gage de votre bienveillance me fait chaud au cœur, je veux parler du livre qui m’a été apporté il y a deux jours et imprimé à Venise en l’honneur des mécènes dont l’étonnante arrivée fut si ingénieusement célébrée par les Muses de votre famille [2]. Le fait que vous ayez voulu me faire ce dernier cadeau si remarquable, très révérend Père, me convainc de ma négligence à vous remercier de ne pas avoir suspendu votre bienveillance à mon égard. Maintenant je m’acquitte enfin de mes devoirs envers vous en vous exprimant ma reconnaissance. Si seulement je pouvais vous envoyer la seconde édition de mon Dictionnaire [3], qui comporte beaucoup moins d’erreurs que la première ! A nouveau, je vous demande encore et encore, Maître très illustre, de bien vouloir confier à quelqu’un la mission de vous en faire parvenir un exemplaire de ma part, qui puisse arriver jusqu’à vous par une voie sûre. Rien ne pourrait m’arriver de plus agréable que de pouvoir vous en donner un.

Je confie cette lettre, tout comme la précédente à l’homme très célèbre Vincent Minutoli, professeur de loin le plus illustre à l’Académie de Genève, auquel je suis très lié par une amitié durable qui, par devoir envers vous et dévouement envers moi, prendra soin qu’elle vous parvienne, en ajoutant certainement une lettre de sa part. Ainsi pourrez-vous savoir tout ce qu’il y a de nouveau en ce qui concerne la chose littéraire en France et ailleurs, car personne n’est plus instruit que lui-même de ces choses. Chez nous, les tumultes de la guerre ralentissent énormément l’activité littéraire, et comme les échanges épistolaires avec les Français nous sont très rigoureusement interdits [4], nous ne pouvons même pas recevoir les titres des ouvrages qui sont publiés en France. En outre, ce ne serait pas la peine, si je ne pouvais pas m’entretenir avec vous des projets que chez nous des hommes savants entreprennent. En effet, comment vous cacher les choses de cette nature qui se préparent dans toute l’Europe ?

Je ne vous apprendrais rien si je vous disais que, sur le droit public, Jean Le Clerc a déjà fait deux tomes, sous le titre de Bibliothèque choisie [5], et que le très célèbre Perizonius a publié récemment sur lui un ouvrage assez dur, dont le titre est Quintus Curtius vengé [6] : le très célèbre Bernard parle encore de lui dans ses Nouvelles de la république des lettres [7].

Vous savez aussi sans doute, homme très illustre, que Pieter Vander Aa, imprimeur à Leyde, a sous presse le Thesaurus Antiquitatum et historiarum Italiæ [8], qui sera composé de 6 tomes in-folio avec les auteurs variés qu’avait indiqués le très célèbre Grævius, dont la mort est une perte immense pour les humanités [9], et vous n’ignorez pas que ce même imprimeur prépare une nouvelle édition des œuvres d’Arrien en grec et en latin, avec des notes du très savant Jacob Gronovius [10]. L’année dernière, il a publié un livre qu’hier seulement j’ai pu parcourir, c’est la vérité : Lettres de M. Cornelius Jansenius, éveque d’Ipres, et de quelques autres personnes, à M. Jean du Verger de Hauranne, abbé de S. Cyran. Avec des remarques historiques et théologiques par Francois du Vivier , in-12 [11]. Les notes historiques et théologiques sont assez bonnes et modérées, autant que cela se peut chez un auteur qui s’oppose aux jésuites. Il est paru récemment dans notre ville un livre en français de 28 folios in-12 sous le titre Reponse aux questions d’un Provincial [12]. L’ouvrage est très semblable aux miscellanées. Portez-vous bien, homme éminent, et vivez jusqu’à l’âge de Nestor [13].

Donnée à Rotterdam le XIV e jour avant les Calendes de novembre 1703.

 

La bibliothèque de feu [ τοῦ μακαρίτου] Monsieur Grævius [14] a été acquise par le très noble électeur palatin à un prix très largement supérieur à sa valeur. Elle rapportera aux héritières 15 000 florins. Il y a trois filles [15] et, en outre, chacune percevra tant qu’elle vivra la somme annuelle de 150 florins, d’après ce qui m’a été raconté.

 

A Monsieur / Monsieur Magliabechi / Bibliothecaire de Monseigneur / le grand duc de Toscane / A Florence

Notes :

[1] La dernière lettre connue de Magliabechi à Bayle est celle du 17 janvier 1701 (Lettre 1508), à laquelle Bayle avait répondu le 3 mars 1702 (Lettre 1552) : la lettre à laquelle il répond ici s’est perdue.

[2] Nous n’avons su identifier ce livre désigné en termes obscurs.

[3] Bayle avait déjà envoyé à Magliabechi un exemplaire de la première édition du DHC : voir Lettre 1482, n.1.

[4] Sur l’interdiction du courrier entre la France et les Provinces-Unies pendant la guerre de Succession d’Espagne, voir Lettre 1579, n.2.

[5] Les deux premiers tomes de la Bibliothèque choisie de Le Clerc comportaient des comptes rendus, entre autres, de Nehemiah Grew, Cosmologia sacra (Londini 1701, folio) (tome I, 1703, art. VI) ; « Histoire des systèmes des anciens athées, tirée des chapitres II et III du Système intellectuel de Mr Cudworth » (tome II, 1703, art. I) ; « Preuves et examen de ceux qui croyent qu’une nature qu’on peut nommer plastique a été établie de Dieu, pour former les corps organisez. Ceci est tiré d’une digression du chap. III de Mr Cudworth, à laquelle on a ajouté quelques remarques » (tome II, 1703, art. II) ; Le Nouveau Testament, traduit par Jean Le Clerc (tome II, 1703, art. VII) ; John Locke, Que la religion chrétienne est très-raisonnable telle qu’elle nous est représentée dans l’Ecriture Sainte, 2 e partie, traduite de l’anglois (Amsterdam 1703, 8°) (tome II, 1703, art. VIII) ; Christiani Hugenii Opera posthuma (Lugduni Batavorum 1703, 4°) (tome II, 1703, art. XI) ; « Qu’il y a un monde doüé de vie, de sentiment et d’intelligence, que Dieu a fait. Tiré de la Cosmologie sacrée de Mr Grew » (tome II, 1703, art. XIII).

[6] Jacob Perizonius, Quintus Curtius Rufus restitutus in integrum et vindicatus a variis accusationibus et immodica atque acerba nimis crisi Viri Celeberrimi J. Clerici (Lugduni in Batavis 1703, 8°). Voir aussi John Rooke, Arrian’s History of Alexander’s expedition : Translated from the Greek, with notes historical, geographical, and critical by Mr. Rooke [...] To which is prefixed Mr Le Clerc’s criticism upon Quintus Curtius and some remarks upon Mr Perizonius’s vindication of that author (London 1729, 8°, 2 vol.).

[7] Jacques Bernard, NRL, octobre 1703, art. IV : compte rendu de l’ouvrage de Perizonius.

[8] Sur Pieter van der Aa, voir Lettre 1593, n.3. Il préparait la publication de l’ouvrage monumental Thesaurus antiquitatum et historiarum Italiæ [...]. Collectus cura et studio Joannis Georgii Grævii (Lugduni Batavorum 1705-23, folio, 9 vol.). Voir les comptes rendus des premiers volumes dans les NRL de Jacques Bernard, janvier 1705, art. V, février 1705, art. III, avril 1705, art. VI, mai 1705, art. VI, juin 1705, art. VI, août 1705, art. VII.

[9] Johann Georg Grævius, le célèbre professeur d’histoire de l’université d’Utrecht, était mort le 11 janvier 1703. Voir Pieter Burman, Oratio funebris in obitum Joannis Georgii Grævii (Trajectum ad Rhenum, Willem vande Water, 1703, 4°).

[10] ΑΡΡΙΑΝΟΥ ΝΙΚΟΜΗΔΕΩΣ ΑΝΑΒΑΣΕΩΣ ΑΛΕΞΑΝΔΡΟΥ ΒΙΒΛΙΑ ΕΠΤΑ ΚΑΙ ΙΝΔΙΚΗ  : Arriani Nicomediensis Expeditionis Alexandri libri septem et Historia Indica / Ex Bonav. Vulcanii interpretatione Latina post variam aliorum industriam ita lacunis vel cognitis vel ignotis etiamnum et obscuris suppletis, ita auctoris in Græcæ linguæ nativo usu præstantia et facultate restituta ex plurium MSStorum et præsertim unius optimi collatione, ut nunc demum prodire his auctor videri debeat, opera Jacobi Gronovii (Lugduni Batavorum, Pieter van der Aa 1704, folio).

[11] De cet ouvrage, Lettres de M. Cornelius Jansenius, éveque d’Ipres, et de quelques autres personnes, à M. Jean du Verger de Hauranne, abbé de S. Cyran. Avec des remarques historiques et théologiques par Francois du Vivier , nous n’avons trouvé qu’une édition publiée par Pierre Le Jeune (Cologne 1702, 12°).

[12] Nous dirions « vingt-huit cahiers in-12° ». Il s’agit, bien entendu, du livre de Bayle lui-même.

[13] Nestor, roi de Pylos, renommé pour sa sagesse, qui vécut trois générations d’homme.

[14] Catalogus bibliothecæ luculentissimæ, et libris rarissimis instructæ, qua usus est dum viveret vir summus Jo. Georgius Grævius (Utrecht : Willem vande Water, [1703]). Voir A.C. Clark, « The library of J.G. Graevius », The Classical Review, 5 (1891), p.365-372.

[15] Par sa femme Odilia de Camp, Grævius eut dix-huit enfants, mais seules quatre filles lui survécurent ( Geertruyd Sibilla, Catarina Odilia, Sophia Felicita et Aletta), dont trois étaient restées célibataires ; la quatrième avait épousé Mathieu de Roy, conseiller de l’électeur du Palatinat rhénan. Voir Pieter Burman, Oratio funebris in obitum Joannis Georgii Grævii (Trajectum ad Rhenum, Willem vande Water 1703, 4°), p.23-24 : « [Odilia de Camp] rara fœcunditate octies et decies Grævium quidem parentem fecit, sed ex tanto liberorum populo, non nisi quatuor Filias sibi et Marito superstites reliquit : quarum tres innuptæ, gravissimam orbitatis calamitatem sentiunt, quarta felicibus avibus juncta Viro Amplissimo Matthiæ de Roy, Electoris Palatini Consiliario, et militarium caussarum Judici primario, una cum Marito, suavissimos Parentes sibi ereptos deplorat. » Voir, aux Archives municipales d’Utrecht, les archives du notaire W. Zwaerdecroon, n° d’inventaire U080a006.

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