XII. Annexes2. Lettre : à

Annexe II

 

Réponse au « Jugement » de Mr l’abbé Renaudot,

sur le « Diction[n]aire historique et critique » de Monsieur Bayle [1]

 

On fait parler Monsieur Bayle.

 

Aprés avoir exercé ma critique sur toutes sortes de gens, je m’attendois qu’on prendroit autant de liberté à parler de moi, que j’en avois pris à parler des autres. Mais je suis agréablement surpris que Monsieur l’abbé Renaudot, qui n’oseroit loüer en France un protestant, prenne le détour ingénieux d’une censure apparente, pour favoriser tous mes sentimen[t]s. En effet il me blâme exprès d’une maniere à me faire loüer de tout le monde. Ce n’est pas tout que d’avoir la volonté de m’obliger ; il faut avoir l’esprit de Monsieur l’abbé, pour donner tant de réputation à mon Diction[n]aire.

Il dit que je veux établir le pyrrhonisme : et peut-on traiter plus / obligeamment un homme accusé de détruire tout, que de lui faire établir quelque chose ? C’est ruiner adroitement son accusation lui-même ; c’est me justifier avec beaucoup d’art, du crime qu’il fait semblant de m’imputer.

Vous passez legerement, Monsieur, du pyrrhonisme aux obs[c]enités, dont je ne crois pas que vous soyez scandalisé. Vous aimez trop les Belles-Lettres pour ne lire pas avec plaisir Catulle, Pétrone, Martial : cependant leurs écrits sont pleins d’ordures et de saletés ; au lieu qu’on ne trouve dans les miens que de simples enjoüemen[t]s, que de petites libertés fort innocentes.

Je n’ai pas moins de vénération que vous pour le grand zéle des Peres : je m’assûre que vous estimez aussi peu que moi leur science. Les Peres sont bonnes gens, disoit Scaliger, mais ils ne sont pas savan[t]s. Saint Augustin étoit un novateur sur la grace, au sentiment du Pere Simon : Vossius ne l’admiroit pas : Hobbes ne l’estimoit point* ; et vous permettrez aux François, qui ont souffert la persecution, de n’approuver pas un Africain, qui la conseille.

Me voici au changement de religion, qu’on me reproche, et que je confesse sans peine†. J’ai emporté de la catholique ce qu’elle a de bon, quand j’en suis sorti : j’ai appris dans la reformée, ce qu’elle a de meilleur, quand j’y suis rentré ; et par-là je me trouve en état présentement, de pouvoir juger de l’une et de l’autre[.] En effet, quelque estime que j’aye eu pour Monsieur Jurieu, je suis d’ordinaire du sentiment de Monsieur de Meaux, contre le sien ; et quoique j’estime beaucoup Monsieur Arnaud, je me trouve souvent contre lui pour Monsieur Claude.

Je ne veux pas finir, Monsieur, sans vous rendre graces de vos faveurs. Je vous en demande la continuation, dans celle de vos Jugemen[t]s sur mes ouvrages.

Notes :

[1] Source : Saint-Evremond, Œuvres meslées [...] publiées sur les manuscrits de l’auteur, éd. Pierre Silvestre et Pierre Des Maizeaux (Londres 1705, 4°, 2 vol.), ii.700-701.

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