XIV. Annexe4. Lettre : à

Annexe IV :

  Memoire de l’entrée et de l’audience publique

de Mr de Bonrepaux à La Haye [1]  

Il envoya le 16 aoust 1698 avertir le president de semaine par un secretaire qu’il seroit prest à faire son entrée publique le 19 et ce president luy fit dire que les Estats Generaux disposer[oi]ent toutes choses pour le recevoir ce jour là. Il se rendit ensuite le mardy 19 à Delft : dès qu’il y fut arrivé, le maistre d’hotel des Etats Generaux luy vint faire un compliment de leur part, et luy demanda si il auroit agreable que Mrs les bourguemaistres de la ville vinssent le saluer. Deux de ces bourguemaistres y furent en suite et apres luy avoir fait les complimen[t]s ordinaire[s] ils luy firent des excuses sur ce qu’ils ne venoient que deux, leur president estant absent, et le quatrieme bourguemaistre malade. Ces deux bourguem[aistre]s dinerent avec luy, et d’abord apres le diné il entra dans un jacht, que le maître d’hotel des Etats avoit fait preparer, avec ses principaux gentilhommes, et ses domestiques entrerent dans un autre, que ce maître d’hotel avoit fait amener aussy. La marche estoit concertée de maniere que dans le moment qu’il arriva à un pont qu’on ap[p]elle Hoombrugh, qui est à moitié chemin de Delft à La Haye, deux deputez des Etats Generaux y arriverent aussy. Ils furent le recevoir à la sortie du jacht, et luy firent un compliment de la part de leurs maitres. En suite de quoy il entra dans le car[r]osse de l’Etat, il se plaça seul dans le fonds, et les deux deputez se mirent sur le devant. La marche commença par ses valets de pied au nombre de douze, son escuyer à cheval precedoit quatre pages aussy à cheval, et aux deux costés du car[r]osse de l’Estat marchoient huit de leurs messagers à pied. Son premier car[r]osse attellé de huit chevaux suivoit immediatement le car[r]osse de l’Estat, et il n’y avoit personne dedans, suivant la coutume observée dans le pais ; ses deux autres car[r]osses dont l’un estoit à huit, et l’autre à six chevaux qui suivoient le premier, estoient remplis de ses principaux gentil[s]hommes, [et] le reste de ses domestiques se placerent dans les car[r]osses à six chevaux de Mr d’Obdam [2], du pensionnaire [3] et de plusieurs autres persones de l’Estat. Il y avoit outre cela environ cinquante autres car[r]osses que les Etats Generaux louent des personnes de qualité et [des] bourgeois de cette ville pour ces sortes de ceremonies. Cette marche dura plus de deux heures, à travers d’une af[f]luence de peuple si prodigieuse, que les députez qui l’accompagnoient en estoient surpris, n’en ayant jamais veu une semblable, ce qui leur donna occasion de luy repeter plusieurs foix [ sic] qu’il devoit regarder cela comme un temoignage aut[h]entique de la joye qu’avoit cette nation de revoir un ambassadeur de Sa Maj[es]té. Apres avoir fait le tour des principales rues et places publiques, il entra dans la maison qu’on appelle du prince Maurice, et qui est à present aux Estats Generaux. Il descendit le premier du car[r]osse, et il prit la main sur les deputés des Estats Generaux, jusqu’à ce qu’il fut entré dans sa Chambre. Mais il leur donna la main en les reconduisant jusques dans leur car[r]osse. Ces deputés allerent rendre compte de son arrivée aux Estats Generaux, qui estoient assemblez extraordinairement, et un moment apres ils deputerent six d’entre eux pour l’aller voir. La coutume est d’en envoyer huit, scavoir deux de la province de Hollande, et un de chacune des autres provinces, mais comme de 33 deputés qu’il y a ordinairement dans l’assemblée des Estats Generaux[,] il ne s’y en trouva pour lors que 10, les autres êtant absen[t]s, et n’y en ayant aucun des provinces de Zelande et d’Utrecht, les Estats Generaux luy firent dire deux jours avant son entrée publique, qu’[à] cause de l’absence des deputés de ces deux provinces, il etoit impossible qu’il luy envoyassent plus de six ; mais qu’il feroient une deliberation sur leur[s] registres pour en expliquer la raison, et que les noms de ceux qui auroient deu y estre y seroient inserez. Il creu[t] que de cette maniere cela ne pouvoit tirer à aucune consequence, et si il n’avoit pas receu cet expedient[,] il auroit été obligé de differer son entrée six semaines ou deux mois. Ces six deputés dans le nombre desquels se trouva le president de semaine, luy firent un assés long discours pour temoigner le respect et la joye avec laquelle leur Republique recevoit l’honneur que Sa Maj[es]té leur faisoit de leur envoyer un amb[assadeu]r. Il donna la main à ceuxcy en entrant et en sortant, et ils retournerent le soir pour souper avec luy. Dès qu’ils êtoient entrés dans sa Chambre[,] il reprenoit la main sur eux, comme aussi en allant à table, où il estoit placé dans un fauteuil au haut bout, les deputez se placant sur des chaises à dos à sa droite et à sa gauche, selon le rang qu’ils tiennent entreux. La mesme chose s’observa tous les jours à la reserve qu’au lieu de six deputés, il ne devoit plus y en avoir que deux à chaque repas, mais soit qu’ils voulussent reparer le manquement des deux deputés qui n’avoient pas pu s’y trouver le premier jour, ils y alloient quelque fois quatre, et toujours accompagnés de quelques conseillers du conseil d’Estat et le president de semaine y retourna deux fois. Tous ces repas etoient accompagnés d’un grand bruit de trompet[t]es, de timballes et de violons et d’un si grand nombre de peuple que les officiers qui servoient à table avoient beaucoup de peine à fendre la presse. Le jeudy il envoya demander l’audience au president de semaine pour le vendredy au matin, et ce jour là entre onze heures et midy, deux deputés de l’Etat le furent prendre dans le car[r]osse de la Republique. Il les alla recevoir et prit la main sur eux jusques dans sa Chambre ; mais il la leur donna en sortant de son ap[p]artement et la reprit ensuite pour entrer le premier en car[r]osse. La marche se fit comme le jour de son entrée publique, mais en cette occasion les Suisses de l’Estat avec des hallebardes marchoient à l’entour [du] car[r]osse où il estoit à la place des messagers qui estoient le jour auparavant. Les pages estoient à pied et il avoit envoyé son escuyer devant à l’entrée de la salle des Etats Generaux pour faire ranger tous ses domestiques dans l’ordre qui devoit estre observé pour l’audience. On fit un grand tour dans la ville, et on entra dans la cour où s’assemblent les Estats Generaux par la mesme porte où avait passé Mr d’Avaux [4]. La garde êtoit sous les armes, les officiers à leur teste, enseignes déployées, tambour battant, et les soldats present[er]ent les armes. L’affluence de monde etoit si grande dans les salles où il devoit passer que vingt Suisses avec des hallebardes eurent beaucoup de peine à luy faire faire assez de place pour passer avec les deux deputés qui estoient l’un à sa droite et l’autre à sa gauche, mais moins avancés que luy. Tous ses domestiques s’estoient rangez des deux costés de la porte de la salle des Estats Generaux, et apres qu’il fut entré ils entrerent touts [ sic] jusques aux valets de pied, et autant de monde qu’il put en tenir dans cette salle. Il s’assit dans un fauteuil vis à vis du president qui estoit aussi dans un fauteuil, et s’estant couvert il prononca suivant ce que Sa Maj[es]té luy avoit prescrit. Le president de semaine luy repondit en francois. Apres l’audience finie, il fut reconduit dans la maison du prince Maurice avec les mesmes ceremonies. Il prit encore la main sur les deputés en montant dans son appartement, et il la leur donna lorsqu’ils en res[s]ortirent. Le lendemain samedy il donna à diner à tous les membres des Etats Generaux qui se trouverent en estat d’y aller. Le president de semaine fit valoir comme une marque du respect que ces Estats [ont] pour Sa Maj[es]té de luy avoir repondu en francois. Mr de Bonrepaux remarqua qu’au paravant que de prononcer son discours il parla longtem[p]s au Pensionnaire qui estoit assis aupres de luy. Il remarqua aussy que pour rendre leur compagnie plus celebre, ils avoient fait rempli[r] touttes les places des absen[t]s par des conseillers d’Estat et des deputez des Etats de la province de Hollande.

Les amb[assadeu]rs de l’empereur et ceux des autres roys parurent avec des equipages si superbes et une suite de domestiques si nombreuse que il craignoit que l’on ne trouvat la sienne trop mediocre. Il avoit veu luy même le comte de Bonde amb[assadeu]r de Suede [5] aller à une audience qu’il eut des Estats Generaux avec quarante valets de livrée et un nombre prodigieux de gentil[s]hommes. Il arriva cependant que les honnestes gens et même le peuple se persuaderent que la suite nombreuse qu’ils avoient veue aux autres am[bassadeu]rs n’estoit qu’une chose passagere et un emprunt de domestiques[,] qu’il avoient fait de [telles] choses pour s’en servir seulement ce jour là, ne devoient pas leur paroître si considerable[s] que le train reglé qu’ils luy avoient veu, scachant qu’il estoit le même qu’il avoit depuis qu’il estoit à La Haye et se persuaderent qu’il l’auroit de même tant qu’il y resteroit [6].

(In dorso :) Intrede van den amb[assadeu]r Bonrepaux door hemself opgestelt en aan syn Hof gesonde, en my door den amb[assadeu]r de Briord gecommunicert.

[Entrée de l’ambassadeur Bonrepaux écrite par lui-même et envoyée à sa Cour, et communiquée à moi par l’ambassadeur de Briord [7].]

Notes :

[1] Source : Cet écrit se trouve sous forme de copie de la main de H.M. Mensonides dans l’inventaire qu’il a établi de la correspondance de l’ambassadeur François d’Usson de Bonrepaux à La Haye entre avril et décembre 1699 (AN, KK 1398), dont nous avons acquis l’exemplaire original. Le récit se trouvait apparemment avec la correspondance de Bonrepaux, elle aussi, sans doute, recopiée par les soins des agents des Etats Généraux. Nous n’avons su découvrir cette archive, dont H.M. Mensonides – qui la désigne comme un « registre » – ne donne pas la localisation. Nous corrigeons silencieusement quelques fautes triviales et signalons quelques erreurs évidentes de transcription.

[2] Jacob II van Wassenaer Obdam (1645-1714), général des armées des Etats Généraux ; il était membre d’une des familles les plus anciennes et les plus prestigieuses de la province de Hollande : voir Lettre 800, n.2. Son père, Jacob I, était un amiral célèbre.

[3] Anthonie Heinsius, grand pensionnaire de Hollande entre 1689 et 1720 : voir Lettres 238, n.4, 820, n.20, et 1013, n.31.

[4] Sur Jean-Antoine II de Mesmes, seigneur d’Irval, comte d’Avaux, plénipotentiaire français aux conférences de la paix à Nimègue, ambassadeur à La Haye entre 1678 et 1688 et entre 1699 et 1701, voir Lettre 374, n.5.

[5] Le comte Charles Bonde, sénateur et président de la Chambre de la Révision, nommé ambassadeur au moment des négociations de Ryswick : voir Jorän Andersson Nordberg, Histoire de Charles XII, roi de Suède, traduite du suédois (La Haye 1742-1748, 4°, 4 vol.), i.20.

[6] On peut comparer ce récit à celui de Larrey, dans son Histoire de France sous le règne de Louïs XIV (Rotterdam, Michel Böhm, 1718-1722, 3 tomes en 2 vol., 4°), ii.355-356 : « Le 19 d’août [1698] Bonrepaux, ambassadeur extraordinaire de France, fit son entrée publique à La Haye. S’étant rendu à Delft, il y fut complimenté de la part des Etats Généraux : et l’après-dinée il en partit avec les députez dans les carrosses de l’Etat, suivi des siens, où étoient placez les gentilshommes de sa suite. Arrivez à La Haye, il y fit ainsi son entrée. Ses valets de pied en firent l’ouverture, suivis de son écuier à la tête de ses pages à cheval, et dont les livrées étoient magnifiques. Les carrosses de l’Etat et ceux de l’ambassadeur venoient ensuite, suivis d’un grand nombre d’autres carrosses qui faisoient un très beau cortêge. On arriva dans cet ordre à l’hôtel du prince Maurice, où l’ambassadeur fut complimenté par de nouveaux députez de Leurs Hautes Puissances, et défraié jusqu’au 22 [août] qu’il eut son audience publique, où il parla en ces termes : « Je viens, Messieurs, par les ordres du Roi mon maître, renouveller aujourd’hui les assurances de son estime et de son amitié pour cet Etat. Ces sentimens, Messieurs, que le Roi a héritez de ses glorieux ancêtres, les premiers et les plus sûrs piliers de votre République naissante, n’ont pu être effacez de son cœur par les hostilitez et les animositez d’une trop longue guerre. Ils viennent de revivre plus que jamais. Le Roi s’est arrêté au milieu de ses conquêtes, et n’a conduit ses armes, qu’autant qu’il étoit nécessaire pour vous fraier le chemin de rentrer dans ses bonnes grâces, assuré qu’elles ne vous seront pas moins précieuses qu’auparavant. Il n’a conquis que pour vous faire voir le bonheur qu’il y a d’être de bonne intelligence avec lui, et vous obliger à rechercher son amitié, et vous y avez répondu d’une maniére qui récompense Sa Majesté de ce qu’elle a bien voulu sacrifier pour le rétablissement du repos public. Il ne reste plus rien, Messieurs, qu’à maintenir cette grande affaire, et à jouir des avantages qu’elle procure à la chrétienté. » Il étoit persuadé, disoit-il, que leurs Seigneuries ne se laisseroient point de se détourner de ce glorieux dessein, et qu’elles contribueroient de tout leur pouvoir à faire revivre une bonne correspondance entre la France et leur République. Il finissoit par le plaisir qu’il se promettoit d’en rendre un compte agréable au Roi son maître, et en assurant Leurs Seigneuries qu’elles trouveroient en lui toutes les dispositions convenables à une si bonne œuvre et si importante. Je ne rap[p]orterai point la réponse du président de l’assemblée : elle fut telle que le méritoit un discours si juste et si poli. L’ambassadeur fut reconduit dans l’hôtel du prince Maurice, où il fut traité splendidement, et après souper il fut conduit dans son hôtel, où le jour suivant il régala magnifiquement les députez de l’Etat. »

[7] Gabriel, comte de Briord : ancien ambassadeur de la France à la cour de Savoie, il succéda à Bonrepaux comme ambassadeur à La Haye : voir Lettre 1458, n.9.

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