Lettre 1771 : Jacques Basnage à Pierre Des Maizeaux

[Rotterdam, le 11 juin 1709] [1]

Je vous suis sensiblement obligé des deux ouvrages [2] que vous m’avez envoiez Monsieur. Si je n’ay pas plutost repondu à votre honneteté, ce n’est pas que je ne l’aye bien sentie mais j’ay esté distrait par de frequen[t]s voyages à La Haye, où la negotiation de paix [3] piquoit ma curiosité et où je faisois des efforts assez inutiles pour obliger les puissances et les [prier de] penser à nous et de nous faire entrer dans les preliminaires. Comme on esté de concert sur tout, on l’a esté aussy sur cet article et chacun est convenu de nous renvoier aux conferences publiques, parce que l’af[f]aire de Religion ne pouvoit estre traitée avant les autres.

Vous savez que la paix est rompue : le roy a rejetté 4 articles des quarante [4] et M. Rouillé [5] partit dimanche, quelques uns croient qu’il reviendra, mais j’en doute beaucoup.

Le livre de Mr Jenkin [6] ne m’a point du tout echauf[f]é, je n’y ay trouvé qu’une remarque solide, c’est celle du miracle fait au temple de Jerusalem que les juifs vouloient rebatir sous Julien. Cette difficulté m’avoit esté faite dejà par M rs Burnet et Cuper, je l’avois publié [7], mais je ne croy pas aisement les miracles, cependant je m’estois contenté de marquer des doutes et je n’avois osé m’inscrire ouvertement en faux. Le reste est peu de chose et part d’un homme beaucoup plus enteté des Peres que je ne suis. Je vois bien que si jamais mon Histoire des heresies paroist [8], je me feray bien des af[f]aires avec ces M[essieu]rs, mais il faut avoir patience.

L’ouvrage sur les • quietistes de Bourgognes [9] [ sic] • / contient quelques faits assez curieux. Je • ne scay si je vous ay mandé que j’avois des pieces sur cette matiere qui m’ont esté envoiées par le conseiller rap[p]orteur du parlement de Dijon [10], qui confirment ce que cet ecclesiastique que j’ay connu icy avance.

Je vous envoie La France toute catholique [11] à l’adresse de Mr Prevereau [12], je continueray par les Entretiens [13]. J’avois donné le memoire des autres livres à M. Leers et il l’a perdu dans l’embarras où il se trouve de mettre en possession ses acheteurs [14]. Prenez la peine de me refaire une liste exacte • sur la derniere feuille de votre lettre, afin que je garde l’original et, • si la copie se perd, j’y puisse avoir recours.

Que faites vous de la Vie de M. Bayle ? Il faudroit qu’elle parust, car on la demande de tous cotés[ ;] je croy que ces M[essieu]rs l’imprimeront • si vous le voulez, mais il faut attendre qu’ils soient un peu rangez, ce qui demande quelques semaines.

Il n’y a rien icy de nouveau que les lettres de Casaubon folio [15] qui vont paroitre et celles d’Hildebert par le Pere Dom Beaugendre [16], mort depuis l’edition de ce livre. On attend le livre / de l’abbé Renaudot contre Aymon sur la question des Grecs et du concile de Jerusalem [17].

J’ay envoié vos lettres à leur adresse, faites moy le plaisir de faire rendre celle cy le plus tost que vous pourrez, afin qu’elle parte pour l’Irlande [18].

Je suis toujours de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et très obeissant serviteur Basnage

ce 11 e juin

Notes :

[1] Le millésime se déduit du contenu de la lettre.

[2] Des Maizeaux avait annoncé l’envoi du recueil des « lettres familières » de Locke : Some familiar letters between Mr Locke and several of his friends (London 1708, 8°) : voir Lettre 1770, n.10. Le deuxième livre est sans doute celui de Robert Jenkin, qu’il commente un peu plus loin dans la présente lettre : voir ci-dessous, n.6.

[3] Il s’agit des négociations préliminaires du traité d’Utrecht, qui devait mettre fin à la guerre de Succession d’Espagne : les premières propositions du duc de Marlborough et du prince Eugène avaient été envoyées à La Haye le 29 mai 1709. Elles exigeaient une capitulation de la France et de l’Espagne, ainsi que la reconnaissance de l’ archiduc Charles comme souverain d’Espagne.

[4] Dans sa lettre du 23 juin 1709 au duc de Noailles, Basnage détaille les articles rejetés par Torcy : « Le roy a rejetté quatre articles, celuy de l’Alsace qu’il veut qu’on modifie parce qu’il ne peut consentir à la démolition des places qu’il occupe et particulièrement de Selestad et de Colmar qui luy ont esté cedées par la paix de Munster. La seconde difficulté n’est pas considerable, puisqu’on ne demande que le retranchement d’un mot qui est equivoque sur la barriere du Piemont et de la France, pour laquelle on pose le mont Ginevre et autres. On souhaite que l’electeur de Baviere entre dans les preliminaires, d’autant plus qu’il ne veut se resoudre à ceder Mons où il a ses propres troupes, si on ne luy ouvre une porte pour rentrer dans ses Etats. Mais le dernier article qu’on conteste est le plus essentiel, car le roy trouve que le terme de deux mois donné pour l’evacuation de l’Espaigne et la suspension d’armes est trop court ; d’ailleurs il a cru qu’on vouloit l’obliger de donner ses troupes pour faire la guerre au roy Philippe, s’il ne vouloit pas quitter l’Espaigne, et cette condition qu’on peut avoir renfermée sous les termes generaux de prendre de concert des mesures a paru trop dure pour l’accepter. [...] Cependant les Alliez ont resolu unanimement de ne faire aucun changement aux preliminaires, ainsi quoy que bien des gens esperent encore un retour de M. Rouillé ou la ratification, je croy la paix entierement rompue. » (éd. M. Silvera, n° CXXX, p.425-426). Sur l’ensemble des négociations et des termes des conditions préliminaires, voir Mémoires de M. de *** Colbert, c[om]te de Torcy, pour servir à l’histoire des négociations, depuis le traité de Riswick jusqu’à la paix d’Utrecht (La Haye 1756, 12°, 3 vol.), ii.188-213.

[5] Pierre Rouillé (1657-1712), seigneur de Marbeuf, ambassadeur extraordinaire de France à Lisbonne, puis envoyé de France à Bruxelles, auprès de Maximilien-Emmanuel, électeur de Bavière et gouverneur des Pays-Bas espagnols, en 1704 ; en 1709, il représentait la France aux négociations de la paix à La Haye : voir L. André et E. Bourgeois (éd.), Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France, depuis les traités de Westphalie jusqu’à la Révolution française, tomes XXI-XXIII, Hollande (Paris 1922-1924, 3 vol.), xxii.178-185.

[6] Robert Jenkin, Remarks on some books lately publish’d : viz. Basnage’s « History of the jews ». Whiston’s « Eight sermons ». Locke’s « Paraphrase and notes on St. Paul’s Epistles ». Le Clerc’s « Bibliothèque choisie » (London 1709, 8°). Jenkin insiste longuement (p.10-28) sur les objections soulevées par Basnage à l’égard des témoignages convergents de Socrate, de Sozomène et de Théodoret concernant les miracles qui avaient empêché le rétablissement du temple de Jérusalem, reprochant en particulier à Basnage d’avoir omis le témoignage d’ Ammien Marcellin ; il conclut (p.28) : « The truth of this miraculous judgement has been hitherto so uncontested, that I thought no Christian would ever have disputed a fact which Jews and heathens have confest. I hope Mr Basnage will retract his error and remove that scandal, which it must have given to all readers, who have any true love and zeal for the Christian religion. »

[7] Kuiper avait soulevé des objections à l’analyse de Basnage dans plusieurs lettres au cours de l’année 1707 ; voir en particulier celle du 2 août (éd. M. Silvera, n° LXXXVIII, p.293-294), et la réponse de Basnage du 8 octobre 1707 (éd. M. Silvera, n° XCII, p.310-313) : « Je continue, Monsieur, à vous remercier des judicieuses remarques que vous faites sur mon Histoire des juifs. J’en ay inseré une partie dans le dernier journal de mon frere et je les ay envoiées en Angleterre pour les placer dans l’edition angloise qui s’avance. J’avoue, Monsieur, que je ne suis pas parfaitement convaincu de la verité des miracles qu’on rap[p]orte sur le temple de Jerusalem que Julien vouloit faire rebatir. J’ay cité le temoignage d’un juif qui est encore plus fort que celuy d’un payen et je conviens que toutes les religions s’accordent sur cet evenement ; c’est pourquoy je n’ay osé le nier et je me suis contenté d’indiquer des soupçons et la diversité de ceux qui font ce recit. » Basnage fait allusion aux notes de Kuiper sur l’effervescence messianique à Smyrne qu’il avait fait publier dans l’HOS de son frère Basnage de Beauval, novembre 1706, art. V, à la suite de son compte rendu des tomes IV et V de l’ Histoire des juifs de Basnage : « Extrait d’une lettre de Mr Cuper, ci-devant deputé aux Etats Generaux, et deputé extraordinaire de Leurs Hautes Puissances à l’armée, bourguemaître de Deventer, écrite à Mr Basnage, contenant plusieurs remarques sur son Histoire des juifs, et particulierement sur un imposteur de Smyrne, qui veut prouver par des miracles que le messie Zabathai Tsevi est encore vivant » (p.504-513). Basnage avait également fait publier cette lettre de Kuiper dans la traduction anglaise de son ouvrage, The History of the Jews, from Jesus-Christ to the present time [...] Being a supplement and continuation of the history of Josephus. Translated [...] by Tho[mas] Taylor (London 1708, folio), p.757-759. Dans la nouvelle édition française publiée par Henri Scheurleer (La Haye 1716, 12°, 9 vol.), viii.161, Basnage précise que des objections contre son omission du témoignage d’ Ammien Marcellin avaient été soulevées par Gilbert Burnet, par Kuiper et par Elie Benoist « dans les lettres qu’ils m’ont écrites ».

[8] Sur ce projet de Basnage, qui ne devait pas aboutir, voir Lettre 1631, n.18.

[9] Jean-François Bion (1668-après 1741), L’Origine, le progres, et la fin tragique des quietistes de Bourgogne, en France. Par Jean Bion, cy-devant prestre, curé d’Ursy, ancien aumosnier des galères de France et à présent ministre de l’Eglise françoise de Black Friars (Londres 1709, 8°). L’auteur avait été aumônier à bord de La Superbe, galère où furent réunis les réformés condamnés ; en 1707, il se démit de ce poste et gagna Genève, où il se convertit au protestantisme. Il se rendit à Londres et s’établit ensuite aux Provinces-Unies en tant que chapelain d’une Eglise de rite anglican. Il avait publié également une Relation des tourments que l’on fait souffrir aux protestants qui sont sur les galères de France (Londres 1708, 8° ; éd. O. Douen, Paris 1881 ; éd. P. Conlon, Genève 1966) ; D. Boisson, Consciences en liberté ? Itinéraires d’ecclésiastiques convertis au protestantisme (Paris 2009), s.v. (en particulier, p.141-147).

[10] Il s’agit sans doute de Bernard de La Monnoye.

[11] Basnage avait promis à Des Maizeaux de lui envoyer un exemplaire de cet ouvrage pour son projet de réédition des pamphlets de Bayle : voir Lettres 1765, n.8, 1766, n.12, et 1770, n.9.

[12] Daniel Preverau était employé au secrétariat d’Etat des Affaires du Nord à Whitehall, sous la direction de Charles Townshend et par la suite de Thomas Pelham-Holles, duc de Newcastle, entre autres : voir Almagor, Pierre Des Maizeaux, s.v. Il devait s’associer avec Des Maizeaux en 1716 dans la composition d’un compte rendu satirique du Chef d’œuvre d’un inconnu, où la critique de Thémiseul de Saint-Hyacinthe est féroce : voir Almagor, Pierre Des Maizeaux, p.109, et Lettre 1784, n.8.

[13] Basnage avait promis d’envoyer également un exemplaire du pamphlet de Bayle, Entretiens sur le grand scandale causé par un livre intitulé : « La Cabale chimérique » (Cologne, Pierre Marteau 1691, 12° ; OD, ii.691-717).

[14] Sur la vente de l’imprimerie de Reinier Leers à Caspar Fritsch et Michael Böhm, voir Lettre 1767, n.5.

[15] Isaaci Casauboni Epistolæ, insertis ad easdem responsionibus. Accedunt huic tertiæ editioni, præter trecentas ineditas epistolas, Isaaci Casauboni vita [...] Item, Merici Casauboni [...] epistolæ [...] Curante Theodoro Janson. ab Almeloveen (Roterodami 1709, folio, 2 vol.)

[16] Antonii Beaugendre (Parisiis 1708, folio), édition recensée dans l’HOS du mois de mai 1709, art. VII, p.195-213.

[17] Eusèbe II Renaudot, Défense de la « Perpétuité de la foy » contre les calomnies et les faussetez du livre intitulé « Monuments authentiques des Grecs » [de Jean Aymon] (Paris 1709, 8°). Sur Jean Aymon et son vol à la bibliothèque du roy, qui entraîna des conséquences graves pour le bibliothécaire Nicolas Clément, voir Lettre 1579, n.2.

[18] On ne connaît pas de correspondant de Basnage en Irlande. L’année précédente, il avait demandé à Des Maizeaux d’envoyer ses propres lettres par l’intermédiaire de Thomas Laurent, commis des Postes à La Brille : voir Lettre 1766, n.17.

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