Lettre 310 : Etienne Le Moyne à Pierre Bayle

[Leyde, le 5 août 1684]

J’avois toujours quelque esperance de faire une course jusques à Rotterdam. Mais je vois bien qu’il n’y faut plus penser, et que de semblables voiages me seront desormais interdits [1]. Il ne faut plus penser qu’à demeurer doucement dans mon nid, et y attendre sans impatience l’heure qui m’en faira déloger pour toujours. En attendant cela j’y veux faire graver ces vers

Point lassé d’esperer, point lassé de me plaindre

Des muses, des grands, et du sort

J’attends icy tranquillement la mort

Sans la desirer, ni la craindre.

Cependant pour ne faire plus de voiage par le monde, ce n’est pas à dire qu’on ayt renoncé aus nouvelles du monde savant[ ;] celles que vous publiés tous les mois [2], me font encor passer de fort agréables heures et vous les préparés d’une maniere, à y rendre mémes sensibles les personnes les plus retirées. J’ay lû vos quatre premïers mois avec bien de la satisfaction, et par de si heureux commencements, il y a lieu d’esperer que la suite sera de méme. Je voudrois seulement que vous ne vous arrestassiés pas à de certains petits livrets, qu’il n’est pas necessaire qu’on sache qu’ils sont au monde, et qui ne valent pas vos loüanges. Si vous manquiés de matiéres, cela seroit plus / raisonnable. Mais comme il se presente tous les jours des livres d’une autre consequence, je ne voudrois toucher que rarement à ces Barbins, qu’on appelle assez plaisamment à Paris de petits patés tout chauds [3]. Car ils ne sont bons qu’à dejeuner, et que lors qu’ils sont tout fraichement tirés du four et de la presse. Votre stile me plaist fort, votre maniére de dire les choses est fort agréable, et vous leur donnés ordinairement un tour fin et fort adroit, qui vous faira toujours bien de l’honneur, aupres de ceux qui s’y connoissent. Il vous échape quelquefois pour des choses de fait, de certaines remarques qu’on pourroit relever. Mais cela est fort peu de chose et doit étre plutost attribué au[x] mémoires que vous recevés, qu’à votre propre négligence. Il me semble aussi que vous étes un peu trop long dans les narrations que vous faites du contenu de chaque livre. Car si vous voulés parler ainsi de chaque ouvrage, il y en aura dont un tout seul, occupera les Nouvelles d’un mois entier. Je croy donc que vous pourriés abreger un peu ces relations, mais vous ne le ferés pas sans beaucoup de peine, car quand on doibt parler de tant de matieres, et qu’on a autant d’esprit, et de scavoir que vous en avés, il est extremement difficile de se renfermer dans les bornes si justes et si étroites. Si vous ne le pouvés pas faire, ne vous avisés pas de vous contraindre trop. Faites des écarts* tant qu’il vous plaira. Et ces écrits qu’on trouvera en des livres où on ne les attendoit pas, seront quelque fois bien plus agréables, qu’une infinité de choses dites justement dans les règles, et qu’on place sans beaucoup de fasson au lieu / où il les faut mettre.

Mais M. de Beaulieu [4] qui part pour Roterdam, ne me permet pas de jouer davantage le personage de donneur d’avis. Le reste du roole sera pour une autrefois. Je vous prie de m’en donner un, c’est de me mander* quand il y aura à Roterdam quelque vaisseau prest à partir pour Rouën. J’y voudrois bien envoier un Stephanus de M. Rück [5], pour M. Bigot [6], et un autre pour M. Huët [7]. Faites moy encor une autre amitié. C’est de m’envoier un certain Traité de la religion chretiéne [8] dont il y a quelque tems que vous m’ecriviés je ne scay quoy. Je ne scay si on le vend à Roterdam. Nous ne l’avons pas vu icy, vous m’en avés parlé comme si vous l’aviés. Si vous n’en trouvés pas d’autres exemplaires à acheter pour moy, obligés* moy de me prester le votre, • et je ne manqueray pas de vous le rendre quand je l’auray parcouru. Je salue votre société rouennaise avec la quelle vous étes logé [9], et suis tres sincérement

Tout à vous
Le Moyne
5 Aoust 1684.

A Monsieur/ Monsieur Bayle/ professeur/ A Roterdam •

Notes :

[1] Sur Etienne Le Moyne, voir Lettre 61, n.6 : né en 1624, pasteur à Rouen, il avait dû s’exiler en 1676 et était devenu professeur de théologie à Leyde. Il est donc âgé de soixante ans à la date de la présente lettre.

[2] Etienne Le Moyne appartenait donc, lui aussi, au cercle des amis à qui Bayle envoya les premiers fascicules des NRL.

[3] Sur le célèbre libraire-imprimeur Claude Barbin, voir G.E. Reed, Claude Barbin, libraire de Paris sous le règne de Louis XIV (Genève 1974).

[4] Il s’agit sans doute de Charles Le Blanc de Beaulieu, parent de Louis Le Blanc de Beaulieu, le professeur de théologie à l’académie de Sedan. Charles venait d’arriver aux Pays-Bas, et son voyage à Rotterdam indique peut-être qu’il hésitait sur le lieu de son établissement. En septembre 1685, il devait être reçu comme proposant à Leyde ; il fut ensuite appelé à Noordwijk, en août 1690, pour y desservir une Eglise naissante ; puis à Gorcum, en mai 1692, d’où il partit pour l’Angleterre le 1 er septembre 1700. Voir H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies », in La Vie intellectuelle aux Refuges protestants, éd. J. Häseler et A. McKenna (Paris 1999), n°249.

[5] Théodore Ryck (ou Rück, Ryckius) (éd.), Lucæ Holstenii Notæ et castigationes posthumæ in Stephanum Byzantium de Urbibus a Theodoro Ryckio, qui Scymni Chii fragmenta hactenus non edita etc. addidit [Notes et critiques de Lucas Holstein sur Etienne de Byzance, éditées par Théodore Ryck] (Lugduni Batavorum 1684, folio) ; un compte rendu devait paraître dans le JS du 11 septembre 1684.

[6] Emeric Bigot, l’érudit de Rouen : voir Lettre 69, n.2.

[7] Pierre-Daniel Huet, que Bayle avait rencontré autrefois chez Henri Justel à Paris : voir Lettre 102, p.221-222.

[8] La lettre où Bayle parlait à Etienne Le Moyne d’une apologie intitulée Traité de la religion chrétienne est perdue ; il s’agit probablement de l’ouvrage récent de Jacques Abbadie, Traité de la vérité de la religion chrétienne, où l’on établit la religion chrétienne par ses propres caractères, qui venait de paraître à Rotterdam (Rotterdam 1684, 8°) : voir Lettre 238, n.16, et A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.404-416 ; R. Whelan, « Between two worlds : the political theory of Jacques Abbadie (1656-1727) », Lias 14 (1987), p.101-118 et 143-156.

[9] Nous ne saurions identifier avec certitude la « société rouennaise », connue de Le Moyne, qui avait lui-même été pasteur à Rouen, et avec laquelle Bayle serait logé à cette époque. Son adresse est toujours chez M. Ferrand, quai des Gueldres ; or, Ferrand est originaire de Bordeaux. Isaac Claude remercie Bayle, dans la Lettre 279 du mois de mai 1684, de prendre soin de son frère, qui, semble-t-il, est logé chez Bayle, mais ce frère – ou plutôt beau-frère, Pierre ou Isaac Briot – ne constitue guère une « société rouennaise ». Rocolles rendit visite à Bayle à Rotterdam vers cette date, (comme nous l’apprendra la Lettre 313), mais cet ancien ami de Bayle était Biterrois d’origine. Il est à remarquer qu’il adresse sa lettre à « M. Bayle […] logé op Lewenheit chés Mr Vanderos marchand à Rotterdam ». Les grands amis rouennais de Bayle étaient les frères Jacques Basnage et Henri Basnage de Beauval ; Bayle était en contact avec eux, mais ils ne devaient arriver aux Pays-Bas qu’après la destruction de la communauté huguenote à Rouen, en avril 1685, quelques mois avant la Révocation de l’Edit de Nantes. Sur les adresses successives de Bayle, voir Lettre 269, n.2.

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