Lettre 318 : François Janiçon à Pierre Bayle

[Paris,] Ce 11e aoust [1684]

Je vous remercie tres humblement, Monsieur, de vos Nouvelles des mois de may et de juin, quoy que je ne les aye point encore receües. Le Suisse qui vous avois [ sic] promis de me les apporter céans ne vous a point tenu parole. Mr le comte de Dona que j’ay eté obligé d’aller chercher m’a dit que se [ sic] Suisse s’en estoit allé en son pais, où il avoit emporté mes livres, mais que luy en attendoit au premier jour quelques uns qui luy devoient venir par Mr le comte d’Estrées. Cela m’a fait soupconner que c’est ce jeune seig[neu]r qui a fait icy présent de mes livres à quelques personnes de sa cog[noissan]ce, et qu’il se sent par là obligé à m’en donner d’autres à leur place [1]. Cependant comme je ne m’y attend[s] pas trop j’ay prié Mr de Franq[ues]nay [2] de m’en vouloir envoyer au plustost non seulement ces deux là, mais tout autant qu’il en pourra recouvrer.

Il y a environ 15 jours que n’ayant encore lu que fort à la haste celles de mars et d’avril j’ecrivois à nostre illustre amy [3] ce qui m’en sembloit. Depuis cela je les ay leuës avec un peu plus de loisir. Sur quoy je vous diray librement à vous méme, Monsieur, une [ch]ose qui n’est pas tout à fait de mon goust. C’est que vous y tournés un peu trop les choses en controverses et en dispute lors que l’occasion s’en presente au lieu qu’il se[r]oit bien mieux, et de plus d’effet de les rapporter plus simplement, et seulement par recit et historiquement, vous contentant d’indiquer les choses, et d’en dire un mot en passant, laissant au lecteur à tirer les consequenses. C’est une faute où sont tombés Mr de La Roque dans son Histoire de l’eucharistie [4], et Mr Le Sueur dans son Histoire de l’Eglise [5]. Vous vous rendriés trop suspect aux cath[oliques] rom[ains] sur tout dans ses [ sic] commencemens, où vous devez vous étabir d’abord en simple historien, et retenir vostre zele. Je ne voudrois pas pourtant vous obliger à supprimer tout entierement, parce que ce seroit trahir la verité et vostre conscience, et qu’il est toujours bien sceant qu’un protestant parle prot[estant], mais seulement encore paroitre plus moderé que vous n’étes, et presque plus indifferent, ce qui ne • peut étre mal pris dans un journaliste qui ne doit faire qu’une simple nar[r]ation et ne pas trop mettre du sien en matiere de r[eligion] comme font ordinairement l’auteur du Journal des sçavans, et celuy du Mercure gallant. Ainsy je vous conseille, Monsieur, encore une fois, de retrancher les endroits où vous auriéz trop poussé, ou trop expliqué vos pensées sur ces matiéres là par la raison que je viens de vous dire, qui est que vous devez vous insinuer dans l’esprit des cath[oliques] rom[ains] et vous établir une creance parmi eux, en paroissant moins partial et moins [6] indifferent.

Vous avez parlé dans vos Nouvelles du mois de may d’un petit livre anglois, d’un millénaire [7] que je n’eusse pas cru digne d’y entrer. Car encore que parmi les visions de ces gens là il y ait des choses curieuses, vous ne devez guere rien mettre que de bien choisi, ou du moins n’en prendre que peu, et le plus curieux seulement. Je souhaiterois aussi que vous fussiez un peu plus reservé sur les louanges des auteurs et sur tout sur ceux de nostre communion, afin de trouver plus de creance partout. J’ay envoyé depuis trois ou quatre jours à Mr de Franq[uesnay] à Rouën la replique de Mr Le Fevre à Mr Ar[naud] [8] et luy ay recommandé de la faire tenir promptem[en]t et seurement à nostre illustre amy [9]. Je souhaiterois qu’elle arrivast assés à tems pour [qu’il] puisse en tirer quelque avantage dans la preface de la nouvelle edition de son / Apologie. Je m’imagine que dans son nouveau livre des Prejugez il n’aura pas manqué de relever cet endroit de la lettre latine du P[ere] Rapin au Card[inal] Cibo, où parlant des conversions qui se font en France il dit qu’elles sont faites partim pœnarum metu, partim spe præmiorum, non plus que celuy où parlant de l’ évesque de Pamiers il dit qu’en signant le Formulaire il avoit fait en mesme tems des protestations contre cette signature [10].

J’ay remarqué dans la seconde partie de l’ Apologie de Mr Ar[naud] pour les cath[oliques] [11] quelques endroits qui ne devroient pas tomber à terre. Celuy cy par exemple où rapportant le livre de la confession de foy des Russes depuis appellé la Confession de la foy de l’Egl[ise] orientale ortodoxe, apres l’art[icle] qui pose la presence reelle pag. 145, il ajoute cette traduction de l’endroit qui pose la trans[s]ubstantia[ti]on[ : « ]je prie, dit il, Mr Claude d’ecouter ce qu’on dit dans l’interrogation suivante, elle regarde les conditions necessaires pour la celebration de ce mistere, et elle contient ces propres termes : Il faut en 4 e lieu que le prestre soit persuadé qu’au tems où il consacre les saints dans la substance du pain, et la substance du vin est changée en la substance du veritable corps et du veritable sang de J[ésus] C[hrist] par l’opération du S[ain]t Esprit qu’il invoque à cette heure[ »] : et ensuite il ajoute aprés les paroles de l’invocation[ : « ]la transubstantia[ti]on se fait à l’instant mesme, et le pain est changé[ »] etc.

Et ensuite page 147, pour prouver que les Orientaux adorent le sacrement, [« ]il ne reste plus pour • condamner plainement les calvinistes qu’à determiner qu’il faut adorer ce sacrement du mesme culte qu’on honore J[ésus] C[hrist], c’est à dire de latrie, et que c’est un veritable sacrifice ; et c’est ce que l’on voit dans cette confession en ses [ sic] termes : l’honneur qu’il faut que vous rendiés à ces terribles mysteres doit éstre le mesme que celuy que vous rendés à J[ésus] C[hrist] mesme : ainsi co[mm]e s[ain]t Pierre parlant pour tous les Apôtres a dit à J[ésus] C[hrist] vous étes le Christ[,] le fils du Dieu vivant. Il faut aussi que chacun de nous rendant le culte de latrie à ces mysteres dise, je croy Seigneur et je confesse que vous étes le Christ le fils du Dieu vivant[ »] etc.

Pag. 153. « J’ay creu qu’il ne seroit pas inutile de rapporter en latin, ce qui y est dit de l’Eucharistie ; et qui a deja été cité en françois dans la Réponse generale [12][ »] etc.

Et apres page 154. Animadvertendum est etc[.] Sur ce qui est extrait icy de ce livre de Mr A[rnaud] on peut remarquer 1° qu’il y a là deux endroits où la traduction n’est pas fidele ou exacte. On voit que le latin dit qu’il faut pour le mystere que le prestre ayt l’intention que la transubstantia[ti]on ou le changement de substance se fasse, ce qui est aussy le dogme de l’Egl[ise] rom[aine] contre lequel on en scait les difficultés qu’on a tant de peine à resoudre : et la traduction dit seulement qu’il faut que le prestre soit persuadé que le changement se fasse : ce qui est un peu different, comme si l’on vouloit un peu adoucir le dogme, et ne rendre plus l’intention du prestre si necessaire pour faire que la transubstantiation se fasse. L’autre endroit où la traduction n’est pas exacte c’est que le latin dit que la transubstantiation se fait par les paroles de la priere et de l’invocation par lesquelles le prestre demande à Dieu qu’il envoye son S[ain]t Esprit sur les dons, et dans l’instant que ces paroles se prononcent. En quoy la creance des orientaux differe de celle de l’Eglise rom[aine] qui croit que la transubstantiation se fait par, ou à la prononciation de ces paroles cecy est mon corps, et la traduction dit seulement que la transubstantia[ti]on se fait apres les paroles de l’invocation, et à l’instant mesme, comme si l’on avoit eu dessein d’adoucir aussi cet endroit pour couvrir la difference des sentimens dans la maniere. /

2°. Il faut remarquer principalement cette difference méme qui est assés considerable, l’Egl[ise] Rom[aine] croit que la transubstantiation se fait par ces paroles, hoc est corpus meum, qui ne paroissent que declaratives de ce qui est, et non pas operatives, pour donner lieu au changem[en]t qu’on pretend qui se fait, comme nous disons qu’il faudroit qu’elles fussent. Et les orientaux au contraire veullent que le changement se fasse par des paroles qui paroissent opératives et aussi que le hoc est corpus meum des romains [le soit], ce qui semble aussi plus conforme à la raison : et cette difference de sentimens dans la maniere de la consecration de la transubstanti[ati]on semble marquer deux choses, l’une qu’il n’est pas si constant que les diverses communions ayent toujours eu une mesme creance touchant la transubstantia[ti]on méme, parce qu’elles auroient du convenir dans la maniere, aussi bien que dans la chose mesme[ ;] l’autre que la varieté méme des deux manieres dont les deux communions veulent que la transubstantiation se fasse, marque encore l’erreur dans la chose méme.

3° Il faut observer qu’icy Mr Ar[naud] aussi bien que les orientaux : parce qu’il ne s’agit que d’etablir une entiere conformité de creance entr’eux sur ce point posent formellement qu’il faut adorer le sacrement méme, ou le mystere du mesme culte de latrie dont on adore J[ésus] C[hrist] meme comme cela est aussy decidé formellement par le Concile de Trente. Contre ce que le s[ieu]r Brueys dans son livre nouveau [13], et les cath[oliques] rom[ains] affectent aujourd’huy de dire qu’ils / n’adorent pas le sacrement, mais seulement J[ésus] C[hrist] dans le sacrement, parce qu’ils ne peuvent plus soutenir l’adoration des signes du pain et du vin et des especes comme ils parlent, au lieu qu’on scait qu’ils adorent le sacrement meme par cela mesme qu’ils croyent que J[ésus] C[hrist] est sous les especes du sacrement à peu prés comme ils adorent la vraye croix du culte de latrie comme J[ésus] C[hrist] mesme parce qu’elle le represente crucifié, ou parce qu’elle a eu l’honneur [de porter] les sacrez membres du corps de J[ésus] C[hrist] /

Luxemburgum

Hinc naturâ inde arte

Supra visum et prioris et hujus etiam seculi,

MUNITUM :

Quod incolume, cuncta Orbis Chistiani dissidia

Sine vi compescere potuerat ;

Bello per intempestivam Hispanorum ferociam accenso,

Armis Gallorum, de tuendis magis, quàm proferendis

Regni finibus, laborantium,

OPPUGNATUM :

A suis, Omni telorum igniumque genere,

inter multiplices, adque implexos

Munimentorum novi generis obices,

non minùs sub terra, quàm sub dio dimicantibus,

fortiter, quantum potuit,

PROPUGNATUM :

fortiùs ab obsidentibus

EXPUGNATUM :

Hostium tantem pertinaciam superante

Ludovici Magni benignitate et moderatione,

SERVATUM :

Solâ ejus fide reliqu[u]m victis Belgium

SERVAT :

Et in Gallica translatum jura,

brevi Europæ universæ

Pacem perpetuam

PARIET.

Anno Christi M.DC.L. XXX IIII. [14] Cecy avec ce qui suit dans la page suivante est de Mr Douja professeur en droit canon qui est de l’Accad[emie] fr[ançaise [15].] Vous verrez si cela vaut la peine d’estre mis • dans vos nouvelles republiquaines. /

 

Luxemburgi Fatum.

Me premit ut Fatum Lodoix œternæ Pacis amore :

Fato, quàm steteram, nobiliore cado. Luxembourg Pris. Ma Renommée estoit grande autrefois :

J’avois crû que mes murs la rendroient immortelle.

Aujourd’huy par ma chûte elle devient plus belle,

Lors que le Grand Louis me soûmet à ses Loix,

Pour donner à l’Europe une Paix éternelle.

Roterdam./ A Monsieur/ Monsieur Bayle chez Monsieur/ 

Vanderhorst op de Leuven Haven/ A Roterdam

Notes :

[1] Il s’agit ici sans doute du fils du comte de Dohna, Johann-Friedrich de Dohna Ferrassières, dont les frasques ont été annoncées par Bayle à son frère Joseph dans la Lettre 260, p.73.

[2] Henri Basnage de Franquesnay, avocat au parlement de Rouen, père de Jacques Basnage et d’ Henri Basnage de Beauval, servait certainement d’intermédaire pour les envois d’ouvrages entre Rotterdam et Paris.

[3] Sous la plume de François Janiçon, la formule « notre illustre ami » désigne Pierre Jurieu.

[4] Mathieu de Larroque, Histoire de l’eucharistie (Amsterdam 1669, 4°).

[5] Le premier volume de la nouvelle édition de l’ Histoire de l’Eglise et de l’Empire de Jean Le Sueur, ministre de La Ferté-sous-Jouarre, puis de Sedan, venait de paraître (Genève 1684-1685, 12°, 3 vol.) ; voir aussi Lettre 118, n.23.

[6] Lapsus pour « plus ».

[7] Les Two Hundred Queries de van Helmont : voir Lettre 312, n.2. Janiçon emploie le mot de millénaire dans le sens de millénariste. « On appelle, millenaires certains heretiques qui croyoient qu’aprés le Jugement universel les esleus demeureroient mille ans sur la terre à joüir de toute sorte de plaisirs » ( Dictionnaire de l’Académie française, Paris 1694, folio).

[8] Jacques Le Fèvre ( ?-1716), Docteur de Sorbonne et archidiacre de Lisieux, Réplique à M. Arnauld pour la défense des « Motifs invincibles », contre son livre du « Calvinisme convaincu de nouveau » (Lille 1685, 12°) : l’ouvrage parut donc post-daté. Le Fèvre y prenait la défense de son ouvrage : Motifs invincibles pour convaincre ceux de la religion prétendue réformée (Paris 1682, 12°), qui avait fait l’objet des critiques d’ Antoine Arnauld dans son livre : Le Calvinisme convaincu de nouveau de dogmes impies, ou la justification du livre du « Renversement de la morale » par les erreurs des calvinistes, contre ce qu’en ont écrit M. Le Fèvre, docteur en théologie de la Faculté de Paris, dans ses « Motifs invincibles », et M. Le Blanc, ministre de Sedan, dans ses thèses (Cologne 1682, 12°). Sur cette controverse, voir Lettres 221, n.24, et 298, n.22.

[9] Janiçon espère que Jurieu pourra profiter de l’ouvrage de Le Fèvre dans la nouvelle édition de son Apologie de la morale des réformez ou défense de leur doctrine […], dont la première édition avait paru quelques années auparavant (Quevilly 1676, 8°), et dont la seconde édition devait paraître, avec des modifications, comme la première partie de la Justification de la morale des Réformez, contre les accusations de M. Arnaud, répandues dans tous ses ouvrages, et particulièrement dans le « Renversement de la morale de Jésus-Christ par les calvinistes » et dans « Le Calvinisme convaincu de nouveau de dogmes impies » (La Haye 1685, 8°, 2 vol.) : voir le compte rendu de ce dernier ouvrage dans les NRL, novembre 1684, art. XI.

[10] Voir Epistola pro pacando, super regaliae negotio, summo Pontifice Innocentio XI. Ad eminentissimum cardinalem Alderanum Cibo, pontificii status administrum (3 kalend. augusti an. 1680) (s.l. 1680, 12°). L’attribution à Rapin ou à Maimbourg est purement conjecturale, tandis qu’une note manuscrite cite le nom de l’ abbé de Saint-Fremin, personnage que nous n’avons pu identifier. La lettre a été publiée en une version française dont Bayle fait le compte rendu. Voir Lettre ecrite a Monsieur le cardinal Cibo, pour appaiser le Pape au sujet de la regale (Cologne 1684, 12°) – l’adresse bibliographique est certainement fictive – et NRL, janvier 1686, art. IV. Bayle trouve la lettre malveillante et confuse. Il semble que l’identification de cette lettre suggérée dans Lettre 239, n.14 soit inexacte.

[11] Antoine Arnauld, Apologie pour les catholiques, contre les faussetez et les calomnies d’un livre intitulé « La Politique du clergé de France » (Liège 1681-1682, 12°, 2 vol.), où Arnauld répondait à l’ouvrage de Jurieu.

[12] C’est-à-dire dans la Réponse générale au nouveau livre de M. Claude (Paris 1671, 12°), où Arnauld et Nicole avaient répliqué à l’ouvrage de Jean Claude, Réponse au livre de M. Arnaud intitulé « La Perpétuité de la foy de l’Eglise catholique défendue » (Quevilly 1670, 4°).

[13] Sur l’ Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestans, fait sans prévention sur le concile de Trente, sur la confession de foy des Eglises protestantes et sur l’Ecriture sainte (Paris 1683, 12°) de Brueys, voir aussi Lettre 224, n.18.

[14] Traduction : « Luxembourg, fortifié, ici par la nature, là par l’art humain, au point de renchérir sur tout ce qu’on a vu par le passé et même sur ce qu’on voit de nos jours, avait pu, sans violence, apaiser toutes les discordes de l’univers chrétien. La guerre ayant été allumée par l’intempestive férocité des Espagnols, il fut défendu par les armées françaises, travaillant plus à protéger qu’à étendre leur royaume. Assailli par les siens, par toute sortes d’armes et de feux, entre de multiples et complexes obstacles présentés par des fortifications d’un genre nouveau, bataillant avec force non moins sous terre que sous le ciel autant qu’il pouvait, vaincu par des assiégeants plus forts, il a été sauvé par la bienveillance et la modération de Louis le Grand surmontant tant d’acharnement de la part des ennemis. Celui-ci par sa seule fidélité sauve la Belgique restée parmi les vaincus et l’ayant ramenée sous la loi française, il apportera bientôt la paix perpétuelle à l’Europe entière. »

[15] Il s’agit sans doute du Toulousain Jean Doujat, avocat au parlement de Toulouse en 1637 et de Paris en 1639, professeur au Collège royal et membre de l’Académie française depuis 1650 ; il était l’auteur d’une Histoire du droit canonique (Paris 1675, 12°). Bayle mentionne son Tite-Live in usum Delphini dans les NRL de décembre 1684, art. IV, et fait état de critiques émises sur cette édition par Jacob Gronovius.

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