Lettre 319 : Jean Le Clerc à Pierre Bayle

A Amsterdam le 16 d’aoust 1684.

Vos Nouvelles, Monsieur, sont si divertissantes pour moy que je ne manque jamais de les lire. Elles m’ont déjà épargné la peine que j’aurois eue de parcourir quelques livres dont le titre me faisoit espérer d’y trouver des choses qui n’y sont pas. Elles m’ont aussi fait naître l’envie d’en lire d’autres que j’aurois peut être négligé[s]. Les jugemens que vous faites des livres me paroî[ssen]t fort équitable[s], et il est de certaines rencontres où je conçois bien qu’il est juste que vous vous ménagiez. Je crois qu’il étoit necessaire d’en user ainsi dans l’avertissement touchant le livre De la Prédestination ; et je n’ay garde de trouver mauvais ce que vous en avez dit [1].

Ce n’est pas aussi pour cela que je me donne présentement l’honneur de vous écrire. C’est pour une autre chose que je serois bien fâché que l’on crût. Mr Desbordes m’a dit qu’on tenoit Mr A[llix] pour l’auteur de ce petit livre, par ce que la copie a été envoyée de Paris. Mais, Monsieur, je vous puis assûrer en homme d’honneur, et comme si je parlois devant Dieu que ce n’est point luy. On l’a envoyée ici à un de mes amis, qui me l’a remise pour la faire imprimer et pour avoir soin de l’édition. J’ay donné l’original à l’imprimeur, fort mal écrit et d’une main qui ne ressembloit nullement à celle de notre amy. On n’en avoit pas de copie que celle là, écrite de la main de l’auteur et pleine de ratures. Il est même arrivé à cause de cela qu’il est demeuré quelques fautes dans ce petit ouvrage qui n’y seroient pas sans cela. Enfin je vous puis assurer très positivement, et vous le pouvez dire de même que ce n’est point celuy qu’on soupçonne. Vous savez combien ces soupçons / peuvent faire de tort, et je crois que vous êtes trop honête homme pour ne tâcher pas quand l’occasion s’en présentera de détromper ceux qui pourroient s’être mis dans la tête que les ministres de la première Église de France ne font pas difficulté de faire imprimer des heresies. Vous ne sauriez rendre un service plus considerable à un ecclesiastique que celuy-là. J’ay éprouvé ce que c’est qu’être soupçonné par des gens sans misericorde, comme le sont ordinairement ceux qui la préchent aux autres, et je serois faché qu’un homme pour qui j’ay beaucoup de vénération fut persecuté comme je l’ai été sur des soupçons chimeriques.

Du reste je ne sai rien de nouveau en matiere de science. Je vous envoyerai bien tôt un petit ouvrage de critique composé de quelques dissertations d’un de mes oncles et de mon pere sous le titre de Quœstiones sacræ Davidis Clerici etc. [2]. Il ne reste plus qu’une fueille [ sic] à imprimer de vi[ngt] huit en tout. Il n’y aura rien que de pure critiq[ue]. Il paroit un petit livre de cinq fueilles avec ce titre Religio Rationalis, seu de Rationis Judiciæ in Controversiis etiam Theologicis ac Religiosis adhibendo, tractatus. Autori Andrea Wissowatio. 1685 [3][.] C’est comme vous le savez, un auteur socinien et peut-être qu’il vaut bien s’abstenir de parler des livres de cette nature. Car à moins que d’en parler comme les catholiques parlent de vous, cela pourroit être mal pris par les zelateurs. Il y en a un autre qui vient aussi d’un nommé Joannes Preussius ministre socinien en Prusse, touchant les termes de Trinité etc. [4] à peu pres de la même grandeur. Si vous souhaitez d’en avoir le titre vous n’avez qu’à me le marquer.

Si par hasard vous sa / viez quelque exemple de quelqu’un qui fût mort d’une terreur subite[,] troublé de quelque spectacle étrange, ou au moins de douleur, et sur le champ, et si vous en rencontriez quelqu’un en lisant vous m’obligeriez infiniment de me le communiquer. J’en ay cherché un dans toutes les histoires dont je me suis pû aviser, et ni les indices, ni ma mémoire n’ont pu m’en fournir un seul. J’en ay consulté des personnes savantes dans l’histoire, mais inutilement. Il arrive quelques fois que l’on trouve par hasard ce qu’on avoit cherché vainement avec tous les soins du monde.

Ordonnez moy reciproquement tout ce qu’il vous plaira. Je suis, Monsieur, vôtre tres humble et tres-obeissant serviteur. J. Le Clerc.

Il y a quelques jours que je vis le Père Ange à qui je fis voir l’endroit de votre critique qui l’avoit choqué dans la troisiéme édition. Il en fut fort satisfait, et il me dit qu’il avoit receu une lettre de Mr l’ abbé de La Chambre qu’il avoit dessein de vous envoyer à cause de cela [5].

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Roterdam

Notes :

[1] Bayle avait donné un compte rendu rapide et prudent de l’ouvrage de Charles Le Cène, De l’Etat de l’homme après le péché, et de sa prédestination au salut : où l’on examine les sentimens communs, et où l’on explique ce que l’Ecriture Sainte nous en dit (Amsterdam 1684, 12°) : voir NRL, juillet 1684, cat. ix.

[2] Les Quaestiones sacrae, in quibus multae Scripturae loca, variaque linguae sanctae idiomata explicantur de David Le Clerc, publiées à Amsterdam en 1684, sont signalées dans le JS du 31 juillet 1684 et seront présentées par Bayle dans les NRL de septembre 1684, art. X.

[3] André Wissowatius, Religio rationalis, seu de rationis judicio in controversiis etiam theologicis ac religiosis adhibendo, Tractatus (s.l. 1685, 12°). Bayle devait donner un compte rendu subtil de cet ouvrage socinien dans les NRL, septembre 1684, art. IX, où ses formules équivoques annoncent l’article du DHC, « Fauste Socin », rem. H. Voir A. McKenna, « La norme et la transgression : Pierre Bayle et le socinianisme », in Normes et transgression au siècle, dir. P. Dubois (Paris 2002), p.117-136, article repris dans Libertinage et philosophie au siècle, 8 (2004), p.115-133.

[4] Bayle donne, dans les NRL, septembre 1684, cat. i, un très bref compte rendu de l’ouvrage Duæ considerationes vocum terminorum, et phrasium quæ in doctrina Trinitatis a theologis usurpantur, et qua ratione lis circa doctrinam de Trinitate mitigari possit ac debeat. A veritatis et pacis studiosis conscriptæ (Solima 1684, 8°), et il l’attribue à Joannes Preussius, « ministre des sociniens réfugiez en Prusse depuis qu’on les a chassez de Pologne ».

[5] Sur les relations entre Bayle, l’abbé Pierre Cureau de La Chambre et le Père Ange de La Brosse, voir Lettre 283, qui est la copie de celle que l’abbé avait envoyée au Père de La Brosse pour calmer son énervement ; la réponse du carme déchaussé à Bayle est la Lettre 326.

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