Lettre 340 : Pierre Meherenc, sieur de La Conseillère à Pierre Bayle

• A Hambourg le 23 sept[em]bre /3 oct[o]bre 1684

Ne vous étonnéz pas, Monsieur, si vous n’avéz point encores receu le paquet • dont je vous parlois dans ma derniere [1] ; il est vray que je l’avois donné à un officier francois-danois qui s’en retournant en France par la Hollande sur les chariots de poste m’avois promis de le remettre entre vos mains ou bien en celles de Mr. Des Bordes mais par malheur la fievre l’ayant attaqué aussy tost qu’il fut sur le chariot il ne pût passer Osnabrug d’où quelques jours aprés il s’est fait transporter à Hannovre, et de ce lieu là il m’a renvoyé mon paquet en me faisant avertir de l’obstacle fâcheux qui l’a arresté dans son voyage[.] Je vays s’il plaist à Dieu le faire repartir aujourdhuy par les chariots de poste en l’adressant à Mr. Des Bordes aprés en avoir affranchy le port ; vous luy en donneréz avis s’il luy plaist afin qu’il le retire en temps et lieu[.]

Je n’ay rien à vous dire de nouveau sinon que je voys icy bien des livres dont je pourrois vous rendre quelque conte si vous ne m’aviéz pas determiner [ sic] à penser à autre chose [2][.] Je lirois sans cela fort volontiers quelque chose des Scripta antisociniana Calovii en 2 vol[umes] fol[io] [3] dont Mess rs. les lutheriens font trez grand cas, et ils croyent qu’il faloit cet Hercule pour couper tout à fait les testes du socinianisme qui selon eux pareillement n’a receu de Mr. Des Marais [4] qu’une legere atteinte. Mr. de La Place [5] non plus si on les en croit n’est point de la force de ce fameux Calovius qui d’ailleurs ne jette gueres moins / de venin contre les calvinistes que contre les sociniens[.]

Je voys aussy des commentaires sur Job, sur les Juges, sur les Hebreux avec une douzaine de dissertations sur divers sujets de l’Ecriture, qui sont les ouvrages de cet autre fameux lutherien Schmidius professeur à Strasbourg [6] dont je vous ay parlé dans mes remarques, et il y a icy un docteur qui • fait [tant] de cas de ces ouvrages qui font pour le moins 4 vol[umes] in 4° qu’à toute force il me les a fait venir de Francfort et ils sont encores en blanc dans mon cabinet[.] Je croy que dans vos Nouvelles vous parlez de la nouvelle edition de s[ain]t Cyprien à Oxford [7] aussy bien que de celle de s[ain]t Hierome par les ordres et aux frais du duc de Saxe Gota [8], celle cy surtout me paroît belle et utile pour les sçavans aussy bien que glorieuse pour le prince[.] J’attends • vos Nouvelles de septembre où je seray bien aise d’apprendre ce que vous nous avéz promis des Disquisitiones criticæ [9] et du grand ouvrage qui les doit suivre car je ne scay si ce n’est point ce qu’entend Mr. Banage quand il me dit avoir veu deux nouveaux ouvrages du P[ere] Simon [10], la preface me fait deja comprendre que celuy cy en est un et je n’en connois point d’autre[.] Peutestre nous parleréz vous aussy du nouveau traité de Mr. Gaillard De filio hominis [11] que je ne pourroy peutestre pas lire quoyque j’en aimasse assés la matiere[,] sur laquelle ce me semble il y a des remarques importantes à faire et qu’il ne fait pas cependant si j’en crois le titre des chapitres qui est jusques icy la seule chose par la quelle j’ay pû m’instruire de ce livre[.]

Au reste, Monsieur, depuis ma derniere lettre j’ay veu icy le Francois de Mr. de Varillas [12] et si vous l’avéz acheté pour moy, tant mieux, si non ne vous en mettéz pas en peine ; en tout cas donnéz moy toujours vos avis s’il vous / plait et vos lumieres, car sans cela je renonce à l’ecriture ; n’oubliéz pas à m’envoyer vôtre Critique [13] et autant que vous pourréz faites la guerre à l’ œil* pour le Florimond de Raymond [14] parce que je ne sçay encor si on me l’apportera de France[.] J’ay esté obligé d’acheter Chytræi Saxonia [15] que je n’ay pû trouver dans les bibliotheques particulieres et il n’est [pas] possible que j’y trouve l’ Histoire du Concile de Trente de la version de Mr. de La Houssaye [16] qui est fort cher chéz les libraires : l’absance de Mr. le docteur Femming [17] me chagrine fort parce qu’outre quelques petits livres importans qu’il a à moy il m’auroit fait part de son Baronius [18], de ses Centuries de Magdebourg [19] et d’une continuation de Sleidan [20] que Mr. Des Bordes luy envoya il y a un an et dont je ne connois point l’auteur[ ;] il faut que je le prie de me faire revenir ces livres dont je luy rendroy bon conte[.] Je salüe avec respect Mr. et Mad lle Jurieu et suis de tout mon cœur

Monsieur

Votre tres humble et tres obeissant serviteur La Conseillere

• A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Rotterdam

Notes :

[1] Lettre 331.

[2] Bayle avait engagé La Conseillère à réfuter l’ Histoire du luthéranisme du Père Maimbourg : voir Lettre 315 et 331, n.4.

[3] Abraham Calovius, Scripta anti-sociniana [...] in unum corpus redacta [...] (Ulmae 1677-1684, folio, 3 vol.).

[4] Parmi une foule d’écrits théologiques et polémiques de Samuel Des Marets, il s’agit peut-être ici de ses Xenia academica (Groningæ 1650, 4°), qui comportent en première pièce une « Disputatio theologica de personalitate adeoque divinitate Spiritus sancti contra Socinianos », ou bien de sa Defensio fidei catholicæ et orthodoxa [...] opposita quaternioni Stephani Curcellæi sociniani [...] (Groningæ 1662, 4°) ; un recueil de ses écrits théologiques parut aussi sous le titre Sylloge disputationum aliquot selectiorum a Samuele Maresio [...] habitarum [...] (Groningæ Frisiorum 1660-1663, 4°, 2. vol.). Sur Samuel Des Marets, voir Lettre 10, n.30.

[5] Josué de La Place (1596-1655), pasteur à Nantes en 1625, professeur à l’académie de Saumur à partir de 1635, Disputationes de testimoniis et argumentis e Veteri Testamento potitis, quibus probatur Dominum nostrum Jesu Christum esse Deum præditum essentia divina (Salmurii 1651, 4°).

[6] Après des études à Marbourg, Wittenberg, Königsberg et Bâle, Sebastian Schmidius ou Schmidt (1617-1696) fut d’abord prédicateur à Ensheim, puis recteur à Lindau et, à partir de 1654, professeur à la Faculté de théologie de Strasbourg ( Ph.J. Spener y suivit ses cours) et abbé de Saint-Thomas. Il est connu comme hébraïsant. De son importante œuvre exégétique, La Conseillère cite notamment In librum I. Jobi commentarius, in quo, cum optimis quibusque commentatoribus, tum hebraeis tum christianis, cohaerentia et vocabula diligenter expenduntur, et sensus studiose eruitur… (Argentorati 1670, 4°) ; In librum Judicum commentarius, in quo, praeter… textus explicationem, praecipuae quaestiones et loci communes quos vacant, ad singula capita, ac sub finem Appendix chronologica adduntur (Argentorati 1706, 4°, épître dédicatoire datée de 1684) ; In Epistolam Pauli ad Hebraeos (Argentorati 1680, 4°).

[7] Voir Sancti Cæcilii Cypriani Opera recognita et illustrata per Joannem Oxoniensem episcopum ; Accedunt Annales Cyprianici, sive tredecim annorum, quibus S. Cyprianus inter Christianos versatus est, brevis historia chronologice delineata per Joannem Cestriensem (Oxonii 1682, folio), c’est-à-dire, Œuvres de saint Cyprien éditées par John Fell, évêque d’Oxford, et Annales éditées par John Pearson, évêque de Chester.

[8] Voir Sancti Hieronymi Opera omnia cum notis et scholiis variis, item lectionibus (Francofurti ad Maenum 1684, folio, 11 vol.).

[9] [ Richard Simon], Disquisitiones criticae de variis per loca et tempora Bibliorum editionibus, quibus accedunt Castigationes theologi cujusdam Parisiensis ad opusculam Isa. Vossii de Sibyllinis Oraculis, et ejusdem responsionem ad objectiones nuperae Criticae Sacrae (Londres 1684, 4°). Voir NRL, août 1684, cat. ii, et septembre 1684, art. VII.

[10] Il s’agit ici sans doute des deux ouvrages de Richard Simon, Histoire critique de la créance et des coutumes des nations du Levant, par S. Moni (Francfort 1684, 12°), et Histoire de l’origine et du progrès des revenus ecclésiastiques, par Jér. Acosta (Francfort 1684, 12°).

[11] Jacques Gaillard, Hoc est specimen quaestionum in novum instrumentum de filio hominis (Leyde 1684, 4°). Bayle a brièvement mentionné cet ouvrage dans les NRL de mars 1684, cat. x.

[12] Sur cet ouvrage de Varillas, voir Lettre 331, n.14.

[13] La Conseillère avait demandé un exemplaire de la Critique générale de Bayle afin de s’armer pour la composition de son ouvrage projeté contre l’ Histoire du luthéranisme du Père Maimbourg : voir Lettre 331.

[14] La Conseillère avait demandé à Bayle de lui procurer un exemplaire de Florimond de Raemond : voir Lettres 315, n.2, et 331, n.11.

[15] Voir David Kochhaff (Chytraeus), Saxonia, ab anno Christi 1500. usq[ue] ad M.D. XCIX recognita : et aliquot annorum accessione, et alijs historijs aucta (Lipsiae 1599, folio).

[16] Dans la Lettre 331, La Conseillère avait fait allusion à des Mémoires pour le concile de Trente ; nous verrons par la Lettre 362, n.4, qu’il s’agissait là des Mémoires de Pierre Dupuy. Dans la présente lettre qu’il s’agit de la traduction par Amelot de La Houssaye de l’ Histoire du concile de Trente de Pietro Sarpi (Amsterdam 1683, 4°) : sur cet ouvrage, voir Lettre 221, n.39.

[17] Sur Robert Fleming, voir Lettre 331, n.17.

[18] Les Annales ecclesiastici (Antverpiæ 1597-1612, folio, 12 vol.) du cardinal Cæsar Baronius (1538-1607) connurent de nombreuses éditions commentées et plusieurs traductions au cours du siècle ; elles devaient constituer une des sources principales de Sébastien Le Nain de Tillemont dans ses grands travaux historiographiques : Histoire des empereurs et des autres princes qui ont régné durant les six premiers siècles de l’Eglise (Paris 1692-1693, 12°, 3 tomes en 8 vol.) et Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles (Paris 1693-1712, 4°, 16 vol.) : voir S.-M. Pellistrandi (éd.), Le Nain de Tillemont et l’historiographie de l’Antiquité romaine (Paris 2002).

[19] On désigne ainsi la grande œuvre de Matthias Francowitz, connu sous le nom de Flacius Illyricus, Ecclesiastica historia, integram Ecclesiæ ideam quantum ad locum, propagationem, persecutionem, tranquillitatem, doctrinam, hæreses, ceremonias, gubernationem […] attinet, secundum singulas Centurias perspicuo ordine complectens […] per aliquot studiosos et pios viros in urbe Magdeburgica (Basileæ 1559-1574, folio) : sur cet ouvrage et sur sa place dans la réflexion historiographique de cette époque, voir A. Minerbi Belgrado, L’Avènement du passé : la Réforme et l’histoire (Paris 2004).

[20] Sleidan était l’auteur de l’ouvrage De statu religionis et reipublicæ Carolo Quinto Cæsare Commentarii (Argentorati 1555, 4°), et ses Œuvres complètes avaient paru, traduites en français (Genève 1566, folio). La « continuation de Sleidan » désigne peut-être l’ouvrage d’histoire ecclésiastique et théologique De quatuor monarchis libri tres, cum notis H. Meibomi, et G. Horni (Lugduni Batavorum 1669, 12°), ou bien l’histoire de l’Empire par Georg Horn, Orbis politicus imperiorum, regnorum, principatuum, rerumpublicarum […] Editio secunda auctior et emendatior (Lugduni Batavorum 1668, 12°), ou encore la nouvelle édition de ce dernier ouvrage établie par Otto Mencke (Francofurti et Lipsiæ 1675, 12°).

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