Lettre 355 : Anonyme réformé provincial de France à Pierre Bayle

Ce 18 e novembre 1684.

• Monsieur

J’ay leu [1] avéc grand plaisir vos Nouvelles de la republique des lettres, et touts les curieux sont ravis de trouvér cette commodité pour apprendre tout ce quy se passe de nouveau tant en France que dans les pays estrangérs.

Je puis vous asseurér qu’on attend avéc impatience la traduction en françois de l’ Histoire de Joh. Henri Heidegger [2] dont vous avés parlé dans vos Nouvelles du mois de may et de juin, parce qu’on espére d’y voir beaucoup de choses, que tout le monde ne sçait pas et particuliérement la pérsecution de nos freres en Hongrie, • dont fort peu de gents en scavent avéc péyne la moindre particularité, à cause de la rare correspondance qu’on a dans ce pays là.

Vous avés parlé de quélques livres nouveaux, • , comme de la suite du Preservatif contre le changement de religion etc., du Proselyte abusé etc, des Considerations generalles sur les lettres circulaires, et des Avis salutaires aux Eglises reformées de France [3], sans dire où ces livres sont imprimés, ou du moins, le nom du libraire où on les peut trouver ; il seroit bon de reparer cella dans un autre mois de Nouvélles car les reformés de France, du moins en cette province, sont extremement curieux d’avoir touts ces livres nouveaux.

Vous n’avés pas non plus parlé de deux autres livres nouveaux, intitulés l’un, l’ Entretient des voyageurs sur mer [4], et l’autre, Les Martyrs françois [5], que j’ay veu dans un memoire veneu d’Amstérdam, mais où on ne marquoit pas le nom du libraire où ils se trouvent, il seroit bon d’en parlér dans vos prémiéres Nouvélles, et d’en baillér le précis comme vous faites des autres livres, ce qu’on trouve • fort commode, parce que tout d’un coup on voit en abbregé ce que les autheurs disent de plus curieux et de méilleur dans leurs ouvrages.

Il y a aussy des curieux qui souhaitteroient qu’on traduisit en françois le livre de Joh. Melchioris De sanguine christi eucharistico car on croyt que l’ouvrage en est beau, suivant le portrait que vous en donnés dans vos Nouvelles du mois d’avril 1684 [6].

Au reste il n’y a point d’homme curieux, qui ne voullent [ sic] avoir touts les mois vos Nouvélles, mais les ports par le courriér sont si chers, qu’on / qu’on [ sic] n’auroit pas assés d’argent pour les payér, ou pour mieux dire, on ayme mieux employér cet argent à l’achat des livres, et avoir vos Nouvélles plus tard par des voyes, qui ne coutent quasi rien. C’est pourquoy, comme dans les provinces esloignées de Hollande, on ne pourra avoir • vos Nouvelles, que de trois en trois mois, ou de quatre en quatre mois, il seroit bon d’en • faire des tomes de trois mois chacun, mais, suivant mon advis, il seroit bon de méttre à coté de chaque page sur le haut le mois et l’année affin que tout d’un coup on vit le mois et l’année des Nouvélles qu’on veut lire. Ce quy m’a fait advisér de cette petite circonstance c’est ce que j’ay vos Nouvélles [de]puis janvier • jusques en aoust en deux tomes : en sorte qu’ayant voulleu voir quélqué chose que j’avois remarqué dans un de ces mois il m’a falleu plus d’un quart d’heure pour trouvér le mois ; on peut evitér ces petites paynes aux lécteurs en faisant ce que je vous dis cy dessus.

Vous avés encore oublié de parlér dans vos Nouvélles de ce que la Gazéte du • 10 e du mois d’aoust dernier (si je ne me trompe) a fait mention touchant • la condamnation rendeüe • en Languedoc contre plusieurs ministres [7], et autres particuliérs de la Religion*, on auroit bien vouleu voir le detail de cette affaire dans vos Nouvélles, ce que vous pourriéz reparér dans vos prémieres • supposé que vous ne l’ayez pas déja fait dans le mois de septembre ou d’octobre. Voyla, • Monsieur ce que j’ay creu vous devoir escrire et ne sachant vostre nom, j’addresse la présente à Monsieur Henry Desbordes marchand libraire, qui imprime vos Nouvelles. Je suis de tout mon cœur vostre tres humble et tres obéissant serviteur. Un reformé de France.

Excusés le mauvais ordre de cette léttre, elle a esté escrite à la haste.

• Monsieur./ Monsieur Henry Desbordes, dans/ le Kalver-straat, prés le dam./ en Amsterdam

Notes :

[1] L’auteur de la lettre est un réformé français qui garde l’anonymat. Plusieurs formules de la lettre laissent un doute sur le lieu d’où il écrit. Il s’agit d’un « réformé de France » et il reçoit les NRL par le « courrier », qui est si cher qu’il envisage de ne les prendre que tous les trois mois « comme dans les provinces éloignées de Hollande » : on pourrait en conclure qu’il est en France, mais il se peut aussi qu’il s’agisse d’une réfugié huguenot qui habite dans une des grandes villes du Refuge hollandais (par opposition aux « provinces éloignées ») : la « gazette » pourrait alors désigner la Gazette d’Amsterdam ou de Leyde, qui, naturellement, pouvait s’intéresser au sort des pasteurs emprisonnés.

[2] Sur l’ Historia papatus de Heidegger, voir Lettre 315, n.5.

[3] Pierre Jurieu, Préservatif contre le changement de religion, ou idée juste et véritable de la religion catholique romaine, opposée aux portraits flattés que l’on en fait et particulièrement celuy de M. de Condom (2 e éd., Rouen 1681, 12°) : NRL, mars 1684, cat. vii [mention] ; Daniel de Larroque, Le Proselyte abusé, ou fausses vûës de M. Brueys dans l’examen de la séparation des protestans (Rotterdam 1684, 12°) : NRL, mars 1684, cat. xii [mention] ; Jacques Lenfant, Considérations générales sur le livre de M. Brueys intitulé « Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestants », et par occasion sur ceux du même caractere, (Rotterdam 1684, 12°) : NRL, mars 1684, cat. xii ; Charles Icard, Avis salutaire aux Eglises réformées de France (Amsterdam 1685, 12°) : NRL, juillet, art. III [mention].

[4] Gédéon Flournois, Les Entretiens des voyageurs sur la mer (Cologne 1683, 12°, 2 vol. ; plusieurs éditions ultérieures). L’ouvrage ne fut pas recensé dans les NRL. Plusieurs membres de la grande famille Flournois (ou Flournoy) se prénommaient Gédéon. L’auteur de cet ouvrage, fils de Jacques Flournois et d’ Elisabeth Mestrezat de Tudert, fut nommé pasteur de l’hôpital en 1670 ; destitué dix ans plus tard à la suite d’une affaire de mœurs, il avait émigré en Hollande, où il publia, avant les Entretiens des voyageurs, un pamphlet contre les jésuites intitulé Lettres sincères d’un gentilhomme françois (Cologne 1681-1682, 12°, 3 vol.) et un ouvrage de controverse : Réponses généreuses et chrétiennes de quatre gentilshommes protestans, avec quelques entretiens sur les affaires des réformés de France (Cologne 1682, 12°) : voir Lettre 206, n.9. Il collabora également à la rédaction du périodique de Saint-Glen, Nouvelles solides et choisies, sur lequel voir Lettres 326, n.3, et 359, n.6. Il mourut au Surinam en 1684 : voir C.-E. Engel, « Un romancier oublié : Gédéon Flournois », Revue des sciences humaines, 109 (1963), p.11-22 ; Jacques Flournoy, Journal (1675-1692), éd. O. Fatio (Genève 1994, p.viii, 245).

[5] Jean Crespin et Simon Goulard, Histoire abregée des martirs françois du temps de la Réformation. Avec des réflexions et des raisons nécessaires pour montrer pourquoi et en quoi les persécutés de ce temps doivent imiter leur exemple (Amsterdam 1684, 12°).

[6] Jean Melchior, De Sanguine Christi Eucharistico Commentatio, complectens Dissertationes tres Theologico-Historicas, quibus Illustr. Meldensis Episcopi Tractatus de Communione sub utraque specie ita excutitur… (Herbon 1684, 4°), mentionné dans la notice cat. iv des NRL d’avril 1684.

[7] Cette nouvelle concernant les pasteurs emprisonnés à Toulouse ne se trouve pas dans la Gazette française, qui s’abstenait de diffuser des nouvelles sur la persécution des huguenots ; c’est surtout dans le Mercure galant qu’on pouvait trouver l’annonce des abjurations et des autres triomphes de la politique religieuse du roi, mais nous n’avons pas trouvé cette nouvelle dans le Mercure de l’année 1684, ce qui suggère peut-être que le correspondant est un réfugié qui a lu cette nouvelle dans une gazette hollandaise. Sur les pasteurs emprisonnés, voir Lettre 427, n.2.

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