Lettre 366 : François Janiçon à Pierre Bayle

[Paris] Ce 8 e decembre [1684] •

Par la dernier lette que je vous ayt ecrit[e], Monsieur, en vous envoyant celle de Mr B[enserade] [1] j’oubliay à y mettre le memoire que vous m’aviés demandé des livres que j’ay achepté[s] pour vous, lequel vous trouverez dans celle icy. S’il vous est plus commode d’en envoyer l’argent à Mr Du Rondel à Maestrich, vous pourrez le luy f[air]e compter au lieu de Mr de Franc[quesnay] dont vous m’avez parlé cy devant, sinon vous [vous] en tiendrés à cette derniere voye.

Je m’imagine qu’on ne s’avise pas d’envoyer tous les mois de Paris en Hollande le Mercure galland de Mr de Visé par la poste, c’est pourquoy j’ay creu vous devoir donner avis de ce que l’on m’a dit qu’il dit de vos Nouvelles dans celuy du mois passé [2]. C’est que trouvant que vous y parlés avec beaucoup de liberté des livres nouveaux qui passent par vos mains, et de leurs auteurs, il invite ceux-cy, ou d’autres personnes qui auront quelque chose à vous répondre sur cela d’envoyer les réponses qu’ils auront à y faire chez Blageart son libraire pour qu’il les puisse incerer dans son Mercure [3]. Je ne croy pas que vous deviez beaucoup vous en formaliser quand mesme il arriveroit qu’on incereroit dans le Mercure quelque réponse à ce que vous aurez écrit, parce que cela ne • servira qu’à donner l’envie de voir vos Nouvelles à ceux qui ne les ont point encore leües.

Je vous diray sur cela que je n’ay peu m’empecher de rire en lisant ce que vous avez écrit au sujet du Kara Mustapha [4], car vous scaurez que je me trouvay il n’y a pas longtemps dans le cabinet d’un de mes amis à qui j’ay accoutumé de faire voir vos Nouvelles. L’auteur du Kara Mustapha qui y estoit aussy nommé Mr de Preychat me demanda si vous ne parliés point aussy des romans nouveaux qui se faisoient icy, et il le fit d’une maniere à me faire connoistre qu’il aurait souhaité que vous rapportassiez des extraits de son livre. Depuis cela ce mesme amy à qui j’ay fait voir vostre mois d’octobre a eu la malice de raporter à Mr de Preychat ce que vous avez dit de son Kara Mustapha.

Pour en revenir à Mr de Visé vous scavez qu’il s’est avisé de répondre souvent dans son Mercure à ce que les lardonistes* de vostre païs ont dit assez souvent de malin, et mesme d’insolent contre la France [5]. Cependant on m’a asseuré qu’on avoit défendu à Mr de Visé de plus répondre à de semblables lardons, parce que ces reponses ne pouvoient que donner envie aux gens de voir les lardons, et qu’il est bon d’en empescher la lecture autant qu’on le peut.

On a imprimé icy depuis peu chez de Luynes un nouveau petit roman intitulé Agiati reyne de Sparte [6], dont l’ auteur ne se nomme point, ou est rapportée l’histoire d’Agis et de Cleomenes, qui est dans les Vies des hommes illustres de Plutarque. Je ne l’ay point encore leu, et ne croy pas mesme le lire. / 

Mrs de l’Accad[émie] fran[çaise] nommerent lundy dernier Mr de Bergeret pour remplir la place de Mr de Cordemoy, les accademiciens de la cour l’ayant emporté sur ceux de la ville qui donnoient leur[s] suffrages à Mr Menage [7]. Mr l’arch[eveque] de Paris et Mr le premier president qui ne se trouvent que tres rarement aux assemblées de l’Accad[émie] y assisterent ce jour là pour donner leur voix à Mr de Bergeret, et se retirerent aussi tost que la chose fut faite sans attendre la distribution des jettons. Il y a apparence qu’apres cecy Mr de Menage sera tout à fait rebuté de vouloir estre de l’Accad[émie]. Ses amis disoient que Mr Bergeret devroit avoir honte s’il venoit à l’emporter sur luy : que le mieux qu’il pouvoit faire estoit de s’en desister pour ce coup en faveur de Mr Menage, et que c’estoit le moyen de ne point manquer la premier place qui viendroit à vaquer. On luy fait mesme une application d’un mot de feu Mr le cardinal de Richelieu protecteur de l’Accad[émie] qui entendant dire que feu Mr Servien aspiroit à y entrer, demanda [« ]qu’a donc fait de beau Mr de Servien et par où s’est il fait connoistre au public pour pretendre estre de l’Accad[émie][? »] Mr de Bergeret y sera receu le mesme jour que Mr de Corneille[,] Mr de Racine qui en est directeur l’ayant ainsy souhaité pour s’epargner une réponse [8].

Au reste toute l’Accad[émie] est dans une grande colere contre Mr de Furetiere [9] qui fait imprimer un Dictionnaire [10] plus gros que le leur en deux ou trois volumes in fol[io] pour l’impression duquel il s’est mis deja dans de grands fraix, cependant on le menace de le degrader de leur corps s’il n’abandonne ce dessein. Ils disent que ce Dictionnaire n’est composé pour la plus part que de ce que Mr Furetiere a pris et tiré du leur. Ils • scavent mesme un fort mauvais gré à Mr Charpentier de ce que conjointement avec Mr le president Cousin il a signé le certifficat ou l’approbation sur la foy de laquelle Mr le Chan[celi]er a scellé le privilege. Mr Charpentier s’excuse en disant qu’il a esté surpris par Mr Furetiere qui luy a donné à entendre que l’approbation qu’il luy a demandée n’estoit que pour un Dictionnaire de tous les mots qui sont particuliers à chacun des arts et mestiers, et veut supplier Mr le Chancelier de vouloir revoquer le privilege qu’il a accordé pour l’impression de ce livre. Vous pouvez bien juger que quelque chose qui en puisse arriver Mr Furetiere ne sera pas regardé desormais de bon œil par Mrs ses confreres.

Vous direz s’il vous plaist, Monsieur, à nostre amy [11] que je luy ay achepté La France toute Catholique que vous m’avez demandée pour luy [12], et que je la luy envoyeray au premier jour avec le sirop [13] dont il m’a parlé dans sa derniere lettre. Vous trouverez sans doute qu’il y a plus de malice que d’esprit dans ce livre dont l’auteur ne se nomme point, et je doute qu’aucun de vos gens s’avise d’y repondre. Il seroit bien plus necessaire qu’ils le fissent au dernier livre de Mr Nicole [14], car on dit que vostre min[istre] Claude n’y pense point. Peut estre s’en dispense-t’il pour n’estre pas en lieu où il puisse dire librement sur ce sujet tout ce qu’il luy viendroit dans la pensée, et qu’il croiroit necessaire / pour la deffense de sa cause.

Michealet a reimprimé icy les [ sic] Traité des oracles des Cibiles avec la reponse du P[ère] Crasset à la critique de Markius [15]. C’est ce mesme Michealet qui imprime le livre de ce Mr Ferand avocat dont vous avez deja ouy parler [16]. On parle fort icy depuis quelques jours d’une Declaration du roy d’Espagne par laquelle on dit qu’il veut abolir le tribunal de l’inquisition dans quelques uns de ses estats et • y donner liberté de conscience pour toutes sortes de religion. Mais c’est une nouvelle qui a besoin de confirmation ou d’éclaircissement [17].

Sy je croyois que vos Nouvelles peussent arriver en peu de jours de Rot[ter dam] à Sedan ou • seulement à Maestrich je pourrois bien en faire venir de la icy par la poste, puis que la voye de la mer est si longue.

Je n’ay point eu de nouvelles de nostre amy sur la reponse que je luy ay faite par l’adresse qu’il m’a donnée au sujet du livre de Mr Le Fevre [18]. Cependant je serois bien aise de scavoir s’il a receu cette lettre. Je suis d’avis que doresnavant quand vous ou moy en voudrons parler au lieu de dire nostre amy nous le desi[g]nions par Mr Jozeph [19].

Pour les oppuscules du P[ère] Bouhours........................1lt 10s

Pour la Geographie de l’abbé Baudran.......................... 5lt

Pour le Marius Markator.................................................2lt 10s

Pour La Translation des reliques ........................................ 6s

Pour le dernier livre de Soulier remis à

Mr de la S[ablière]...........................................................3lt

Pour la traduction, d’Anacreon en vers françois..............2lt

Pour le dernier livre de Maimbourg.................................4lt 12s

28 lt 18s [20]

Il faut déduire sur cela un louis d’or que j’ay tiré de l’exemplaire du livre que j’avois à vous. Le con[seill]er de la cour à qui on a remis celuy que Mr de Franq[uesnay] m’avoit marqué de luy remettre l’a retenu sans en rien donner ; et pour ce qui est du 3 e je vous ay mandé* cy devant ce que Mr de la S[ablière] m’avoit dit sur ce sujet [21]. A Dieu Monsieur, je suis toujours &c.

 

Roterdam/ A Monsieur/ Monsieur Vanderhorst op de/ Leuven haven,/ A Roterdam

A Monsieur/ Monsieur Bayle/ A Roterdam

Notes :

[1] Lettre 352.

[2] La lettre, de la main d’un secrétaire, est adressée à Bayle chez M. van der Horst et datée du « 8 Xbre ». Janiçon signale ici à Bayle la préface du Mercure galant de novembre 1684, dont Bayle parlera dans l’Avertissement des NRL de janvier 1685. C’est cette précision qui nous permet de dater avec certitude cette lettre de 1684.

[3] Le ton aigre de Donneau de Visé donne une bonne idée du succès des NRL en France : voir le Mercure galant, novembre 1684, « Au lecteur. On imprime en Hollande un livre qu’on donne tous les mois au public, intitulé Nouvelles de la république des lettres. Ce livre est une espèce de Journal des sçavans, mais plus étendu, parce que les journaux ne sont qu’en feuilles. On en estime l’auteur, et l’ouvrage est bien reçu ; il a beaucoup de sel, ce qui ne contribue pas peu à son succès. Peut-estre que s’il étoit permis à beaucoup de gens d’en user de mesme, leurs écris auroient le même agrément. On voit dans ce livre, non seulement le sujet et la beauté des livres nouveaux, mais encore les defauts que cet autheur prétend y avoir trouvez. Ces defauts y peuvent estre en effet, mais [de] ce qu’il en dit, n’est pas une conséquence qu’ils y soient. Les autheurs qui ne demeurent pas d’accord de ses remarques, et qui croyent avoir de bonnes raisons pour s’en défendre, se trouvent embarrassez sur les moyens de faire voir au public qui lit ce que l’on écrit contre eux, les réponses qu’il leur seroit facile d’y faire. Ce seroit pour eux un embarras, et une dépense tout ensemble, que de faire imprimer leurs répliques ; et quand ils le feroient, elles seroient vües de fort peu de monde, parce qu’on ne s’aviseroit pas toûjours d’acheter une réponse à une seule critique, quand on en voudroit voir à cent autres. Ainsi le public a souhaité qu’on mît dans le Mercure les réponses que les autheurs, de quelque nation qu’ils soient, pourroient faire aux critiques de l’autheur hollandois. On y a consenty, pourveu que ces répliques ne soient point injurieuses, et qu’en parlant des escrits on n’attaque point les personnes. Cela sera cause que l’auteur de la République des lettres sera plus retenu qu’il n’est à parler contre les livres qui s’impriment dans toute l’Europe, parce qu’il craindra de voir les defauts dont il reprend les autheurs, trop fortement défendus, et il se hazardera poins à critiquer, que lorsqu’il pouvoit tout écrire […] Les autheurs, tant étrangers que françois, doivent connoître par cet avis qu’ils peuvent envoyer chez le sieur Blageart les réponses aux critiques qu’on fera de leurs ouvrages dans le livre intitulé La République des lettres, et qu’on les mettra dans le Mercure. »

[4] Jean de Préchac (1647-1720), Cara Mustapha Grand Visir. Histoire contenant son élevation, ses amours dans le Serail, ses divers emplois, le vrai sujet qui lui a fait entreprendre le siége de Vienne et les particularités de sa mort (Paris 1684, 12°). La notice consacrée à cet ouvrage ( NRL octobre 1684, cat. viii) s’ouvre sur une mise en garde qui illustre l’aversion de Bayle pour le roman historique : « Si nous parlons de ce livre, ce n’est que pour avertir les lecteurs de n’ajoûter point de foi à toutes les fables dont il est plein. C’est une chose étrange qu’y ayant tant de sujets sur lesquels messieurs les faiseurs de romans peuvent exercer leur génie, ils nous viennent enlever les choses qui devroient être le plus à couvert de leurs invasions. »

[5] Sur les lardons et leur réfutation, voir Lettres 260, n.3 et 4, 261, n.12 et 13, et 269, n.5.

[6] Il s’agit d’une publication de Pierre Ortigue de Vaumorière (1610-1693) : Agiatis reyne de Sparte, ou les guerres civiles des Lacedemoniens sous les rois Agis et Leonidas (Paris 1685, 12°, 2 vol.). Bayle lui consacrera tardivement une notice : NRL mars 1686, cat. v.

[7] Janiçon avait annoncé l’élection probable de Jean-Louis Bergeret dans la Lettre 352 (voir n.14), et s’y était étonné également de la candidature de Ménage, auteur du Parnasse alarmé (voir n.15). Bayle consacrera l’art. III des NRL de janvier 1685 à la « Réception de Messieurs Corneille et Bergeret à l’Académie françoise ».

[8] Par ce moyen, Racine évitait de répondre à Thomas Corneille, successeur au fauteuil de son frère Pierre.

[9] Bayle reprend cette information dans les NRL de janvier 1685, art. III : « Je ne dois pas oublier qu’avant que l’assemblée fut formée, le libraire de l’Académie distribua plusieurs exemplaires imprimez de l’extrait du Privilége que Monsieur l’abbé Furetiere a obtenu dès le mois d’août dernier, pour l’impression d’un Dictionnaire françois plus gros que celui de l’Académie. Ce dessein déplaît extraordinairement à tout le corps, et on prétend que Monsieur l’abbé Furetiere, qui est l’un des quarante académiciens, n’a point dû travailler à part à un ouvrage qu’il sçavoit être la principale occupation de toute l’Académie, ni le publier sans sa participation. L’Académie veut employer tout son crédit à faire révoquer le Privilége qu’il a obtenu, et l’on croit qu’elle se prépare à lui bien témoigner son ressentiment. »

[10] Furetière publia sans nom de lieu son Essai d’un dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots françois, tant vieux que modernes (s.l. 1684, 4°), qui devait lui coûter sa place à l’Académie, dont il fut exclu l’année suivante. C’est François Charpentier que Furetière aurait berné pour obtenir son approbation : sur lui, voir Lettre 335, n.2. Bayle rendit compte de cet ouvrage : NRL, février 1685, art. VI, et devait fournir une Préface pour la nouvelle édition publiée à La Haye sous le titre : Dictionnaire universel, contenant tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts (La Haye 1690, folio, 3 vol.). Furetière était un habitué des batailles académiques : voir Lettre 21, n.12.

[11] Pierre Jurieu.

[12] Nous n’avons pas la lettre de Bayle à Janiçon où il lui demande d’envoyer un exemplaire de l’ouvrage de Jean Gautereau, La France toute catholique (voir Lettre 357, n.2) ; nous apprenons ici que l’exemplaire était destiné à Jurieu, mais nul doute que Bayle a su en profiter au passage, car il lui emprunte le titre de son propre pamphlet Ce que c’est que la France toute catholique, sous le règne de Louis le Grand (Saint-Omer 1686, 12°), dont il devait donner le compte rendu dans les NRL, mars 1686, cat. iii.

[13] Sur ce sirop demandé par Jurieu, voir Lettres 352, et 356 n.19.

[14] Le dernier ouvrage de Pierre Nicole s’intitulait : Les Prétendus Réformés convaincus de schisme, ou réponse aux « Considérations sur les lettres circulaires de l’Assemblée du clergé de 1682 » [de Jean Claude] (Paris 1684, 12°) : voir Lettre 338, n.9, 12, 13, et les NRL, novembre 1684, art. I. Jurieu devait y répliquer par la suite dans son Vray système de l’Eglise et la véritable analyse de la foy. Où sont dissipées toutes les illusions que les controversistes modernes prétendus catholiques ont voulu faire au public sur la nature de l’Eglise, son infaillibilité et le juge des controverses. Pour servir principalement de réponce au livre de M. Nicole, intitulé « Les Prétendus Réformés convaincus de schisme, etc. » Avec une responce abrégée au livre de M. Ferrand contre l’auteur (Dordrecht 1686, 8°). Sur le livre de Louis Ferrand, voir ci-dessous, n.16, et Lettre 327, n.5 et 11.

[15] Jean Crasset, S.J. (1618-1692), Dissertation sur les oracles des sibylles. Augmentée d’une réponse à la critique de Marckius (Paris 1684, 12°) : voir NRL, octobre 1684, cat. i. La critique de Johannes van Marck (Marckius) avait paru deux ans plus tôt : Exercitationes juveniles, sive disputationum textualium fasciculus. In præfatione repetitæ ineptiæ J. Crassetii jesuitæ Parisiensis de Sibyllinis oraculis exploduntur (Franeker 1682, 8°).

[16] Sur la Réponse à l’Apologie pour la reformation, pour les reformateurs et pour les reformez de Louis Ferrand, voir Lettres 327, n.5 et 11, et 357, n.3.

[17] En effet, la nouvelle exigeait confirmation...

[18] Sur l’envoi par Janiçon à Jurieu d’un manuscrit de Jacques Le Fèvre, voir Lettres 335, n.13, et 352, n.2. Il s’agissait de sa Replique à M. Arnaud pour la défense du livre des motifs invincibles contre son livre du « Renversement de la morale » et celui du « Calvinisme convaincu de nouveau » (Lille 1685, 12°). Bayle en parlera dans les NRL de janvier 1685 (cat. vi) et de février 1685 (art. III).

[19] « Monsieur Jozeph » désignera donc désormais Pierre Jurieu.

[20] La somme est erronée.

[21] Il s’agit d’exemplaires de L’Esprit de M. Arnaud par Jurieu que Janiçon a confiés l’un à un conseiller normand du Parlement de Paris (voir Lettre 352, n.3 et 20), l’autre à Nicolas de Rambouillet, sieur de La Sablière (voir Lettre 352, n.3).

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 166497

Institut Cl. Logeon