Lettre 374 : Anonyme réformé habitant la Hollande à Pierre Bayle

[1684] [1]

Voicy quelque chose d’un livre prophetique gros comme la Bible qui est aujourdhuy le sujet de la conversation parmy les magistrats et gens de lettre[s] tant en Hollande que ailleurs, ce livre est intitullé Lux ex tenebris [2], c’est à dire la lumière tirée des tenebres qui contient les propheties de trois personnes qui ont predit quantité de chose[s] dont on a desja veû l’evenement, mais surtout qui montre comme au doigt le temps de la destruction de l’empereur et du pape, l’un estoit de Silezie l’autre de Moravie, et l’autre vassal d’un prince d’Allemagne dont j’ay oublié le nom, derechef l’un estoit ministre, l’autre la fille d’un ministre et l’autre un paÿsant, et le ministre susdit fût fait brusler tout vif par l’empereur en soixante et un à cause de ce qu’il avoit predit contre la maison d’Autriche, enfin leurs propheties à tous trois ont esté redigées par escrit par un nommé Drabiciûs évesque de Bohéme [3], quoyqu’on ait veû baucoup de choses arriver de ce que ce livre contient comme entr’autre, la guere que les François firent contre la Hollande en soixante deux avec les circonstances qui si passerent, et qui y sont marqués[.] Cependant on ne courois pas bien apres, et le pris n’en encherissoit point, mais depuis le siege de Vienne qui fust fait dans le temps que ce livre designe, et par les Turcs et les Tartares comme il dit aussy [4] ; tous les doctes l’ont fort recherché et si bien recherché, qu’il ne s’en trouve plus chez les libraires, il y a deux mois que l’ ambassadeur de France qui est à La Haye [5] en envoya trois vollumes à Paris, ceux qui ont eû ce livre en ont payé neuf escûs, et si Vienne est reassiegé[e] et prise comme il est dit[,] on ne le vendra pas moins de cent escûs[.] /

Ce livre ayant marqué le siege de Vienne par les Turcs et Tartares dans l’an et le mois qu’il s’est fait depuis peu, dit positivement que la ville sera delivrée mais que la joye que l’empereur en aura sera de courte durée parce que peu de temps apres elle sera reassiegée et prise par les mesmes ennemis[.] Il dit aussy que Rome aura la mesme destinée peu de temps apres[.] Il nomme toujours le roy Louis quatorze, et dit donc que Louis quatorze et Tekelÿ [6] doivent triompher par tout, • et sur le fait de la religion il dit que le Roy la doit persecuter un temps mais qu’il se convertira, à la fin qu’il doit estre empereur et qu’il fera tenir un concile à Geneve où l’on depossedera le pape[.] Un de ces prophettes dit avoir veû en vision le Roy de France habillé de deüil demandant pardon à Dieu à chaude[s] larmes d’avoir persecuté son Eglise, promettant de faire mieux à l’advenir, et quant il parle de Tekely (qui peut estre n’estoit pas encore roy) il imite ce stile d’ Esaïe [7] à l’egard de Cirus, disant j’ay appellé mon serviteur Tekelÿ. •

Notes :

[1] Le millésime est écrit d’une autre main. La lettre, écrite par un protestant habitant les Provinces-Unis et manifestement adressée au rédacteur des NRL, est postérieure à la levée du siège de Vienne et contemporaine des succès de Thököly contre l’Empereur.

[2] Lux e tenebris est le titre de l’édition augmentée du Lux in tenebris de J.A. Comenius, qui fait connaître en version latine les prédictions de trois visionnaires de l’Europe centrale : voir Lettre 269, n.18.

[3] En appelant « évêque » le ministre morave Nicolas Drabicius, visionnaire à la vie mouvementée, le correspondant anonyme de Bayle le confond avec son éditeur et protecteur, le célèbre philologue Jean Amos Comenius, évêque des Frères mora ves. Sur Drabicius, voir l’article dans DHC.

[4] Profitant d’une insurrection en Autriche de la part de nobles hongrois rebelles commandés par Imre Thököly, que le Sultan avait reconnu roi du nord-est de la Hongrie en 1682, le Grand Vizir ottoman Cara Mustapha traversa l’année suivante la Hongrie et arriva sous les murs de Vienne avec une armée de 200 000 hommes composée de Turcs et de Tatars de la Crimée. Drabicius mentionne Turcs et Tatars dans Lux e tenebris au chapitre clix, § 8, de ses Revelationes.

[5] L’ambassadeur de France à La Haye en 1684 était Jean-Antoine II de Mesmes (1640-1709), comte d’Avaux, qui avait été conseiller au Parlement en 1661, puis maître des requêtes en 1667, ambassadeur de Venise entre 1672 et 1674, plénipotentiaire à Nimègue avec Colbert de Croissy entre 1676 et 1678, ensuite ambassadeur à La Haye entre 1678 et 1688 et de 1699 à 1701. Par la suite, il devait servir auprès de Jacques II en Irlande en 1688, et à Stockholm entre 1693 et 1699 ; en 1695, il fut nommé conseiller d’Etat. Ambassadeur en Suède, il prépara la paix de Ryswick (1697) et fit signer un traité d’alliance défensive à Charles XI. Ambassadeur auprès des Provinces-Unies en 1701, il repartit en France lorsqu’elles s’allièrent, par le traité de la Barrière du 7 septembre 1701, avec l’Angleterre et Vienne contre les Bourbons. Voir Bluche, Dictionnaire, s.v., art. de Ph. Romain.

[6] Drabicius ne parle pas de « Louis XIV » mais du « Galliae Rex », auquel il promet l’Empire des Romains ; voir Revelationes, cap. ccccix et ccccxviii,§ 31. « Tekelÿ » est bien entendu Thököly, que Drabicius ne mentionne même pas. Au moment de la publication du Lux e tenebris, Thököly n’avait que sept ou huit ans. Voir Bayle dans DHC, art. Kotterus, rem. A, vers la fin : « Je trouvois par-tout des gens qui [...] ne pouvoient assez admirer que Drabicius eût rencontré si heureusement à l’égard de Tekeli [...] je leur faisois voir que Tekeli [...] ne fait aucune figure dans le livre de Drabicius, ce qui est une nullité visible. »

[7] Voir Esaïe, 44,28 et 45,1. Cyrus est l’instrument dont Yaweh se sert pour sauver Israël : Yahweh l’appelle « mon berger » et le tient pour son « oint ». L’application de ces versets d’ Esaïe à tel ou tel grand personnage qu’on imaginait avoir servi les desseins de Dieu était courante.

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