Lettre 388 : Pierre Rainssant à Pierre Bayle

A Versailles le 20 fevrier 1685

Je prens beaucoup de part Monsieur au plaisir que vous faites aux gens de lettre[s] en leur donnant des extraïts aussi spirituels que ceux que nous voyons de vous tous les mois ; j’entens mesme dire de vous tant de bien que cela me porte à chercher l’honneur de votre connoissance, et à vous prier d’agreer une petite dissertation que j’ay fait imprimer ces jours passés sur les jeux seculaires de [Do]mitien [1]. Obligés moi d’en faire part à Monsieur Jurieu que j’ay eu l’honneur de voir à Sedan et en qui j’ay reconnu une erudition et un merite au dessus du commun. Permettés moi de vous dire qu’on ne vous a pas bien informé de l’estat de notre Academie des inscriptions [2]. Du temps de feu Monsieur Colbert elle estoit composée de Mrs Charpentier [3][,] et l’abbé Tallement [4] de l’Academie francoise, de M. Quinaut [5] / et de M. Felibien [6]. Depuis que Monseigneur de Louvois est surintendant des Bastimens [7] il a adjouté à cette compagnie Monsieur de La Chapelle [8] controlleur des Bastimens et fort entendu dans les medailles. Moy et Messieurs Despreaux [9] et Racine [10] histeriograp[hes] [ sic] de France. • Je nomme ici chacun suivant l’ordre de la reception. Nous nous assemblons toutes les semaines au Louvre et dans le mesme endroit où se font les assemblées de l’Academie francoise et nous y travaillons à des desseins de medailles et d’inscriptions pour Sa Majesté.

Quant aux medailles antiques et modernes du Cabinet du Roi, elles ont esté transportées à • Versailles au commancement de l’an passé et la direction m’en a esté donnée en mesme temps. Monsieur Vaillant [11] qui s’est aquis depuis long temps une grande connoissance des antiques en fait le catalogue. D’autres / personnes travaillent à celui du moderne[ :] Monsieur Morel [12] dessine les medailles antiques à chacune desquelles j’adjoute des explications qui verifient l’histoire par les anciens monumens. Ce Monsieur Morel est natif de Berne et s’est acquis des son bas age une parfaite intelligence des medailles qu’il dessigne avec une exactitude d’autant plus grande qu’il joint l’erudition à la dexterité. Vous aurés sans doute oui parler du livre du Pere Hardouin jesuite intitulé Nummi antiqui populorum et urbium imprimé à Paris il y a deux ou trois mois [13][.] Il dit dans sa preface qu’il n’a leu les livres des antiquaires que pour les corriger et que le sien pourroit s’appeller Errata antiquariorum. Cependant il est certain que l’on feroit un volume raisonnable de ses propres errata car il a compilé tout • ce qu’il y a de bon et de meschant dans cette science sans citer les autheurs que quand / il a voulu les corriger. Et lors qu’il s’est avisé d’expliquer de luy mesme quelques medailles il est tombé dans de tres grands egaremens faisant souvent d’un preteur une ville ou d’une ville un preteur. Il fait aussi de lettres numerales des provinces. M. Vaillant enfin a desja remarqué plus de 300 fautes de cette nature dont il veut faire part au public. Si vous voules mettre quelque chose de cela dans vos Nouvelles de la republique des lettres je vous prie Monsieur que ce soit sous le nom de quelque etranger [14] qui vous rende conte de ce qu’il a appris à Paris. Je crois que M. Spon vous aura ecrit sur ce mesme sujet. Je suis Monsieur[,] votre tres humble et tres obeissant serviteur.

  Rainssant

Notes :

[1] Pierre Rainssant, Dissertation sur douze médailles des jeux séculaires de l’empereur Domitien (Versailles 1684, 4°). Janiçon avait déjà mentionné cet ouvrage : voir Lettre 383, n.15. L’ouvrage, annoncé en février 1685 (fin de cat. viii), fera l’objet de l’art. II des NRL de mars 1685.

[2] Bayle avait fourni une liste erronée des membres de l’Académie des Inscriptions et Médailles dans l’art. II des NRL de décembre 1684. Après avoir reçu la lettre de Rainssant, qu’il évoque à la fin de l’art. XI des NRL de février 1685, il en publie un large extrait le mois suivant à la fin de la notice iv du catalogue (voir ci-dessus, la rubrique « Imprimés »). Sur les débuts de la « petite Académie », voir Lettre 356, n.5.

[3] Sur François Charpentier, voir Lettre 90, n.7.

[4] Sur l’abbé Paul Tallemant, membre en 1673 de l’Académie royale des Inscriptions et Médailles, voir Lettre 36, n.29.

[5] Philippe Quinault (1635-1688) fut un disciple de Tristan L’Hermite. Valet de chambre du roi en 1661, il composa, à l’âge de dix-huit ans, une pièce intitulée Les Rivales et la fit présenter par Tristan L’Hermite, qui en assuma la paternité. Les comédiens, ayant appris la vérité, refusèrent de payer le prix convenu et proposèrent au jeune auteur de le faire participer aux recettes ; c’est, dit-on, l’origine des droits d’auteur. Reçu à l’Académie française en 1670, Quinault devint membre de l’Académie royale des Inscriptions et Médailles en 1674. Il collabora avec Corneille et Molière à la composition de Psyché, représentée pour la première fois en janvier 1671. Il fut l’auteur de poésies sacrées et de quelque trente pièces de théâtre de tout style. Son chef-d’œuvre est une comédie, La Mère coquette. Il est également célèbre pour ses « opéras » d’un genre nouveau : Thésée, Alceste, Roland, entre autres, que lui commanda Lully ; son Armide fut mise en musique deux fois, par Lully d’abord, puis par Glück. Voir B. Norman, Quinault, librettiste de Lully. Le poète des grâces (Paris 2009).

[6] Sur André Félibien, voir Lettre 121, n.10.

[7] En septembre 1683, Louvois fut nommé à la surintendance des Bâtiments du roi : voir T. Sarmant, Les Demeures du soleil. Louis XIV, Louvois et la surintendance des Bâtiments du Roi (Paris 2003), p.83.

[8] Sur Henri de Bessé, sieur de La Chapelle, dit La Chapelle-Bessé, voir Lettre 356, n.10. En 1683, à la mort de Colbert, il succéda à Claude Perrault dans sa charge de contrôleur des Bâtiments du roi et devint ainsi secrétaire perpétuel l’Académie royale des Inscriptions et Médailles jusqu’en 1691.

[9] Sur Nicolas Boileau-Despréaux, voir Lettre 320, n.11 ; sur Racine, voir Lettre 352, n.16 ; sur ces deux historiographes du roi, voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[10] Sur Nicolas Boileau-Despréaux, voir Lettre 320, n.11 ; sur Racine, voir Lettre 352, n.16 ; sur ces deux historiographes du roi, voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[11] Sur Jean-Foy Vaillant, le numismate, voir Lettre 252, n.3.

[12] Sur André Morell, voir Lettre 356, n.12.

[13] Sur l’ouvrage du jésuite Jean Hardouin, Nummi antiqui populorum et urbium illustrati (Parisiis 1684, 4°), voir Lettre 357, n.8.

[14] NRL, mars 1685, cat. iv, compte rendu du traité de Jean Hardouin. Bayle y rapporte « ce qui se dit par des gens doctes contre ce nouveau Traité des médailles ».

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