Lettre 389 : Anonyme à Pierre Bayle

• [Paris, le 1 er mars 1685]

Reflexions sur un article des Nouvelles de la republique des lettres du mois du mois [ sic] [de] janvier 1685 pag[e] 103[,] addressées à l’auteur[.]

On est baucoup prevenu Monsieur de vostre discernement en matiere de bons livres quand vous en jugez par vous mesme mais les connoisseurs se plaignent que vous adoptiez indifferemment tous les eloges que les libraires ou les autheurs vous addressent eux mesmes de leurs ouvrages ; les reflexions suivantes vous fairons juger s’ils ont raison ou non et on espere que l’amour de la verité, et le desir de l’instruction publique que vous avez tant à coëur vous porteront à les faire imprimer [1].

Les Travaux de Mars ; ou l’art de la guerre, divisé en trois parties, etc. avec un ample détail de la milice des Turcs, tant pour l’attaque que pour la défence. Ouvrage enrichi de plus de quatre cens planches gravées en taille-douce. Par Allain Manesson Mallet, maître des mathématiques des pages de la Petite Ecurie de sa Majesté, ci-devant ingénieur et sergent-major d’artillerie en Portugal. A Paris chez Denis Thierri, ruë Saint Jacques, et se trouvent à Amsterdam chez Henri Desbordes. 1685 ; 3. vol. in 8.

[Remarque sur cette édition.] Cet auteur [2], qui publia une description de l’univers en cinq volumes in 8. l’an 1683. remplie d’un ramas curieuxA de mille choses, concernant la géographie et l’histoire, avoit déja publié ces Travaux de Mars, il y a treize ans. L’ouvrage fut estimé par les plus sçavans du métierB. On le réimprima d’abord à Amsterdam, et on le traduisit bien-tôt en plusieurs langues différentes. C’est un favorable préjugéC pour cette seconde édition, parce qu’elle a été enrichie de quantité de nouveaux traitez, et de plusieurs maximes et remarques particulieres, que l’auteur a tâché de conformer aux excellentes maximesD du fameux M. de Vauban, l’un des premiers hommes du monde en ces sortes de matieres.

[Précis de cet ouvrage.] Il donne d’abord dans la premiere partie de cet ouvrage, l’explication des élémens de géometrie, qui sont nécessaires à la fortification. Ensuite de cela il explique, non seulement la construction des places régulieres, soit sur le papier, soit sur le terrain, et la méthode de leverE et de modéler les plans, mais aussi la maniere de fortifier toutes sortes de places irrégulieres, en quelque situation qu’elles soient.

Il donneF et il examine dans la seconde, les diverses méthodes de fortifier les places, qui ont été inventées par les plus habiles auteurs, ou ingénieurs [3], comme Errard [4], Marolois [5], Fritach [6], Stevin [7], Dogen [8], Marchi [9], Sardi [10], de Ville [11], le comte de Pagan [12], et autres. Il fait le paralelle de leurs méthodes avec la sienne, et il accompagne tout cela de plusieurs belles et amples dissertations, pour et contreG l’usage des cazemates, des fausses-brayes, et des seconds flancsH, à quoi il ajoûte les différentes manieres de creuser les fondemensI, de transporter les terres, etc. Ainsi cet ouvrage tiendra lieu lui seul de tous les autres, puis qu’on y trouvera fidelement exposées, les constructions que les plus grands maîtres approuvent, et celle que l’auteur trouve la meilleurK.

La troisieme partie est la plus curieuse et la plus propre pour toutes sortes de personnes, parce qu’on y peut apprendre une infinité de choses, dont on est bien aise d’être instruit, quoi qu’on n’ait pas dessein d’aller à la guerre. On y trouve les noms, les charges et les devoirs des officiers d’infanterie, de cavalerie, et d’artillerie. On y voit tout ce qui concerne les évolutions, et les exercices militaires, la marche des troupes, l’usage et la différence des armes, le service du canonL, les feux d’artifice, les instrumens qui servent à l’attaque ou à la défense des places, les siéges des villes, le devoir des assiégez, et la milice des Turcs.

[Changement des affaires des Turcs.] Ce dernier article est à présent fort capable de donner beaucoup de curiosité, à cause de la guerre qu’ils ont avec l’empereur, et de l’inquiétude où l’on est pour la prochaine campagne. Voilà un grand changement arrivé dans les affaires. Il y a un an que les gazettes nous parloient de la prise de Belgrade, et d’Andrinople, comme d’un évenement prochain, et aujourd’hui on craint un second siége de Vienne. Voilà qui va faire renchérir le livre de Drabicius, qui avoit été remis dans un grenier, depuis la déroute des Turcs [13]. Cela veut dire qu’il ne faut ni s’assûrer, ni s’épouvanter, de rien. Nemo confidat nimium secundis,

Nemo desperet meliora lapsis :

Miscet hæc illis, prohibetque Clotho

stare fortunam, etc [14]. Nous pourrons un jour parler plus distinctement et en détail de ce livre de Monsieur Mallet. En attendant, ce que nous venons d’en dire suffira pour en faire connoître l’utilité et l’importance.

 

A. On n’a qu’à consulter Mr Sansong pour scavoir l’estime qu’on doit faire de ce pretendu ramas curieux... « l’eschantillon (dit cet habille geographe dans l’avertissement qu’il a mis à la fin de son Introduction à la geographie [15]) que j’ay lû de la geographie qui doit bien tost paroistre soûs le nom du s[ieu]r Manesson Malet me fait juger qu’elle est à peu pres de mesme force que celle dont je viens de parler. Ce galand homme pretend avoir trouver un beau secret afin d’empescher qu’on ne l’accuse d’avoir copié la methode d’autruy[ ;] par exemple si quelqu’auteur dit 1. 2. 3. 4. 5. 6. cet habille homme par une addresse d’esprit qui luy est particuliere dira 6. 5. 4. 3. 2. 1. et renverse ainsi l’ordre que les autheurs ont establi, cette invention si belle merite qu’on en fasse l’eloge puis que c’est un moyen des plus faciles et des plus courts pour devenir autheur en peu de temps et avec tres peu de peine[.]

Il se soucie peu d’avancer vray ou faux pourveu qu’il ait un autheur bon ou mauvais pour garand et ce qui demande explication dans ces auteurs n’est pas ce qui l’inquiete[.]

La réforme des cartes qu’il met dans son livre luy a donné plus de chagrin depuis que je luy ay fait savoir, qu’encore que ces cartes ne soient copiées et mesme tres mal, que sur celles que mon pere avoit fait mettre les premieres au jour [16] et qui sont par consequent bien differentes des mesmes qui ont esté reformées depuis, je ne soufrirois pas qu’il fit accroire au public qu’il en est l’autheur, comme il a l’esprit inventif il a trouvé aussi tost un admirable expedient pour se mettre en quelque façon à couvert du nom de plagiaire, il a changé le cours des rivieres, fait des plaines où il y avoit des montagnes, et des montagnes où il y avoit des plaines[ ;] il a transposé les villes, changé les limites des pais, fait des caps où il y avoit des golphes et des golphes où il y avoit des caps et enfin on peut dire que cet homme extraordinaire a fait par toute la terre ce que les plus puissans monarques n’ont peu executer qu’en quelques petits coins et qu’il a fait plus luy seul et presque en un moment que tous les tremblements de terre et les innondations des siecles passés. »

B. Il seroit bon qu’on eut nommé ces Mess[ieu]rs[ ;] j’en connois bon nombre qui sont dans des sentiments bien opposés et qui ne pensent point que ce livre puisse servir qu’aux enfans à qui en apprenant les noms des choses on est bien aizes de / de monstrer les figures en mesme temps afin qu’ils les retiennent mieux[.]

C. Il n’est pas extraordinaire que ce livre ait esté traduit et reimprimé dans les pais estrangers, les libraires se mettent peu en peine si un livre est bon ou mechant pourveu qu’il soit de debit, or comment celuy cy n’auroit il pas esté vendu, l’auteur a pris soin de l’egayer par une grande quantité d’images qui sont aujourd’huy fort à la mode, il traite une matiere dont on n’a point de bon livre nouveau qu’oy qu’on en demande de toutes parts. Il se produit comme un homme consommé dans l’estude et dans l’experience de son sujet, estimé d’un grand Roy à qui il oze bien dedier son ouvrage, grand amy et esleve de l’illustre comte de Pagan, et imitateur du fameux Mr de Vauban [17] dont les places sont en si grande reputation par tout le monde, voilà bien des leurres pour seduire la credulité des libraires et des curieux qui s’arrestent à ces apparences. ad populum phaleras [18].

D. On defie l’auteur de faire voir en quoy il a rendu les maximes de sa fortification conformes à celles de Mons r de Vauban ; il n’y a pas plus de contrarieté entre le blanc et le noir qu’entre sa methode et celle de ce grand homme et c’est une extreme hardiesse que d’ozer ainsi commettre dans les pais estrangers la • reputation d’une personne si distinguée par son merite et par son scavoir, l’un commence sa construction par le polygone exterieur, l’autre par l’interieur ; l’un fait les faces toujours egales et les gorges toujours inegales, l’autre les faces inegales et les gorges egales ; l’un ne bastit jamais de flanc bas, l’autre fait 3 estages au flanc ; l’un soutient que la ligne de defense doit avoir au moins pres de 140 toises, l’autre ne la veut au plus que de 110, et ainsi du reste… Peutestre qu’il importe peu à l’autheur que cela soit ou ne soit pas dans le fonds pourveu que ces deux mots de conformité dits en l’air ne laissent pas de faire valoir son livre dans l’esprit de mille gens qui ne penetrent pas dans ce secret ; je ne compte pas baucoup sur la delicatesse d’une personne qui ne fait point de scrupule de mettre aujour sous son nom les livres des autres comme nous verrons cy apres.

E. Il n’est pas possible d’elever un plan juste par les methodes qu’il donne, et on ne scauroit ainsi le fermer que par hazard ; la demonstration et la pratique sont en cela bien differentes.

F. C’est sans mentir une maniere rare de faire des livres que celle là, il pouvoit sans baucoup se fatiguer faire un in folio au lieu d’un in 8°, un autre que luy auroit au moins pris la peine de mettre en bon françois et de reduire en une maniere bien intelligible les methodes les plus anciennes qui sont escrites d’un stile confus et presque barbare, cependant je ne scay s’il ne vaut point encore mieux qu’il n’y ait point touché il auroit peutestre tout gasté, car je ne sache qu’un seul endroit où il ait cité ces anciens qui est la page 91 du tom[e] 1 et il ne l’a peu faire qu’à contresens ; Fritach voulant faire connoistre que les plus grands polygones sont les plus parfaits et que plus une figure a des costés plus elle contient de terrain à proportion et plus la forme de sa fortification / est avantageuze et conforme aux maximes de l’art l’enonce ainsi « un pentage surpasse le quarré et un exagone un pentagone et ainsi consecutivem[en]t et cecy est un axiome que tant plus une forteresse a des boulevars tant plus elle a de force »[ ;] nostre homme s’est allé imaginer qu’une place estoit d’autant plus parfaite que ses angles flanqués estoient proches les uns des autres et qu’il y en avoit davantage dans le mesme circuit, ce qui est une pensée qui peche contre le bon sens, contre le sentiment de l’autheur cité et de tous les maistres anciens et modernes, et contre les principes les plus essentiels de la fortification.

G. Ce qu’il y a de merveilleux dans ces objections c’est qu’on n’y parle point des eclats qui rendent les flancs bas inutiles et qui sont cause qu’on ne bastit point de ces cazemates en France ; c’est une jolie maniere de resoudre les difficultés que de les passer sous silence, celle cy eut esté d’autant plus pressante à son egard que le terreplain de ses cazemates estant tres estroit il ne seroit pas possible qu’un chat y demeurat en plein jour des que la contrebatterie des ennemis seroit une fois establie sur la contrescarpe opposée.

H. Ce que cet autheur dit pag[e] 60 tom[e] 2 des seconds flancs est pit[o]yable, on voit bien qu’il ne scait ny ce qu’ils ont de bon ny ce qu’ils ont de mauvais, je voudrois bien scavoir pourquoy on ne pourroit pas loger de l’artillerie sur les flancs d’une place dont la defense seroit fichante, est ce qu’il n’y en a pas un grand nombre de ce genre qui sont tres estimées comme Palma Nova, Cazal, Nancy et mille autres, à la verité la defense razante est aujourd’huy plus à la mode que la fichante mais c’est par des raisons qu’il n’allegue pas, et où il • entre peutestre un peu de prevention, il seroit je pense plus raisonnable de prendre un milieu louable entre ces deux extremes.

I. Toute cette partie est prise mot à mot des Devoirs militaires des officiers de l’artillerie de La Fontaine [19] ce qui est une addresse singuliere pour faire des livres à peu de frais, l’auteur n’a fait que changer un peu les titres, les premiers mots de chaque article, l’ordre des matieres, et semblables minuties ce qui n’est pas un grand travail pour un homme aussi ingenieux que luy. Ainsi la page 298 du tom[e] 2 est extraite des pages 69 et 70... la page 304 des pages 71 et 72... la page 306 des pages 73 et 74... la page 307 des pages 90 et 91... la page 312 des pages 76 et 77... la page 314 des pages 78 et 79... la page 316 des pages 79, 80, et 81[…] la page 318 des pages 81, 82, et 83... la page 324 des pages 83 et 84... la page 326 des pages 85 et 86... la page 328 des pages 86 et 87… la page 330 des pages 88 et 89... la page 332 des pages 89 et 90... la page 334 des pages 99, 100 et 101... la page 335 des pages 92, 93, et 94... la page 336 des pages 95 et 96[…] la page 338 des pages 96 et 97... la page 340 des pages 98 et 99... Les personnes qui voudront avoir la patiance de confronter ces citations y trouveront des particularités qui les divertiront aussi bien que dans les suivantes[.] La page 206 du 3 tom[e] est prise des pages 58 et 59 du mesme livre[,] la page 208 des pages 59 et 60… la page 210 des pages 61 et 62... la page 212 des pages 62 et 63... la page 214 des pages 63 • 64 et 65... la page 216 des pages 65 et 65 [ sic]... la page 220 des pages 66 et 67... la page 222 de la page 68 • [.]

K. Et que les gens du maistier trouvent une des plus mechantes, c’est une chose estrange que cet autheur soit plagiaire jusques dans sa methode de fortifier qui n’est point differente de la maniere de • tracer les places à defense razante par le moyen d’un angle directeur, ce que le moindre escolier peut trouver en mille livres[ ;] il est vray que l’angle de son flanc de 98 deg[rés] est de son invention, mais je ne pense pas que jamais personne luy dispute une pareille decouverte quelque content qu’il en puisse estre, je ne scay quel mistere caché il y trouve / car quand le flanc devroit estre • oblique sur la courtine sans nea[n]moins estre perpendiculaire à la ligne de deffense, (ce qui n’est pas hors de dispute) il seroit sans doute bien embarrassé de demonstrer qu’un angle de 96 ou 100 degres seroit moins avantageux que le sien de 98... Ses cazemates ne sont qu’un diminutif de celles du comte de Pagan, il n’a peu les faire entieres à cause de la petitesse de ses gorges, ce qui l’a aussi obligé de leur donner à chacune moins de profondeur, • de substituer les affuts marins et d’avancer tout le corps de l’espaule comme les anciens, son cavalier est copié du dessein 3 du capitaine de Marchi et l’alignement de sa briseure du flanc au milieu de la face est prise de Sardi... Son sisteme en un mot ne vaut pas la peine d’estre refuté et il se detruit de luy mesme par la determination de sa ligne de defense à 100 ou tout au plus à 110 toises car cette maxime estant le fondement de toutes les autres on n’y scauroit pecher • que tout l’ouvrage ne se ruine, il n’y a pas de si petit novice dans le servise qui ne sache que la veritable portée du mousquet est de 150 toises et il est sans doute que • la fortification n’a esté traitée jusqu’à present avec tant d’imperfection que parce qu’on a toujours supposé la ligne de deffense plus courte qu’il ne faloit[,] la pluspart des autheurs ayant confondu la certitude des coups de mousquet, avec leur force ; c’est par là que les places contenoient si peu de terrain avec un nombre egal de bastions, et que toutes leurs parties estoient si petites qu’elles estoient incapables d’une vigoureuze resistance, on peut asseurer l’auteur que toutes les siennes sont de veritables colifichets ; et qu’à force d’accourcir la deffense des faces il a entierement destruit celle des courtines, il en conviendra luy mesme s’il est de bonne foy pourveu qu’il prenne la peine d’examiner avec nous un enneagone de 100 toises de polygone fortifié à sa maniere et sans flanc couvert ; la courtine n’aura que 60 toises mais y ajoutant la largeur des deux parapets des flancs et les talus de part et d’autre supposons la de 70 toises... d’ailleurs selon la table de la page 312 tom[e] 2 la proffondeur du fossé d’un enneagone estant de 12 pieds la hauteur du rempar[t] 18 et celle du parapet 6 il y aura 36 pieds depuis le sommet du parapet jusques au fonds du fossé, et le talus superieur du parapet est de deux pieds sur 3 toises 1/2 de largeur • ; faisant donc une regle de trois et disant 2 pieds de talu me donnent 3 toises et demy de longueur, combien donc m’en donneront 36 et on trouvera 63 toises au quatrieme nombre pour la longueur necessaire afin de pouvoir plonger du sommet du parapet jusques au fonds du fossé ; c’est pourquoy lors qu’on tirera d’un flanc vers l’autre on ne deffendra le fonds du fossé de la courtine qu’à 62 toises de distance et ainsi il n’y aura de feu • que pour les 7 toises qui resteront à chacune de ses extrémités et les autres seront sans deffense et l’ennemy se promenera sans crainte sur un front de 70 toises au milieu du fossé de la courtine ostant 8 toises de part et d’autre pour mettre à couvert un homme debout. Ex ungue leonem [20].

L. On s’imagine qu’un homme qui prend la qualité de sergent major d’artillerie en Portugal scait au moins son maistier et que se donnant la peine d’en escrire il le fait en maistre mais les apparences sont trompeuses et le monde est plein d’illusions ; ce livre ne dit pas un seul mot des questions importantes et curieuses touchant les proportions • du calibre, de la charge, et de la longueur des pieces communes et modernes tant pour les canons que pour les mortiers et pierriers, il n’apprend pas non plus qu’on ne fond aujourd’huy en France que de six sortes de calibre scavoir des pieces de 33 • 24, 16, 12, 8, et 4tt de bale[,] qu’on n’a fondu des pieces à la moderne qui ont des chambres spheriques pour contenir la poudre, que des 5 derniers calibres, qu’il y a aussi presentement de deux sortes de mortiers, les communs, et les modernes, que ces derniers sont de deux sortes car les chambres des uns contiennent 8tt de poudre et les autres 12, que ceux cy ont aussi leurs affusts de fonte de 3000tt et portent leurs bombes à 13 ou 1400 toises, et que les nouveaux pierriers du dessein de Mons r de Vauban tels qu’on s’est servi avec succez au siege de Luxembourg [21], sont fort courts et avec deux livres de poudre jettent une grande manne pleine de pierres, et sont des terres inconnües pour luy, un abregé de l’ancienne artillerie qui n’est plus en usage luy suffit, et pour s’en espargner mesme la peine il le transcrit mot à mot du mesme livre de La Fontaine que j’ay deja cité[.] Je ne pense pas qu’on ait jamais tant volé d’un aussi petit livre que celuy là car les pages 124 tom[e] 3 et 125 sont tirées des pages 14, 15, 12 et 13... la page 126 des pages 37, 38, et 39... la page 128 des pages 39 et 40... la page 130 de la page 4... la page 132 des pages 4 et 5... la page 134, des pages 5 et 6... la page 136 des pages 35, 36, et 37,... la page 144 des pages 40 et 41... la page 146 des pages 41, 42 et 43... la page 148 des pages 43 et 44... la page 149 des pages 44 et 45... la page 150 des pages 45, 46 et 47,... la page 152 de la page 47... la page 154 des pages 47, 48, et 49... la page 156 de la page 49[…] la page 158 des pages 49, 50, et 51... la page 160 des pages 51 et 52... la page 162 des pages 52 et 53... la page 164 des pages 53 et 54... la page 166 des pages 54 et 55... la page 168 des pages 56 et 57... sans mentir tous ces larcins sont de facheuses presomptions pour ce qu’il y pourroit avoir de bon dans les autres parties de ce livre[ ;] les mechantes inclinations degenerent bien tost en habitudes et qui s’est peu resoudre une fois à estre plagiaire n’a pas grand chemin à faire pour l’estre autant de fois que l’occasion fait le larron, les gens de plus grande lecture et de plus grand loisir que moy se peuvent instruire si ce prejugé est vray ou faux. /

Aprez avoir griffonné les reflexions que je vous addresse Monsieur j’en ay fait faire promptement une copie (m’estant apperceu que le libraire qui imprime vos Nouvelles vend aussi les Travaux de Mars) afin que si cette consideration vous empesche de mettre au jour cet escrit je le fasse tenir autre part ; il n’est point de louange que je ne donne aux veritables autheurs mais je ne puis soufrir les plagiaires, ny les gens qui ont baucoup de suffisance et d’insuffisance tout à la fois, • cela vous doit persuader Monsieur combien je scais estimer les personnes qui ont veritablement du merite et du scavoir, et combien par consequent j’ay des raisons de vous honnorer et d’estre vostre tres humble et tres obeissant serviteur.

Comme mon escrit n’est qu’un brouillon fait à la haste je vous demande grace pour les fautes qui auront peu m’eschapper, vous suppliant de m’i vouloir redresser où j’auray failly[ ;] je pourray avec le temps vous donner quelque chose de mieux, au sujet de la Nouvelle maniere de Mons r Blondel [22], ces Mrs les scavans de profession nous pretendent bercer de plaisantes chymeres. •

Notes :

[1] L’auteur de cette lettre fournit un commentaire dévastateur des Travaux de Mars d’ Alain Manesson Mallet, s’appuyant en particulier sur l’ouvrage des Devoirs militaires des officiers de l’artillerie (Paris 1673, 8°, et 1675, 8°) de La Fontaine, ingénieur du roi. L’auteur de la lettre a pris soin de garder l’anonymat, mais sa connaissance intime de l’ouvrage de La Fontaine nous incite à soupçonner qu’il s’agit de cet auteur lui-même. La bibliographie à laquelle il recourt pour dénoncer les emprunts de Mallet témoigne d’une connaissance approfondie de la science militaire. L’ouvrage de Mallet fut publié chez le libraire parisien Denis Thierry, mais Bayle a indiqué ( NRL janvier 1685, cat. ii) qu’il « se trouve à Amsterdam chez Henri Desbordes ».

[2] Allain Manesson Mallet (1630-1706), cartographe et géographe français, avait publié une Description de l’univers, contenant les différens systèmes du monde, les cartes générales et particulières de la géographie ancienne et moderne (Paris 1683, 8°), puis, en 1685, Les Travaux de Mars, ou l’art de la guerre […] avec un simple détail de la milice des Turcs, tant pour l’attaque que pour la deffence, ouvrage enrichi de plus de quatre cens planches gravées en taille-douce (Paris 1685, 8°). Par la suite, il devait publier un traité de géométrie qui connut un grand succès : La Géométrie pratique (Paris 1702, 8°).

[3] Les précurseurs de Vauban en France ( Jean Errard, Antoine de Ville, Blaise-François Pagan, tous habiles géomètres) et aux Pays-Bas ( Simon Stevin, Samuel Marolois, Adam Fritach, mathématiciens reconnus) ont créé une véritable « géométrie de la sécurité » militaire. Voir H. Vérin, La Gloire des ingénieurs. L’intelligence technique du au siècle (Paris 1993), ch. 4 : « La réduction en art : la fortification », p.131-180.

[4] Jean Errard (1554-1610), ingénieur des fortifications du roi de France en 1591, auteur de La Géométrie et practique générale d’icelle (Paris 1619, 8°) ; La Fortification démonstrée et réduicte en art (Paris 1622, folio).

[5] Samuel Marolois (1572-1627), Opera mathematica, ou Œuvres mathématiques traictans de géométrie, perspective, architecture et fortification (Hagae-Comitis 1613, folio) et Œuvres mathématiques de Samuel Marolois, traitant de la géométrie et fortification, réduites en meilleur ordre et corrigées d’un nombre infini de fautes écoulées aux impressions précédentes : la Géométrie par Théodore Verbeeck,... et la Fortification par François Van Schoten (Amsterdam 1628, 4°).

[6] Adam Fritach, L’Architecture militaire ou la fortification nouvelle, augmentée et enrichie de forteresses regulieres, irregulieres, et de dehors ; le tout à la practique moderne (Leyde 1635, folio), réimprimée à Paris en 1640.

[7] Simon Stevin (1548-1620), professeur de mathématiques de Maurice de Nassau et ingénieur civil, auteur, entre autres ouvrages, de L’Arithmétique... Aussi l’Algèbre... Ensemble les quatre premiers livres d’algèbre de Diophante d’Alexandrie, maintenant premièrement traduicts en françois. Encore un livre particulier de la Practique d’arithmétique, contenant entre autres, les tables d’interest, la Disme et un Traicté des incommensurables grandeurs ; avec l’explication du dixiesme livre d’Euclide (Leyde 1585, 8°) ; de De Beghinselen der weeghconst (Leyden 1586, 4°) et Hypomnemata mathematica (Lugduni Batavorum 1605-1608, folio). Voir l’édition moderne de ses œuvres majeures : Principal works, éd. E.J. Dijksterhuis et al. (Amsterdam 1955-1966, 5 vol.) ; et les travaux récents : W. van Bunge, From Stevin to Spinoza. An essay on philosophy in the seventeenth-century Dutch Republic (Leiden 2001) ; C. Secretan (en collaboration avec A. Craanen), Simon Stevin, « De la vie civile ». 1590 (Lyon 2005).

[8] Mathias Dögen, Architectura militaris moderna, variis historiis, tam veteribus quam novis confirmata, et praecipuis totius Europae munimentis ad exemplum adductis exornata (Amstelodami 1647, 2°).

[9] Capitaine Francesco Marchi, Della architettura militare (Brescia 1599, folio).

[10] Pietro Sardi (1559-1638), architecte militaire, auteur de Corona imperiale dell’Archittetura militare, divisa in due trattati (Venetia 1618, folio) et de L’Artigliera, divisa in tre libri (Venetia 1621, folio).

[11] Antoine de Ville (1596-1658), maréchal de camp, ingénieur militaire, a publié : Les Fortifications, contenans la manière de fortifier toute sorte de places (Lyon 1628, folio) ; De la Charge des gouverneurs des places (Paris 1640, 12°).

[12] Blaise-François de Pagan (1604-1665), ingénieur, astronome et géographe français, auteur de nombreux ouvrages, dont La Théorie des planètes, où tous les orbes célestes sont géométriquement ordonnez, contre le sentiment des astronomes (Paris 1657, 4°) ; allusion est faite ici à son traité Les Fortifications du comte de Pagan (Paris 1645, folio).

[13] Sur cet ouvrage de Drabicius, voir Lettres 269, n.18, et 374, n.2 et 3.

[14] Voir Sénèque, Thyeste, 615-618 : « Il ne faut ni trop se fier au bonheur, ni désespérer dans les revers. Les Parques mêlent ces deux extrêmes de la vie humaine, et ne laissent point reposer la Fortune qui mène tout au branle de sa roue. »

[15] Guillaume Sanson, Introduction à la géographie. Première partie. Où sont 1. Indiquées les sciences dont la geographie emprunte plusieurs principes. 2. La description des differentes manieres dont cette science est representée. 3. L’explication des termes de toutes les parties de la géographie. 4. Une instruction de l’usage des cartes (Paris 1681, 12°). Sur les Sanson, voir Lettres 18, n.2, 152, n.15, et 383, n.18 et 20.

[16] C’est-à-dire Nicolas Sanson, père de Guillaume : sur lui, voir Lettre 18, n.2.

[17] Sur Sébastien Le Prestre, maréchal de Vauban (1633-1707), le génie de l’architecture militaire sous Louis XIV, voir, parmi une foule d’études, B. Pujo, Vauban (Paris 1991). Dans les NRL, mars 1685, cat. ii, Bayle signale l’ouvrage Le Directeur général des fortifications (La Haye 1685, 12°), publié sous le nom de Vauban.

[18] Voir Perse, Satires, iii.30 : « clinquant bon pour le peuple ».

[19] La Fontaine, Les Devoirs militaires des officiers d’infanterie et de cavalerie, enseignans le maniement des armes, les évolutions de l’infanterie et de la cavalerie, l’exercice des mousquetaires du Roi, la manière de dresser toutes sortes de bataillons, escadrons et batailles rangées, soit pour attaquer et défendre les places, avec la forme de camper, représentée par quantité de figures (Paris 1673, 8°), œuvre initiale dont sont issus deux ouvrages distincts : Les Devoirs militaires des officiers de l’infanterie, contenant l’exercice des gens de guerre, selon la pratique de ce temps (Paris 1675, 8˚), et Les Devoirs militaires des officiers de la cavalerie, contenant l’exercice des gens de guerre, selon la pratique de ce temps, les évolutions de la cavalerie, les fonctions de chaque officier, depuis le premier capitaine jusqu’au brigadier (Paris 1675, 8°).

[20] ex ungue leonem : « on reconnaît le lion à la griffe ».

[21] Allusion au siège de la ville de Luxembourg, prise par Louis XIV, Vauban et le maréchal de Créqui le 4 juin 1684 : voir B. Jeanmougin, Louis XIV à la conquête des Pays-Bas espagnols : la guerre oubliée, 1678-1684 (Paris 2005). L’événement est largement célébré à l’époque : le Mercure galant lui consacre deux volumes extraordinaires ((juin 1684) et le tableau peint par Van der Meulen en est un autre témoignage : voir A la gloire du roi : Van der Meulen, peintre des conquêtes de Louis XIV (Dijon, Luxembourg 1998) et notre cahier d’illustrations.

[22] Nicolas-François de Blondel, sieur des Croisettes (1618-1686), ingénieur et cartographe français, effectua de nombreux relevés des principaux ports et places fortes européens. En 1669, il fut reçu à l’Académie des Sciences en tant que géomètre, puis, en 1671, devint professeur et directeur de l’Académie d’Architecture. Il publia de nombreux ouvrages, entre autres sa Nouvelle manière de fortifier les places (La Haye 1684, 12°), dont un compte rendu avait paru dans les NRL de juin 1684 (cat. vii). Le JS avait rendu compte de son Art de jeter les bombes dans son numéro du 1 er mai 1684.

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