Lettre 402 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, mars 1685]
 [1] • J’acheve vostre premier tome [2], avec quelque espece d’enthousiasme. Jamais, je croy, on n’a plus admiré livre, ni esté plus touché des belles et bonnes choses, qu’on y peut trouver, que je le suis de la lecture de vostre ouvrage. Je vous remercie d’un si excellent present ; mais comme la joye que j’ay me sembleroit imparfaite, si j’etois seul qui en eus, je m’en vais prester vos Lettres à tous mes amis. Mr Le Faucheur [3] les a leuës, et m’a temoigné que ç’avoit esté avec un singulier plaisir. Il y a appris[,] et moy aussi, bien des choses. Il s’estoit à la verité, un peu arresté sur l’amour paternel et sur le mariage [4] : mais ce n’a esté que quelques momens. Il m’a advoüé, qu’aprés avoir medité un peu scientifiquement sur vostre opinion, il l’avoit trouvée tres raisonnable et tres judicieuse. Bien des gens, sans doute, auront les mesmes pensées, mais aussi • reviendront ils bien vite, et reconnoistron[t] qu’il faut lire ces deux lettres avec application, pour en voir la veritable beauté. Quelque beau que ce soit le second tome, je croy pourtan[t] que le premier a quelque avantage sur luy. Vous y et[e]s, ce me semble, plus fort, plus sçavant, et plus durable dans l’effort de vos argumens ; vous les poussez aussi loin qu’ils peuvent aller. La / huitieme et la neufvieme [5] lettre me paroissent des chef[s] d’œuvres de la raison humaine, et celles contre Mr Arnaud [6], d’une force à abysmer ce heros du jansenisme. J’en suis, je vous assure, comme extasié. Je vous croyois bien un agréable ecrivain et qui scaviez repandre un air de délicatesse dans vos ouvrages : mais je ne vous croyois pas si fort ni si terrible dans les combats. Je vous en felicite, mon cher Monsieur, et me felicite en mesme temps moy mesme, d’avoir un ami de tel prix, lequel me distingue de la foule de ses autres amis. Je vous remercie encore une fois et tres humblement, de vostre excellent présent.

J’oubliay de vous remercier l’autre jour de l’honneur que vous avez fait à Rampalle de le citer [7]. Je l’ay connu. C’estoit un fort honneste homme qui avoit du genie pour les sciences • particuliérement pour l’astrologie, qui luy valoit bien du bon argent, bien qu’il se mocquast de cette science en particulier. Ses poesies, c’est à dire, les Toylles sont bonnes. Je n’ay plus tous ces livres là. Je les ay perdus il y a long temps avec bien d’autres choses de plus grande consequence ; je croy vous avoir dit que j’ay esté ruiné trois fois.

Il faut pour me revancher* en quelque [f]acon, que je vous avertisse de ce qu’il se dit de vos Nouvelles afin que vous y remediez avec un seul mot. Il y en a qui sont surpris de ce que vous inserez plusieurs lettres, celles de Mr Levenhoeck, / celles de Grævius sur la Tartarie, celles de Mr Spon, etc [8]… comme si c’estoit manque de travail. Vous pourrez, mon cher Monsieur, leur citer le premier homme de vostre métier, qui étoit un tres habile homme et tres laborieux : c’est le patriarche Photius [9], chez qui j’ay veû des pieces entiéres, trois fois plus grandes que le discours de Mr de La Chambre [10]. Il me semble entre autres y avoir veû des declamations d’ Himérius et un petit roman d’ Antonius Diogenés [11]. Vous pouvez avoir • Photius, et par consequent voir encore d’autres extraits ou pieces, qui fermeront la bouche aux superbes dégoustez de vostre ville, si par hazard il y [en] avoit, comme je l’ay fermée icy, à certains petits connoisseurs. Je vous baise tres humblement les mains, et suis toujours, vostre tres humble et tres obeissant serviteur.

  Du Rondel.

Mr Le Faucheur vous baise tres humblem[ent] les mains et vous remercie de l’honneur de vostre souvenir. /

 

J’oubliay encore l’autre fois, de vous feliciter sur vostre mémoire, à propos de vostre medecin. Ce que vous dites en cet endroit, y est d’une maniere plus fine, que ce que raconte l’ami de Césarion [12], lequel pourtant, selon moy, est un chef d’œuvre.

Mr Van Eys [13] doibt passer aujourd’huy par icy. Je le prieray de vous payer les journeaux.

La petite [14] vous baise les mains.

 

• A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Roterdam

Notes :

[1] Du Rondel fait allusion au second des mémoires de Spon paru dans les NRL de janvier 1685 (mises en vente le 1 er février) et il remercie Bayle pour l’envoi des Nouvelles Lettres de l’auteur de la Critique générale de l’« Histoire du calvinisme » ; de ce dernier ouvrage, il a pu lire déjà le premier volume, sorti de presse le 5 mars 1685, d’où découle la date approximative de cette lettre.

[2] La « première partie » des Nouvelles Lettres de l’auteur de la Critique générale de l’« Histoire du calvinisme » – dont Bayle ne fera jamais paraître la suite – est sortie en 2 volumes in-12° avec la fausse adresse « à Villefranche chez Pierre le Blanc ». L’ouvrage porte en ornement la sphère d’ Abraham Wolfgang, l’éditeur d’Amsterdam chez qui Bayle avait déjà fait paraître la Critique générale en 1682.

[3] Sur Frédéric Le Faucheur, pasteur à Maastricht, voir Lettre 245, n.8.

[4] Dans la Lettre IX, « Où il est parlé du droit de la conscience erronée et des erreurs de bonne foi », Bayle établit des comparaisons que bien des lecteurs durent trouver scabreuses : « Un mari persuadé qu’il est le pere des enfans de sa femme quoi qu’il ne le soit pas ne peut les déshériter ni les maltraiter sans être tout aussi coupable devant Dieu et devant les hommes que s’il les déshéritoit ou les maltraitoit en croïant avec raison qu’ils sont ses enfans. Au contraire, un homme qui a des enfans qu’il ne connoît pas les peut maltraiter sans se rendre plus coupable que s’il faisoit un semblable traitement à d’autres personnes. » ( OD, ii.222-223) ; « […] si une femme trompée par la ressemblance qui seroit entre son véritable mari et un autre homme accordoit à cet autre homme tous les priviléges du mariage, elle ne donneroit aucune atteinte à sa chasteté. Qu’on crie tant que l’on voudra au paradoxe, je le dis et je le répéte, une telle femme ne feroit aucune injure réelle à son mari, et il seroit le plus injuste de tous les hommes s’il l’accusoit d’avoir violé la foi conjugale. Bien entendu qu’elle n’auroit pas aidé à se tromper. » ( OD, ii.224).

[5] Lettre VIII : « Où il est parlé de quelques arrêts donnez contre ceux de la Religion » ; Lettre IX : « Où il est parlé du droit de la conscience erronée, et des erreurs de bonne foi ».

[6] Après avoir traité, dans la Lettre IV, « de la qualité de grand-homme et du mauvais effet des loüanges », Bayle applique à Arnauld, dans la suivante « ce qui [y] a été dit en général ». D’autres critiques contre Arnauld figurent par la suite, notamment dans les Lettres VI et VII.

[7] Dans la Lettre XXI, Bayle met en scène un épistolier qui aurait écrit à l’ami de l’auteur de la Critique générale le 3 octobre 1684 : « Un de mes amis se plaignoit à moi depuis peu qu’au lieu de dire avec un auteur moderne qu’il n’y a presque plus rien de naturel chez beaucoup de dames du grand monde, ni teint, ni taille, ni sentimens, et que la nature s’est réfugiée chez les grisettes, il faudroit dire qu’elle ne trouve aucun asyle nulle part, et qu’on farde généralement toutes choses. » Et il précisait en note : « Rampale dans son 5 e discours académique. » C’est une référence à l’ouvrage de Daniel de Rampalle (1603 ?-1660 ?), L’erreur combattüe, discours académique, où il est curieusement prouvé que le monde ne va point de mal en pis (Paris 1641, 8°).

[8] NRL, septembre 1684, art. I, et octobre 1684, art. VI : lettres d’ Antoni van Leeuwenhoek ; octobre 1684, art. VI : Gijsbert Kuiper (et non pas Grævius) sur la Tartarie ; novembre 1684, art. IV, et janvier 1685, art. V : lettres de Jacob Spon.

[9] Sur le patriarche Photius, voir Lettre 282, n.4.

[10] Le discours de Pierre Cureau de La Chambre à l’Académie française lors de la réception de Jean de La Fontaine : NRL, janvier 1685, art. I ; voir aussi Lettre 393, n.1.

[11] Antonius Diogenes, auteur byzantin d’un roman de voyages imaginaires intitulé Les Merveilles incroyables d’au-delà de Thulé, conservé sous la forme d’un résumé-commentaire dans la Bibliothèque de Photius ; voir Photius, Bibliothèque, texte établi et traduit par R. Henry, grec et français, « Collection byzantine » (Paris 1959-1991, 8°, 9 vol.), ii.

[12] Césarion (« le petit César »), le futur Ptolémée XV César, était le fils de Cléopâtre et, à ce qu’elle prétendait, de Jules-César. Ici, cependant, Du Rondel semble employer l’épithète « Césarion » dans un sens figuré pour désigner Jacob Spon, fils du médecin Charles Spon ; voir Lettre 297.

[13] M. van Eys, un intermédiaire entre Bayle et Du Rondel : nous apprendrons par la lettre de Du Rondel du 19 février 1687 (Lettre 691) que van Eys est son neveu.

[14] La « petite » de Jacques Du Rondel est, semble-t-il, sa femme, Madeleine Hamal : sur elle, voir Lettre 236, n.4 ; il la mentionne dans presque toutes ses lettres.

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