Lettre 417 : Jean-Baptiste de Rocolles à Pierre Bayle

[La Haye, le 17 mai 1685]

• Monsieur et tres honnoré amy

Vôtre dernier Journal ou Rép[ublique] des l[ettres] du mois passé me donne lieu de vous feliciter de vous remercier et de vous fournir, vous feliciter d’avoir si bien developé le livre du pauvre Jean Lyserus [1] mon amy[,] celuy de Mr Jurieu [2], l’ Histoire de la damoiselle Borignon  [3] et autres matiéres, vous remercier de la mention honnorable que vous avez fait de mon dernier livre [4] et que vous vous reservez de faire plus ample la premiere fois [ sic], et de vous fournir des plus grandes connoissances du pauvre infortuné polygamiste en idée, sur l’infatigable Mr de Varillas [i] et autres articles.

Quant au premier vous scaurez que dans le temps que je faisois mon sejour à Amsterdan [5] partant un jour de la bibliotheque publique led[it] Lyserus m’aborda en allemand[ ;] je luy fis comprendre que je parlois latin, notre connoissance alla si avant que m’ayant visité plusieurs fois, je le visité malade logé à une enseigne si bien m’en souvient dite Harlinkerke[,] j’en scaurois trouver l’endroit mais non pas trouver la rüe, je luy porté des confitures iterative[s] et il en vint chercher un samedy au soir et allarma ma compagne comme s’il eust esté un spectre, il estoit en une espece de galatas pres des tuiles fort pauvreme[nt] et toute[s] les fois que j’allois chez luy, son hoste et hostesse ouvroi[en]t les yeux • comme des salieres et dressoient les oreilles croyant que je venois luy apporter de l’argent[,] payer ou repondre pour luy. Quelque compassion que j’eusse de luy j’eus la dureté contre mon ordinaire (estant lors à Amsterdan pour estre payé du banqueroutier de mon pecule percu du celebre Mr Delboé dit Silvius prof[esseu]r en medecine à Leide [6]) de luy refuser 2 ducatons qu’il me demanda dans la boutique du libr[aire] Boom [7] lors d’une option*, j’eus mes raisons dont l’une sçavoir ma pauvreté et qui estoit la principale est qu’il auroit falu faire une vache à laict.

Il ne me cacha pas son nom de Jean Lyserus et qu’il avoit son frere ainé sur-intendant de l’Eglise de Magdebourg [8]. Il se plaignit fort en sortant de Hollande (qu’il me vint voir à La Haye que je le caressay / et luy donnay à dinner) de Theod[ore] Boom libraire qui ne luy venoit que de donner 20 ducatons pour son livre latin qu’il venoit d’achever d’imprimer De polygamia victrix [9] et me dit qu’il le chargeroit de m’en donner un exemplaire, mais led[it] Boom vilain comme lard jaune fit le plongeon et l’ignorant, mais constament selon ma croyance il l’a imprimé. Il me semble qu’il me dit qu’il prenoit le nom de Ludolphus ou Lambertus [10]. Le reste de ses avantures et de sa catastrophe vous me l’apprenez dans votre dernier mois. Il m’a fait present de son d[it] livre De la polygamie et des premieres editions en allemand [11] et si vous vous en voülez aider je vous l’envoyeray. Voilà une de mes avantures dont (en tres grand nombre) d’autres pourroient autant et plus divertir que celles de feu Mr Michel de Marolles abbé de Villeloin [12] mon amy[,] mais si je vis 4 ou 5 ans cela pourroit s’effectüer suivant vôtre suggestion.

Quant à l’illustre Mr de Varillas sur la page 446 je vous diray sur quel fondement je le tiens pour l’auteur du Viclefianisme [13]. En 1672 un de mes fréres d’amitié dit Pierre Labarre Matey né dans le comté de Brienne et mort depuis 4 ou 5 ans gentilhome de Mr le duc du Hannover de la gangrene dans les intestins[,] tres bon amy dud[it] Mr Varillas me presta le manuscrit de ce livre de l’ Hist[oir]e de Jean Viclef de sa composition que je l’eus rusticando [14] à Vaugirard[.] Il avoit retiré led[it] manuscrit des mains d’un chartreux amy dud[it] Mr Varillas et c’estoit le même...

2°. Un de ces Mrs que je rencontray chez vous la derniere visite que je vous ay rendu[e] en votre chambre (desquels j’ignore les noms) j’estois venü 3 lieues avec eux en bateau) me confirma la mesme chose et ce[tt]e personne me parût estre de la librairie, ce n’estoit pas celuy qui fut le lendemain à votre these [15]. J’ay dit dans un endroit de mon livre Du Red[outable] aveugle, que nihil est ab omni parte beatum [16] qu’il a fait des bevües. En voicy une dans led[it] Viclefianisme que j’ay corrigé[e] dans cette edition de Hollande qui a passé par mes mains. Que Sigismond empereur succeda imediatement à l’infame Venceslas son frere, car il y en eust deux entre eux ( Josse le barbu marquis de Moravie et Rupert ou Ropert palatin du Rhin). Dans les Anecdotes [17] il dit que / la reine Catherine de Medicis transplanta ses Godaignes en France[ :] cela est faux, j’ay eu pour ecolier en droit françois de Godaigne Florentin en 1646 qui me donnoit 3 louis d’or par mois et je mang[é] un mois ou deux avec luy[.] Il avoit plus de 60 000 l[ivres] t[ournois] de revenu (avoit un gouverneur etc et celuy qui a esté g[énér]al d’armée à Gigeri en Affrique, que j’ay tres particulierement connu dont j’ay amplement parlé dans mon livre de Vienne) a nom Charles de Vedere [18], sa mere à la verité estoit Godaigne.

D’avoir allegué tant des scavans dans les Anecdotes cela leur fait changer de nature et ce sont plütost des parergons [ sic]. Il n’a tenu qu’à moy de connoître intimement led[it] Mr Varillas, tant parce qu’il vivoit avec les habitüez et en la communauté des prestres de S[ain]t-Cosme dans le quartier où je vivois à S[ain]t-Benoist [19], que parce qu’il estoit intime de Mr Boscager [20] et le visitoit souvent.

Pour la demoiselle Antoinette Borignon [21], un certain Bertrand de La Coste colonel d’artillerie né au faubourg S[ain]t-Marceau de Paris qui a voyagé beaucoup en Moskovie et ailleurs (j’en ay parlé dans mon livre des Imposteurs sur un faux Demetrius g[ran]d duc de Moskovie [22]) ce Lacoste m’en a dit des choses à perte de veüe car il a vécu long temps auprès d’elle, ce qui me fait pencher d’en croire de la sorcelerie[.] Entre autres choses qu’elle s’appetissoit parfois à sa veüe comme une fille de 7 à 8 ans[,] d’autrefois qu’elle avoit l’aureole ou qu’elle estoit rayonnante et lumineuse tout autour. Je n’abuseray pas plus long temps de votre temps et me contenteray de me dire après vous avoir reiteré la recommandation de l’article concernant nôtre bon amy et Esculape M Raimond Finot Biterrois [23][.]

Monsieur

Vôtre tres humble tres obeissant et obligé serviteur

  De Rocoles

De La Haye ce 17 may 1685

 

• A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur en histoire/ et philosophie en l’ecole illustre de/ Rotterdam logé ches Mr van den Rorst/ op de • Lewensave/ à Rotterdam par amy

Notes :

[1] NRL, avril 1685, art. I, sur l’ouvrage de Jean Leyser (ou Lyserus), Polygamia triumphatrix, id est, Discursus politicus, de Polygamia, auctore Theophilo Aletheo, cum notis Athanasii Vincentii, amnibus anti-polygamis ubique locorum, terrarum, insularum, pagorum, urbium, modestè, et piè opposita (Londini 1682, 4°) ; voir aussi Lettre 110, n.4.

[2] NRL, avril 1685, art. III, sur les Préjugez legitimes contre le papisme de Jurieu.

[3] NRL, avril 1685, art. IX, constitué par un mémoire de Pierre Poiret sur Antoinette Bourignon.

[4] NRL, avril 1685, cat. ix, Bayle mentionnait le dernier ouvrage de Rocolles, Ziska le redoutable aveugle, capitaine général des Bohemiens évangéliques dans le penultieme siecle. Avec l’histoire des guerres et troubles pour la religion dans le royaume de Boheme, ensuite du supplice de Jean Hus, et de Jerôme de Prague, lors du concile de Constance (Leyde 1685, 12°).

[i] NRL, avril 1685, cat. ix, sur Les Anecdotes de Florence, ou l’histoire secrete de la maison de Médicis (La Haye 1685, 12°) par Varillas. Bayle allait revenir sur ce dernier ouvrage dans les NRL, mai 1685, art. I. Voir aussi le compte rendu du JS, 9 juillet 1685.

[5] Ce séjour date de 1675.

[6] Franciscus de le Boë, dit Sylvius (1614-1672), célèbre professeur de médecine à l’université de Leyde entre 1658 et 1672 ; il fut un des principaux membres de l’école iatrochimique : voir le DEDP, s.v., p.973-975, article de H. Beukers.

[7] Henri Boom (1644-1709) tenait une librairie à Amsterdam : voir M.M. Kleerkooper et W.P. van Stockum jr., De boekhandel te Amsterdam voornamelijk in de zeventiende eeuw. Biographische en geschiedkundige aanteekeningen (Den Haag 1914-1916, 2 vol.), i.65-84, et I.H. van Eeghen, De Amsterdamse boekhandel, 1680-1725 (Amsterdam 1960-1978, 5 vol.), iii.31-33.

[8] Jean Lyserus (ou Johann Leyser) (1631-1684) est le fils de Polykarp II (1586-1633). Son frère aîné, Friedrich Wilhelm Leyser (1622-1691) avait été nommé prédicateur de la cathédrale de Magdebourg ( Domprediger) à partir de 1664, puis Oberdomprediger en 1684 ; en outre, depuis 1662, il était superintendant de Langensalza. Le fils de Friedrich Wilhelm, Polykarp III, fut aussi pasteur à Magdebourg avant d’être superintendant de Wunsdorf (1687), puis de Calenberg (1695), et enfin surintendant général à Celle en 1708. Voir aussi NRL, avril 1685, art. II, in fine : « Lettre de M. Masius, ministre de l’envoyé de Dannemarc à la Cour de France, écrite de Paris à M. Allix, le 31 d’octobre 1684, sur la mort du Dr Lyserus, célèbre défenseur de la polygamie ».

[9] Voir ci-dessus, n.1.

[10] Le pseudonyme de Lyserus dans cet ouvrage est en fait Theophilus Aletheus.

[11] Johann Lyser, Politischer Discurs zwischen Monogamo und Polygamo von der Polygamia, oder Vielweiberey (Freyburch 1675, 4°). Voir aussi l’édition latine annotée Polygamia triumphatrix : id est discursus politicus de polygamia, auctore Theophilo Aletheo, cum notis Athanasii Vincentii, omnibus anti-polygamis ubique locorum, terrarum, insularum, pagorum, urbium, modestè et piè opposita (Londini Scanorum 1682, 4°).

[12] Allusion à Michel de Marolles, abbé de Villeloin, Mémoires, divisez en trois parties, contenant ce qu’il a vu de plus remarquable en sa vie depuis l’année 1600 (Paris 1656, folio, 2 vol.) : sur cet auteur, avec lequel Bayle avait été en correspondance, voir Lettre 159, n.23 et 24, et Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[13] Antoine Varillas, Histoire du wiclefianisme, ou de la doctrine de Wiclef, Jean Hus et Jérôme de Prague, avec celle des guerres de Bohême qui en ont esté les suites (Lyon 1682, 12°). Dans la notice consacrée aux Anecdotes de Florence de cet auteur ( NRL avril 1685, cat. ix : voir n.20), Bayle avait donné l’information suivante : « On croit que l’ Histoire du wiclefianisme vient de la même plume. M. de Rocolles n’en doute point dans un livre qu’il vient de donner au public et qui mérite d’être lu. » L’ouvrage en question est Ziska le redoutable aveugle : voir ci-dessous, n.17.

[14] « rusticando » : vivant à la campagne.

[15] Des thèses présidées par Bayle à Rotterdam, nous ne connaissons que celles de Philippe Muysson et d’ Antoine de Massanes, publiées par Abraham Acher à Rotterdam en 1689 et 1690.

[16] Sur l’ Histoire du wiclefianisme (voir n. 14), « dont je crois, précise-t-il, que le savant et laborieux Mr Varillas, tres connu pour son incomparable ouvrage de l’ Histoire de Charles IX, est l’auteur », Rocolles donne son avis en ces termes : « L’on ne peust pas desavoüer que le stile de cet auteur ne soit brillant et agreable et qu’il ne donne en orateur et en politique le beau tour à ses narrations ; mais quoy que l’avertissement au lecteur publie sa loüange, que sa capacité extraordinaire, particulierement pour l’histoire, soit generallement reconnue de tou[s] les habiles gens, il ne laisse pas de fournir des preuves de l’humanité, bronchant quelquefois pour des faits historiques, pour des dates, ou des noms, n’y ayant rien en ce monde qui soit entierement parfait suivant le dire du poëte lyrique : Nihil est ab omni parte beatum. » ( Ziska le redoutable aveugle, p.23-24). La citation est tirée d’Horace, Odes, II.xvi.27-28 : « rien n’est heureux à tous égards ».

[17] Dans Les Anecdotes de Florence, ou l’histoire secrete de la Maison des Medicis (voir n.5), Varillas avait noté, à propos de Bernard Gadagne (Bernardo Guadagni, †1434), gonfalonier de Florence en septembre-octobre 1433, que la fureur des Florentins s’était tournée contre lui du temps de Cosme de Médicis. Il ajoutait que « sa postérité se ressent encore aujourd’hui des pertes qu’ils lui firent soufrir, quoi que Catherine de Medicis êtant devenuë reine de France l’ait transplanté dans cét Etat, et que même à présent elle commande les armées de nôtre invincible monarque en Afrique » (Livre I, p.15). Une branche de Gadagne s’était installée à Lyon et à Genève (ce nom est souvent transcrit Gadaigne ou Gadaygne en français ; Rocolles le déforme en « Godaigne »). Guillaume (1534-1601) et Thomas III (1539-1594) abandonnèrent le commerce et la banque pour les armes et les offices, et participèrent aux guerres de religion (voir E. Lejeune, La Saga lyonnaise des Gadagne (Lyon 2004)). Il ne nous a pas été possible d’identifier avec précision le condisciple de Rocolles qui appartenait à une branche restée en Italie.

[18] Une expédition navale avait été montée par Colbert pour contrer la maîtrise des barbaresques sur la Méditerranée et en vue d’installer une base permanente en Algérie. Les Français, placés sous le commandement du duc de Beaufort, s’étaient emparés de la petite ville kabyle de Gigeri (Jijel) en juillet 1664, mais trois mois plus tard ils avaient dû se retirer. Charles-Félix de Galéan, duc de Gadagne (1621- ?), commandait comme lieutenant-général l’armée envoyée pour cette expédition. On ignore la date de sa mort, postérieure à 1673. Voir J.-B.-P. de Courcelles, Dictionnaire historique et biographique des généraux français (Paris 1822), vi.236-238 ; voir aussi B. Bachelot, Louis XIV en Algérie : Gigeri 1664 (Monaco 2003).

[19] L’église de Saint-Benoît est située entre le Collège royal et le collège de Clermont dans le quartier latin. La « communauté des barbiers chirurgiens de saint Côme » avait été fondée en 1661 ; leur amphithéâtre jouxtait le couvent des cordeliers, là où s’est installée, en 1731, l’Académie royale de Chirurgie.

[20] Sur Jean Bocager, jurisconsulte biterrois, voir Lettre 313, n.22, et 588, n.2.

[21] Rocolles revient sur le mémoire de Pierre Poiret sur Antoinette Bourignon : voir ci-dessus, n.3, et Lettre 409.

[22] Voir J.-B. de Rocolles, Les Imposteurs insignes ou Histoires de plusieurs hommes de néant, de toutes nations, qui ont usurpé la qualité d’empereurs, roys et princes : des guerres qu’ils ont causé, accompagnées de plusieurs curieuses circonstances (Amsterdam 1683, 12°). L’édition la plus répandue est celle de Bruxelles en 1728 : le chapitre consacré au « faux Demetrius Griska Utropeïa, grand duc de Moscovie, sous l’Empire de Rodolphe II » figure au second volume, livre 5, p.23-38, et celui de « L’Imposteur Innocent Demetrius pretendu fils du precedent Griska » le suit, p.38-52 ; à la fin du chapitre, Rocolles déclare que « c’est le sieur Bertrand de La Coste Parisien, né au fauxbourg St. Marceau dans la rue de l’Oursine, que j’ai connu à Hambourg, où il était colonel d’artillerie, personnage de probité et de mérite qui a extraordinairement voyagé et qui a vécu en cette Cour [de Moscovie] et a été caressé extraordinairement du grand Duc, lequel a été témoin oculaire de la mort de ce Demetrius duquel je tiens cette histoire ». La Coste se flattait d’être inventeur et mathématicien doué. Il était auteur d’une lettre en hollandais adressée à la Royal Society de Londres datée du 30 janvier 1669, où il prétendait avoir « découvert, au bout de vingt-trois ans de recherches, un engin, qu’il appelait Machina Archimedis, capable de soulever n’importe quel poids, qu’il était prêt à montrer à la Society ». Il avait communiqué sans succès à l’Académie des sciences en 1666 sa prétendue démonstration de la quadrature du cercle qu’il allait rééditer à Hambourg en 1677 sous les auspices d’ Antoinette Bourignon.

[23] C’est la première fois que nous rencontrons le nom de ce médecin biterrois : Rocolles avait dû en parler dans une lettre antérieure qui ne nous est pas parvenue.

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