Lettre 430 : Jacques Lenfant à Pierre Bayle

• [Heidelberg, le 6/16 juin 1685]

Je ne vous ay pas écrit, Monsieur, depuis la perte que tout ce pays et toute la Reformation a faitte dans la personne de Monsieur l’Electeur palatin [1]. Je croy, Monsieur que vous avez assez de zele pour nôtre religion, pour prendre part à cette perte publique, et que vous êtes assez de mes amis pour me plaindre en mon particulier. Ce prince m’avoit arrêté dans son pays avec tant de bonté, qu’outre l’interêt public, l’attachement que j’avois pour sa personne me le fait regretter doublement. Sa mort n’a jusqu’icy rien changé dans les affaires. Et le duc de Neubourg nôtre Electeur [2] a fait un traitté avec feu s[on] A[ltesse] E[lectorale] extremement favorable à la Religion. Il s’est engagé pour lui et pour ses heritiers à laisser toutes choses dans l’etat où il les trouve tant à l’egard du temporel qu’à l’egard du spirituel. On dit que ce prince est homme d’esprit et de parole. Dieu soit loué de ce que nous ayant châtiez si rudement il ne nous a pourtant pas chatiez tout à fait dans sa colere.

Apres cela je vous parleray de vos Nouvelles lettres [3] que j’ay lues avec un singulier plaisir. Et puisque vous me permettez de vous dire ce qu’on en pense je vous envoyeray dans cette lettre quelques unes des remarques qu’on y a faittes parmi lesquelles les miennes paroitront incognito.

1. La preface paroît à plusieurs une production de cet amour propre dont on peut dire qu’il agit en nous sans nous c’est à dire imperceptiblement, et l’on trouve que le moy y domine trop. Quelques uns trouvent de la temerité à faire un detail si exact et si fidelle des raisons bonnes ou mauvaises qui ont coûtume de donner du degoût pour les secondes productions sur un même sujet, parce que cela y peut faire penser ceux qui sans cela n’y penseroient peut etre pas. D’autres admirent cela comme un desinteressement peu commun et comme une marque que l’auteur se sent assez au dessus de ces raisons pour les exposer sans crainte. /

2. On aime assez les digressions de l’auteur. On ne trouve pas étrange qu’il veuille produire ces fruits de sa lecture et de sa meditation. Mais on eût trouvé meilleur qu’il nous eût donné quelques volumes soubs le tiltre d’ Œuvres mêlées ou de Dissertations sur divers sujets. Car quelque chose qu’il puisse dire pour justifier ces digressions, et avec quelqu’ingenuité qu’il puisse lui même passer condamnation là dessus, on trouve toujours que cela passe les bornes des digressions les plus vagues. Et quelques uns vont jusqu’à dire que c’est là un vice dominant de l’auteur. Quelle nécessité dit on, de nous donner une suite de la Critique generale, à cause de quelques objections que des particuliers on[t] faittes à l’auteur en particulier ? Il falloit attendre que l’on attaquât son livre publiquement, et nous donner ex professo les reflexions qu’il ne nous donne que par occasion.

3. sur la 1 ere lettre. On trouve que l’auteur s’est exenté trop legerement de repondre aux objections de la premiere classe [4]. Comme il a l’esprit etendu et penetrant c’étoit de lui proprement qu’on devoit attendre quelque chose d’approfondi sur ces matieres extrêmement delicates à cause de leurs grandes liaisons et rapports. Et l’on dit icy de lui ce qu’il a dit d’un autre dans ses Nouvelles. C’est là qu’on l’attend [5].

4. sur la 2 e lettre. La premiere partie de la 2 e lettre contient des reflexions fort justes sur les contradictions des auteurs et sur leurs causes. Et apres ce qu’il dit à la fin de la derniere partie de cette lettre, touchant ses digressions il seroit inutile de les lui reprocher. Mais on ne peut pas s’empêcher de dire qu’il a pris le change et qu’au lieu de se servir de s[ain]t Ambroise comme d’un pretexte pour parler de M. Maimbourg il s’est servi de M. Maimbourg comme d’un pretexte pour parler de s[ain]t Ambroise. Il auroit donc mieux / vallu faire deux lettres de cette seconde, rapporter dans l’une quelqu’exemple des contradictions du sieur Maimbourg, afin qu’il ne soit pas dit qu’on ne parle point de lui, et dans l’autre faire toutes les belles et solides reflexions que l’auteur fait sur s[ain]t Ambroise.

5. sur l’apostille de la 3. lettre. J’étois sur le point de cacheter ma lettre etc. On excuse cette fiction une fois faitte d’un commerce* de lettres. Il est certain que cette maniere d’ecrire et de traitter les choses a ses commoditez et ses agrêmens. Mais on voudroit apres cela que l’auteur fut allé son grand chemin et tout de suite, sans feindre à tout moment de nouveaux incidens, et sans chercher des detours qui ne font qu’amuser le tapis. C’est une feinte circonstancée que plusieurs n’approuvent pas.

Mais en voilà assez, Monsieur, pour cette fois. Je suis assuré que vous vous moquerez de moy de ce je vous envoye des remarques de si peu d’importance. Mais pourquoy ne donnez vous pas lieu à d’autres ? Prenez vous en à vôtre exactitude et à vôtre justesse.

Je vous prie de faire tenir cette lettre à son adresse, elle est de Madame de Chadirac [6] qui vous baise les mains. Quand je sauray par vôtre reponse que vous ne trouvez pas mauvais que je prenne la liberté de vous dire mes pensées et celles des autres sur vos productions je continueray.

Je vous prie d’assurer Mr. et Mde lle Jurieu de mes tres humbles respects et de me croire parfaitement Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur.

  Lenfant

A Heydelberg ce 6/16 Juin 1685.

• A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie et en / histoire/ A Roterdam •

Notes :

[1] Il s’agit de Charles II de Wittelsbach, Electeur du Palatinat, qui venait de mourir à Heidelberg le 26 mai. Voir le Mercure galant, août 1685, p.8-21 : « Cérémonies faites à la pompe funèbre de m. l’Electeur Palatin ».

[2] Charles II de Witteslbach, fils unique de Charles-Louis, électeur palatin du Rhin, était un dévot et se refusait à consommer son mariage. Par un arrangement de 1658, il était entendu que Philippe-Guillaume de Bavière, duc de Neubourg, beau-père de l’empereur Léopold I er , pourrait, quoique catholique, recueillir l’héritage palatin. Cependant, à la mort de Charles II, Louis XIV ne devait pas tarder à faire valoir les droits de sa belle-sœur, Madame Palatine. Ce conflit devait donner lieu, en 1689, au ravage du Palatinat par les troupes françaises.

[3] Sur les Nouvelles lettres critiques de Bayle, voir Lettre 402, n.2.

[4] Nouvelles lettres critiques, « Avis au lecteur » : « Ils [les jugements des critiques] sont quelquefois raisonnables, parce qu’il arrive quelquefois qu’un écrivain emploie dans un premier ouvrage toute la fleur de son esprit, tout son plus beau feu et les plus belles observations qu’il eût faites durant le cours de ses études : si bien qu’il se trouve tout épuisé pour une seconde production, et qu’il n’y peut mettre que des pensées de rebut, ou bien des répétitions peu agréables, quoique déguisées. Car on a beau refondre les ornemens qu’on a déjà employez, le lecteur ne laisse pas de sentir qu’il en a déjà été régalé, et de se dégoûter par cette idée de vieilesse. » ( OD, ii.161a).

[5] Bayle a utilisé cette expression à la fin de l’article qu’il consacre à la de limitibus obsequii erga homines (Heidelbergæ 1684, 4°), de J.-L. Fabricius, au sujet d’un thème qui lui tient particulièrement à cœur : l’auteur « rapporte premierement tous les témoignages des voyageurs qui semblent dire qu’il y a des peuples destituez de toute connoissance de Dieu, et puis il montre que leur témoignage n’est d’aucune force. Il promet un autre discours où il montrera que ce consentement universel de tous les peuples à croire qu’il y a un Dieu est une preuve nécessaire qu’il y en a un. C’est là où on l’attend, et il est à souhaiter qu’il travaille à bien établir cette consequence. La matiere est belle et feconde en observations très-instructives. Les preuves morales sont les plus propres de toutes à persuader les gens du commun ; mais comme ils sont assez persuadez de l’existence de Dieu, ils n’ont pas besoin qu’on la leur prouve. Il ne faut la prouver qu’aux esprits forts, et pour ceux-là les preuves morales n’ont pas toute la vertu nécessaire. » ( NRL, juillet 1684, art. III).

[6] Sur M me de Chadirac, voir Lettre 119, n.19.

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