Lettre 434 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

• [Maastricht, avril-juin 1685]
 [1] Ni moy ni bien d’autres, mon cher Monsieur, ne croyons guéres que la joüissance soit un plaisir de l’ame, et encore moins que la friction et l’éjaculation ne soient point des sentimens. Mais c’est qu’il faut estre malbranchiste, pour concevoir ce que vous me dites, et malheureusement, je ne le sçaurois estre [2]. Les Anciens, c’est à dire, les stoïciens m’avoient dit ce que je vous ecrivois l’autre jour, et le disoient aprés tous les philosophes des autres sectes ; de sorte que je croiois estre assez bien fondé pour vous faire une objection dont vous debvriez avoir peur : mais puis que vostre malbranchisme vous en garantira, à la bonne heure ; je ne souhaite que votre gloire. Ces messïeurs • definissoient l’amour ou la joüissance etc [3]… Au reste ne me croyez pas assez niais, pour avoir entendu au sujet de la jalouzie, qu’elle n’est point la cause des mariages, selon l’histoire de la Bible. Je vous parlois en philosophe. Je sçay, que chez certains peuples, la joulouzie est une passion nouvelle, et depuis seulement que nous autres Europeans avons fait des farces, de ce qu’ils nous laissoient joüir de leurs femmes, le plus paisiblement du monde. Et de plus, c’est que selon Hobes, le monde n’ayant pas la mine d’avoir commencé, les choses ont toujours esté plus ou moins, sur le / pied où nous les voyons [4]. Or vous scavez bien que l’on se marie aujourdhuy pour de bien différentes causes que la joulouzie. De l’argent, de l’appuy, un employ etc… sont presque toujours ce qui porte nos jeunes gens à entrer dans la nasse. Je vous fais grace d’un epigramme ancien [5] lequel vous assommeroit de son authorité, en confirmant ce que j’avance. Laissons cela là. Je connois fort bien Periplectomenes, et croy connoistre Chrisante comme vous [6]. C’est un brave homme, et je souhaiterois fort qu’il s’advisa d’écrire cent volumes contre vous. Cela seroit joliment écrit et tout à fait selon mon humeur, et peut estre qu’à l’age de l’un et de l’autre, non exarescerem ex amoenis rebus et voluptariis [7], et que je me trouverois un vieux Verd Galand.

Je vous remercie de m’apprendre que c’est Mr Cuper qui a fait la lettre latine de Tartarïe [8]. Je l’ay admirée, et l’ay loüée de toute ma force, et ay trouvé des gens qui m’ont creû. La netteté qu’il y a et l’admirable simplicité qui s’y trouve, me font souvenir de vos theses [9]. C’est le mesme caractere. Elles sont tout à fait belles, tout à fait bonnes, et il n’y a qu’un endroit qui m’a arresté. C’est l’expérience de Guerick [10] ; je ne scay ce que c’est. Je remercie Mr Briot [11] de m’avoir envoyé une si bonne chose, et luy baise les mains.

J’en fais autant à Mr de Marzilly [12], et le supplie icy de mettre / au jour ses mémoires : mais s’il en vouloit faire une rélation et me l’adresser, il m’obligeroit fort. Je ne scay, en verité, que dire de ce Mr de Marzilly. Il m’a aymé autrefois ; du moins ay je esté assez beste pour le croire : mais depuis qu’il s’en est allé en Amérique sans me dire adieu, et sans m’avoir écrit de Surinam, je doute fort qu’il m’ait aymé un moment. Qu’il face, comme il luy plaira. Pourveû que vous m’aymiez toujours, ce me sera assez. • Je vous compteray toujours pour un peuple d’amis, et trouveray toujours en vous, dequoy me consoler de la perte de tous mes camarades.

C[e] seroit avec bien de la joye que je voudrois servir Mr de La Bignotte [13] : mais après ce qui m’est arrivé une fois, pour un passage de Virgile, sur lequel Rainssant, André, Marzilly etc [14]… me firent l’honneur de me consulter, je ne me mesleray plus de répondre à qui que ce soit. Je trouvay un sens tout nouveau au passage ; et cependant on ne voulut non plus me croire que si je n’avois dis [ sic] que des choses triviales. C’est pour cela, mon cher Monsieur, que j’ay juré en mon ire, si jamais je récris à savantasse.

Vous me réjouissez fort des Dialogues anti-trappes [15]. Je brusle de les voir. Dites, je vous prie, à Mr de La Roque qu’il / se depesche, mais qu’il n’oublie pas Rainssant. Je connois cet illustre medailliste. Il fut mon auditeur une fois à Sedan, lors que j’y leus mon panégyrique de Théodose. Il en a dit du bien à Marzilly ; mais ce qui ne me satisfait pas trop (il faut tout vous dire) il trouva que ce qu’il pouvoit avoir admiré, venoit d’un certain beau ton de voix, que j’ay effectivement quand je veux, lequel l’avoit enchanté à tel poinct, qu’il ne se souvient pas que Mondory ni Floridor eussent pu approcher de moy [16]. Bel effet d’une version ! Mon nepveu Hamal [17] a passé par icy. Il m’a advoüé que c’estoit luy qui avoit perdu la lettre que vous m’aviez fait l’honneur de m’écrire sur Théophraste [18]. Je vous en demande tres humblement pardon, et vous prie de ne vous point mettre en peine de m’en refaire une nouvelle. Mes notes ne valent pas le travail que vous prendriez. Et puis, vous avez autre chose à faire. Adieu, mon cher Monsieur. Aymez moy toujours, et du bon du coëur. La petite [19], et dom Falcario [20] vous baisent les mains. La lettre de Mr Janiçon partira ce soir par la voye de Sedan, et sous l’enveloppe de ma soëur Hamal [21]. On me vient de prester les Anecdotes de Varilas [22]. Ma phrase de c’est, c’estoit avec des pluriels commence à s’établir. Mr de Comdom l’employe par tout [23]. Mes baisemains à Mr de La Roque.

Notes :

[1] La date approximative est établie par une allusion aux « Dialogues Anti-Trappes » que Daniel de Larroque est en train d’écrire : ils furent publiés sous le titre Les Véritables motifs de la conversion de l’abbé de la Trappe [...] (Amsterdam 1685, 12°) et Bayle en rendit compte dans les NRL, juin 1685, art. IX.

[2] Du Rondel répond ici à une lettre de Bayle qui ne nous est pas parvenue. A en juger d’après le présent passage, Bayle y proposait des réflexions qui aboutiront à son analyse du débat entre Arnauld et Malebranche sur la nature spirituel du plaisir : voir NRL, août 1685, art. III. Cet article ayant suscité de nouvelles objections de la part d’ Arnauld, Bayle y revient dans un appendice aux NRL, décembre 1685 : « Réponse de l’auteur des Nouvelles de la république des lettres à l’avis qui lui a été donné sur ce qu’il avait dit en faveur du P. Malebranche, touchant le plaisir des sens, etc. ». Pour la bibliographie sur ce débat, voir Lettre 314, n.19.

[3] «  » : « frottement d’entrailles », cette formule prétendument stoïcienne rappelle plutôt l’observation de Diogène le Cynique sur l’avantage qu’il y aurait à pouvoir satisfaire sa faim aussi facilement que le désir sexuel : en se frottant le ventre,  : voir Diogène Laërce, Vies des philosophes, « Diogène », VI, 46.

[4] Voir Hobbes, De corpore, ch. 26, « Tout ce que nous savons en tant qu’hommes, nous l’apprenons par nos images mentales ; et quant à l’infini, que ce soit celui de la grandeur ou celui du temps, il n’y en a pas d’image du tout ; de sorte qu’il est impossible qu’un homme ou toute autre créature ait une conception de l’infini. Bien qu’un homme puisse passer de tel ou tel effet à la cause immédiate de cet effet, et de là à une cause plus éloignée, il ne sera cependant pas capable de procéder ainsi éternellement, mais finalement abandonnera sans savoir s’il lui serait possible d’aller jusqu’au bout ou non. Mais de la supposition que le monde soit fini ou qu’il soit infini, il ne s’ensuivra aucune absurdité. Car les choses que nous voyons à présent, nous pourrions les voir de même, soit qu’il ait plu au Créateur que le monde soit fini ou qu’il soit infini. »

[5] Il y a bien entendu bon nombre d’épigrammes sur le mariage avec une femme riche. On peut citer les vers mordants de Juvénal, Satires, vi.138-141, qui vont dans le même sens que les observations de Du Rondel : Optima est quare Censennia teste marito ?/ bis quingena dedit : tanti vocat ille pudicam. / nec pharetris Veneris macer est aut lampade fervet : / inde faces ardent, veniunt a dote sagittae. « Pourquoi Censennia est-elle parfaite, au dire de son mari ? – Elle lui a apporté un million de sesterces : c’est le prix de ce certificat de chasteté. Ce n’est pas le carquois de l’amour qui amaigrit ce mari, ni sa lampe qui le brûle : les feux, les flèches viennent d’ailleurs, de la dot. »

[6] Periplectomenus [nom inventé à forme gréco-latine] est un personnage secondaire du Miles gloriosus de Plaute. Il joue le rôle de l’ami plus âgé, indulgent, affable du jeune protagoniste amoureux d’une femme mariée. Chrysante est le nom donné par Bayle à l’auteur de l’éloge du mariage dans les Nouvelles lettres critiques, lettre XXI.

[7] « non exarescerem ex amoenis rebus et voluptariis » « je ne me dessécherais pas par excès de joies et de plaisirs ». Du Rondel adapte très légèrement une plaisanterie de Plaute, Miles gloriosus, v. 461.

[8] Voir NRL, octobre 1684, art. VI. où Kuiper fait dans une lettre latine l’éloge de la carte de la Grande Tartarie dessinée par Nicolaas Witsen.

[9] Des thèses soutenues sous la présidence de Bayle, nous ne connaissons que celles de Philippe Muysson et d’ Antoine de Massanes, publiées par Abraham Acher en 1689 et 1690 : voir Lettre 363, n.13.

[10] Il s’agit sans doute de la célèbre expérience des hémisphères de Magdebourg qui a été réalisée devant l’empereur Ferdinand III à Ratisbonne en 1654. Le physicien Otto von Guericke fit appliquer l’un contre l’autre deux hémisphères en cuivre pour former une sphère creuse ayant 35 cm de diamètre. L’air à l’intérieur de la sphère une fois pompé, il s’avéra impossible, même à l’aide de plusieurs chevaux tirant en sens opposé, de séparer les hémisphères. Cette expérience démontre la force de compression de l’air.

[11] Sur Briot, le beau-frère d’ Isaac Claude qui loge chez Bayle, voir Lettre 279, n.1.

[12] Sur Pierre Salbert de Marcilly, voir Lettre 232, n.9.

[13] Nous n’avons su identifier avec certitude M. de La Bignotte, qui avait posé une question à Bayle, sans doute sur un texte classique. Il s’agit peut-être de Jean Labignotte, né en France à Bérenx, inscrit en théologie à l’université de Genève en 1676. Il demeurait chez Schulemborch à La Haye en 1702 et vivait encore en cette ville en 1709, date à laquelle il entra en correspondance avec Jean-Alphonse Turrettini à propos d’un livre qu’il avait composé : voir Inventaire critique de la correspondance de Jean-Alphonse Turrettini, éd. M.-C. Pitassi (Paris 2009), n° 1425 ; Stelling-Michaud, iv.232, n° 4585.

[14] Nous ne saurions fournir de précisions sur le malheur arrivé à Du Rondel à propos de son interprétation d’un passage de Virgile. Certains des correspondants qu’il cite – Rainssant, Marcilly – témoignent des liens multiples entre ces membres du réseau de correspondance de Bayle qui se sont connus à Sedan. L’identification d’« André » est incertaine : il s’agit peut-être d’ André Morell, dessinateur et numismate, sur lequel voir Lettre 356, n.12, ou bien, éventuellement, du frère André de Saint-Nicolas, prieur des carmes, lié au milieu des numismates de l’Académie des médailles : voir T. Sarmant, La Républiques des médailles, p.87.

[15] Daniel de Larroque venait de publier « à Cologne chez Pierre Marteau » – en fait, à Amsterdam chez WolfgangLes véritables motifs de la conversion de l’abbé de la Trappe, avec quelques réflexions sur sa vie et sur ses écrits. Ou les entretiens de Timocrate et de Philandre sur un livre qui a pour titre, Les saints devoirs de la vie monastique (Amsterdam 1685, 12°). Bayle rend compte de ce livre dans les NRL de juin 1685, art. IX.

[16] Du Rondel évoque ici deux comédiens célèbres pour leur éloquence, Mondory et Floridor. Guillaume Gilbert de Mondory (?-v.1650) créa en 1634 le théâtre du Marais à Paris sur l’emplacement du jeu de paume, rue Vieille du Temple. Il se mit ainsi en concurrence directe avec le théâtre de l’hôtel de Bourgogne. En 1673, la troupe du Marais fut dissoute pour fusionner avec les comédiens de la troupe de Molière. Josias de Soulas, dit Floridor (vers 1608-1671), quitta l’armée royale pour devenir comédien. Il débuta en 1640 au théâtre du Marais, puis, en 1643, passa à l’hôtel de Bourgogne, où il interpréta de grands rôles tragiques dans les pièces de Corneille et de Racine. Son portrait, attribué à Beaubrun, se trouve à la Comédie française.

[17] Jacques Du Rondel avait épousé Madeleine Hamal à Sedan en 1670. Sur ce neveu, qui est donc le fils de son beau-frère, nous ne disposons d’aucun renseignement.

[18] Cette lettre de Bayle à Du Rondel sur Théophraste est en effet perdue.

[19] La « petite » de Jacques Du Rondel est, semble-t-il, sa femme, Madeleine Hamal : sur elle, voir Lettre 236, n.4.

[20] Nous n’avons su identifier ce compagnon de Du Rondel.

[21] Cette lettre de Janiçon à Bayle ou de Bayle à Janiçon, envoyée par l’intermédiaire de Du Rondel et de sa belle-sœur Hamal, semble s’être perdue.

[22] Antoine Varillas, Les Anecdotes de Florence, ou l’histoire secrète de la maison de Médicis (La Haye 1685, 12°). Bayle en a rendu compte dans les NRL, avril 1685, cat. ix, et mai 1685, art. I.

[23] L’extraction, qui associe un présentatif à un pronom relatif, est une figure très courante chez Bossuet, et elle fait l’objet d’une analyse dans l’appendice grammatical de l’édition Urbain et Levesque : l’accord se fait indifféremment avec le singulier ou le pluriel : voir Bossuet, Œuvres oratoires, éd. C. Urbain et E. Levesque (Paris 1914-1926, 7 vol.), vii.134-135.

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