Lettre 450 : Jacques Basnage à Pierre Bayle

[Rouen, juillet 1685]

Extrait d’une lettre écrite de Roüen [1] à l’auteur de ces Nouvelles, pour montrer que l’écrit publié depuis peu par M. Arnold, n’est pas de s[aint] Athanase.

Ce qui fait croire à M. Arnold que c’est un ouvrage de s[aint] Athanase, est 1. que le titre le lui attribuë. 2. qu’il a trouvé un m[anu]s[crit] dans la Bibliotheque royale, intitulé Questions canoniques et réponses du s[aint] synode, où l’on cite deux endroits de cette piece comme étant de s[aint] Athanase. 3. qu’il y a diverses choses dans cet ecrit entierement conformes à celles qu’on voit dans s[aint] Athanase au traité De la Virginité [2].

[Que l’écrit publié par M. Arnold, n’est pas de s[aint] Athanase.] Mais on peut répondre, 1. que le titre a été mis par un copiste, comme lors qu’un libraire ayant trouvé le nom de Novatien [3] à la tête d’un livre, y mit celui de Tertullien qui étoit plus célebre et moins odieux. 2. que le synode qui attribuë cet ouvrage à s[aint] Athanase, selon M. Arnold, ne s’est tenu qu’au siecle, temps d’ignorance où il a été aisé de méconnoître le véritable auteur d’un manuscrit. 3. que s[aint] Athanase ne dit en aucun endroit de ses œuvres qu’il a fait ce livre-ci, et qu’aucun des Peres ne le lui attribuë. 4. qu’il est constant que du temps de s[aint] Athanase, les moines n’avoient point encore des communautez ni de regle, comme ce livre-ci le suppose. Il ordonne aux moines 1. de renoncer à leurs biens ; du moins c’est ainsi que M. Arnold explique ces termes de la page 22  [4]. Or du temps de saint Athanase, les moines pouvoient encore posseder en propre. Le Code théodosien l.5 t.3. cum not[is] Gothofred[i]  [5] leur per / met de tester. Le pape Gregoire le Grand, l.1 epist[ola] 42 ordonne qu’on livre à Faustin la part que le moine Jean lui avoit laissée en mourant [6]. Il semble que le savant P[ere] Mabillon rapporte la defense de posseder aucune chose en propre à s[aint] Benoît [7]. Mais il avouë que le maître dans sa Regle c.89 veut que l’abbé insere dans son testament les brefs des donations, qui ont été faites par les moines, et il rapporte les exemples de divers abbez et abbesses, comme celui de la reine Radegunde et de Fulrad, abbé de S[aint]-Denys, qui ont fait de semblables donations, de re diplomat[ica] l.1 cap.2. En 2. lieu de payer les dîmes, ce qui est non seulement contraire à l’explication que M. Arnold donne au passage ci-dessus allegué, mais montre aussi que s[aint] Athanase n’est pas l’auteur de cette piece, parce que les dîmes n’ont commencé à être payées que long-temps après lui. On n’en payoit point sans doute pendant les 10 persecutions, et si s[aint] Cyprien employe ce terme, c’est par égard aux dîmes du Vieux Testament. Constantin ordonna que l’on donnât aux pasteurs une certaine portion de bled. Cette ordonnance subsista jusqu’à Julien l’Apostat, et fut rétablie par son successeur Jovien. Celui qui a fait l’ Histoire des bénefices [8] rapporte l’origine des dîmes à l’avarice de quelques evêques de Cour, qui ne se contentant pas du quart de la masse, qui leur avoit été assigné, la prirent toute entiere, si bien qu’on fut obligé de lever des dîmes pour l’entretien des prêtres ; et ce fut Charlemagne qui porta cette coûtume en Italie. 3. d’observer le carême de l’Eglise. M. Arnold prend cette expression à la rigueur, pour le jeûne qui s’observe depuis le mercredi des Cendres jusqu’au dimanche de Pâques fleuries. Cependant s’il paroît par le témoignage de Socrate, Hist. l.5. cap.22 [9] que ceux d’Alexandrie jeûnoient pendant 6 semaines, ce n’a été que sous l’empire de Valentinien et de Theodose. 4. de ne se pas marier. Il n’y a nulle apparence que s[aint] Athanase, qui avoit assisté au concile de Nicée où le sentiment contraire avoit prévalu, soit l’auteur d’une défense qui s’étend sur tous les prêtres. J’oubliois à vous dire que cet ouvrage est appelé le troisieme à Quirinus ; qu’il est bien vrai qu’on trouve deux livres à Quirinus parmi ceux de s[aint] Athanase [10], mais ils sont écrits contre les juifs, et que l’illustre M. Bigot [11] ne croit point que celui-ci soit de s[aint] Athanase, mais de quelque ancien auteur, et qu’il étoit utile de le publier.

Notes :

[1] Le nom de l’auteur est donné par la suite dans les NRL de janvier 1686, art. V in fine.

[2] Selon l’éditeur et traducteur de l’ouvrage du pseudo-Athanase sur la virginité, ce traité ne fait aucun emploi des thèmes qui caractérisent les écrits de saint Athanase (c.293-373) sur ce thème ; d’ailleurs, les idées qui sont formulées dans le traité du pseudo-Athanase étaient si répandues et si traditionnelles qu’il est impossible d’attribuer une date précise à cet ouvrage. Toute date entre le cinquième siècle et le neuvième siècle, époque où le manuscrit a été copié, semble possible ; voir D. Brakke, Pseudo-Athanasius on Virginity, « Corpus Scriptorum Orientalium », Scriptores Syri, 232-233 (Lovanii 2002, 2 vol.), 232, XI-XII.

[3] Novatien (c.200-c.258), prêtre et théologien romain, se mit à la tête d’un parti rigoriste qui condamnait sans appel les chrétiens qui avaient apostasié durant la persécution. Au moment de l’élection du pape Corneille (251), il s’érigea en antipape et fut excommunié. Il mourut martyr, semble-t-il, sous Valérien. Le schisme dont il était l’auteur persista toutefois pendant plusieurs siècles. Le célèbre apologiste chrétien Tertullien (c.155-c.222), lui-même rigoriste et ascétique, adopta l’hérésie apocalyptique des montanistes.

[4] La première partie de la phrase grecque peut se traduire : « Si tu t’es procuré une place dans un monastère d’anachorètes » ; le reste de la phrase est inintelligible. Cependant, en substituant , « [lieu de] retraite » à , « se retira », on aurait « [ce n’est] pas [ton] monastère à toi ». Arnold, de son côté, suggère comme interprétation (plutôt que comme traduction) : ne contemne illius exercitia, « ne méprise pas ses exercices ».

[5] Code Théodosien, vol.5, t.3 cum notis Gotofredi. Le Code Théodosien est une collection de quelque 2 500 lois publiées entre 429 et 438 sous l’autorité de l’empereur Théodosien II. Il s’agit ici de la grande édition posthume de Jacques Godefroy (1587-1652), juriste et fils et frère de juristes : Codex Theodosianus cum perpetuis commentariis iacobi Gothofredi Opus posthumum Recognitum et ordinatum ad usum codicis Iustinianei opera et studio Antonii Marvillii (Lyon 1665, 8°, 4 vol.). Voir aussi l’édition commode de P. Krueger, Codex Theodosianus (Berolini 1926, 2 vol.), qui cite l’interprétation suivante de la section, De clericorum et monachorum, dont il s’agit : « si quelque évêque ou ceux-là dont la loi même fait mention ou tels et tels religieux ou religieuses sont morts intestats sans proches descendants ni femme, qui néanmoins n’ont été débiteurs ni de la curie ni du patron, tout ce qu’ils auront laissé appartiendra aux églises ou monastères auxquels ils auront été soumis. Et s’ils ont voulu faire un testament, ils auront toute liberté de le faire ».

[6] Voir Grégoire le Grand, Ecclesiae doctoris praecipui Opera : olim diuersis tomis dispersa : nunc vero beneficio Magistri Bertholdi Rembolt in vnum sunt volumen redacta. In quo [...] Liber epistolarum ex registro ipsius Diui Gregorij. Complectitur ite[m] vnu[m]q[uo]dq[ue] volumen suu[m] alphabeticu[m] inue[n]tariu[m] (Parrhisiis 1518, folio) et l’édition moderne latin-français, de Grégoire le Grand, Registre des Lettres, « Sources chrétiennes » 370 (Paris 1991, 2 vol.), i.270-273, Lettre I, 67 : [ Grégoire le Grand à Pierre, recteur du patrimoine de Sicile] : « Le porteur des présentes, l’ abbé Jean, nous assure que son monastère lui donne un grand nombre d’affaires à traiter. Pour cette raison, nous t’exhortons par ce présent ordre écrit, de faire en sorte de prendre langue avec Faustus, qui avait été chancelier du magnifique Romanus, ex-prèteur. Lorsque tu l’auras décidé pour cette affaire, tu devras lui confier d’une façon générale la gestion des biens de ce monastère après lui avoir fixé un salaire. Il convient en effet que les serviteurs de Dieu puissent vivre tranquilles en dehors du tumulte des affaires au prix d’une petite dépense, de sorte que d’une part les intérêts du monastère ne soient pas ruinés par la négligence, et de l’autre que les esprits des serviteurs de Dieu soient plus libres pour vaquer à l’œuvre du Seigneur. »

[7] Jean Mabillon, De re diplomatica libri VI (Parisiis 1681, folio).

[8] Il s’agit du traité de Pietro Sarpi, Trattato Delle Materie Beneficiarie Nel quale si narra, col fondamento dell’ Historie, come si dispensassero l’Elemosine de’ Fedeli nella primitiva Chiesa (Mirandola 1676, 12°), réimprimé de nombreuses fois au siècle et traduit en 1685 par Amelot de La Houssaye : Traité des bénéfices, trad[uit] et verifié par l’abbé de Saint Marc (Amsterdam 1685, 8°). L’ouvrage de Pietro Sarpi servit à Jacques Marsollier (1647-1724), chanoine d’Uzès et membre de l’Académie de Nîmes, pour son histoire des dîmes : Histoire de l’origine des dixmes, des benefices, et des autres biens temporels de l’Eglise : où il est traité des divers moïens dont on s’est servi pour les aquerir et les augmenter, et de la manière dont ils ont esté administrez dans tous les siécles, dépuis le commencement de l’Eglise jusques à present (Lyon 1688, 12°).

[9] L’ Histoire ecclésiastique de Socrate le Scolastique est invariablement imprimée avec un ou plusieurs ouvrages analogues d’un autre ou d’autres historiens grecs ; voir, par exemple, Socratis Scholastici et Hermiae Sozomeni historia ecclesiastica. Henricus Valesius e greco in latinum vertit (Parisiis 1668, folio) et Louis Cousin, Histoire de l’Eglise [traduction des histoires d’ Eusèbe, Socrate, Sozomène, Théodoret, Evagre] (Paris 1676, 4°, 4 vol.). Socrate, qui, dans son Histoire, V, 22, dit bien que les moines d’Alexandrie observaient le Carême en jeûnant pendant six semaines, ajoute que, « quand j’étais en Thessalie j’ai connu une autre coutume. Si un prètre dans ce pays-là couchait avec sa femme, légalement épousée avant son ordination, il était rétrogradé. En Orient, en effet, tous les prêtres et les évêques s’abstiennent de coucher avec leurs femmes, mais ils le font de leur plein gré, et aucune loi en vigueur ne les y oblige ».

[10] En fait, il ne peut s’agir que des [Testimonia] ad Quirinum de saint Cyprien et non de saint Athanase. Voir saint Cyprien, Opera, Corpus Christianorum. Series Latina, 3, 3A, 3B, 3C, 3D (Turnholti 1999), vol.3, Pars 1. Ad Quirinum, éd. R. Weber. D’après l’introduction de cette édition, « l’objet du premier livre [des Testimonia] est le rejet des juifs et la vocation des gentils ; le second est consacré au mystère du Christ ; le troisième énumère, sans beaucoup d’ordre, un grand nombre de préceptes moraux ».

[11] Nous n’avons pu localiser cette observation d’ Emeric Bigot sur l’authenticité du troisième de ces Testimonia, supposé être un ouvrage d’ Athanase. Le troisième des Testimonia Ad Quirinum est d’un caractère différent de celui des deux premiers et a été ajouté après coup, ce qui a pu provoquer des doutes quant à son authenticité en tant que partie des Testimonia, doutes qui néanmoins ne semblent pas avoir persisté.

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